Présentation de la KHL (III) : division Kharlamov

Troisième volet de la présentation de la KHL avec la division Kharlamov. Au sommet, c'est un duel de titans entre Magnitogorsk et Kazan. Mais plus en profondeur, elle illustre surtout les spécificités très particulières du hockey russe.

- les conditions du retour de Sergei Fedorov en Russie et de ses espoirs olympiques

- le champion en titre Kazan qui fait la noce

- le rival tatar Nijnekamsk qui ne fait plus rire

- un club qui chouchoute son gardien, petit-fils du gouverneur

- le Lada Togliatti qui galère malgré les annonces répétées de ses grands sauveurs

- un petit nouveau, Ekaterinbourg, qui tente de se faire une place

 

Médiatiquement, c'était un des transferts les plus commentés de l'intersaison : Sergei Fedorov, une des plus grandes stars de la NHL (meilleur joueur en 1994), signe au Metallurg Magnitogorsk. Jamais un joueur russe n'est revenu au pays après autant de temps en exil : 19 ans ! Lorsqu'il est allé en Amérique, sa patrie s'appelait encore l'Union Soviétique... Et pourtant, il revient aujourd'hui comme s'il n'était jamais parti, s'exprimant en russe sans accent, ce qui n'est pas le cas de tous les expatriés de longue durée. Le triple vainqueur de la Coupe Stanley annonce vouloir remporter deux fois la Coupe Gagarine au cours de son contat de deux ans. Il se livre à toutes les actions de promotion qu'on lui demande à Magnitogorsk, y compris les visites d'usine. Il faut savoir que le grand patron du conglomérat métallurgique, le milliardaire Viktor Rashnikov, était venu voir Sergei Fedorov personnellement à Columbus il y a plusieurs années, et qu'il avait donc préparé son coup depuis longtemps. La dernière étape à franchir était assez évidente : recruter Fedor Fedorov, le petit frère, pour mieux attirer l'aîné dans la foulée.

Sportivement, pourtant, l'apport de Sergei Fedorov est beaucoup plus discret que ce retour tapageur : il évolue sur la troisième ligne avec une contribution offensive extrêmement modeste, bien moindre que celles d'autres recrues comme Igor Radulov qui a mis 9 buts dès la pré-saison. Sergei Fedorov reste certes un joueur utile en infériorité numérique, et toujours appliqué dans le travail de l'ombre. Alors que son retour en Russie avait été vu par certains comme une démarche faciliant sa sélection pour les prochains Jeux Olympiques, sa discrétion statistique le pénalisera-t-elle ?

Un temps d'adaptation est légitime. Sergei Fedorov a appris durant toutes ces années à maîtriser toutes les subtilisés offensives et défensives du jeu en NHL sur des petites glaces. Il doit s'intégrer aujourd'hui à une équipe qui a déjà son style de jeu. Malgré l'arrivée d'attaquants physiques comme le frère Fedorov ou le "pitbull" Nikolaï Pronin, le Metallurg Magnitogorsk a conservé le même fond de jeu. Ce sont exactement les mêmes défenseurs qui pratiquaient ce hockey de passes propret, bousculé l'an dernier aussi bien par Yaroslavl en KHL que par Zurich en finale de la Ligue des Champions.

"Magnitka" n'a jamais varié d'un iota sa philosophie du hockey et professe toujours les mêmes valeurs. Il n'y a pas de star. Le trio tchèque Rolinek-Marek-Kudrna reste le principal vecteur offensif, même si Jan Marek doit rater le premier mois de championnat pour s'être cassé les os du pied droit... lors d'une chute dans un accident domestique. Tant pis, les Métallurgistes sont performants sans lui, et le jeune gardien local Ilya Proskuryakov, qui a une doublure encore plus jeune, prouve qu'il mérite la confiance placée en lui quand les médias citaient son inexpérience comme le grand point faible de l'équipe.

 

En récupérant le titre de champion, les Tatars de l'Ak Bars Kazan ont repris la main par rapport aux voisins bachkires d'Ufa. Ils ont même réussi à faire revenir Aleksei Tereshchenko, qui les avait quittés pour leurs rivaux. Il était autrefois le joueur-clé de la deuxième ligne, il trône désormais en première ligne entre Zaripov et Morozov, orphelins de leur ex-centre Zinoviev.

Le trio russe a cependant un rival interne avec la ligne finlandaise Pesonen-Kapanen-Immonen. Cette "deuxième lame" devrait être plus tranchante que l'an passé grâce à la signature pour deux ans du meilleur joueur du championnat finlandais Jarkko Immonen et à l'arrivée de Janne Pesonen. Ce dernier, meilleur marqueur du championnat finlandais 2008, n'a joué que 9 matches avec Pittsburgh et s'est contenté de l'AHL (82 pts en 70 matches).

L'équipe de Kazan est donc aussi forte que l'effectif champion, et elle est au complet hormis le défenseur Igor Shchadilov qui se remet de sa blessure à l'oeil. Pourtant, la sauce ne veut pas prendre. Le jeune marié suédois Mikael Tellqvist n'arrive pas à faire oublier Norrena dans les cages, et c'est toute l'équipe qui semble en voyage de noces, encore sur son petit nuage après un titre qu'il va pourtant falloir reconquérir face à une opposition encore plus féroce.

 

Pendant que Kazan fait la grimace, le Neftekhimik Nijnekamsk affiche un grand sourire. Le petit club tatar réussit un bon début de saison, après avoir pourtant accumulé les déboires au cours de l'été. Il avait notamment fait rire tout le monde à la "draft" en sélectionnant un joueur déjà choisi une heure plus tôt...

Les "pétrochimiques" avaient aussi été vexés de subir une rebuffade de Jere Karalahti, qui avait signé un contrat mais a finalement choisi de rester à Hambourg. Ils se sont rabattus sur un autre défenseur de DEL, Deron Quint, moins célèbre (n'ayant ni prison ni addiction à son casier) mais aussi efficace.

Le choix des étrangers a d'ailleurs été un long fleuve tout sauf tranquille. Les surnuméraires ont été écartés ou se sont écartés d'eux-mêmes, à l'instar d'un Radek Smolenak, natif de Prague, qui ne goûtait guère la riante ville de Nijnekamsk et a préféré retourner en NHL/AHL. L'international suédois Niklas Persson, qui n'avait jamais quitté la Suède, est en revanche allé au bout de l'expérience la plus "ultime" de la KHL pour un étranger : la ville la moins attractive et l'entraîneur le plus "vieille école" Vladimir Krikunov.

 

Le Traktor Chelyabinsk a vu son budget fondre d'un tiers et la ville réduire son implication. Mais le principal bailleur de fonds, c'est la région, qui a réglé les dettes de la saison passée et fournit à elle seule la moitié des recettes du club. Un engagement qui n'a rien d'étonnant quand on sait que le gouverneur a pour petit-fils le gardien Danila Alistratov, jeune joueur chouchouté par le club : non seulement il a été confirmé comme titulaire, mais on lui a payé un stage de trois semaines dans une école nord-américaine tenue par trois gardiens de NHL. Alistratov, vrai talent qui ne doit pas tout au piston, doit faire oublier à chaque match sa filiation à la fois utile et encombrante.

Il est un des arguments d'un club qui met plus que jamais en avant sa tradition formatrice, même si l'international junior Evgeni Dadonov est parti outre-Atlantique. Après avoir laissé faire dans un premier temps, le Traktor a été rappelé à l'ordre par la KHL et son coach Andrei Nazarov a roulé des mécaniques pour réclamer le retour de son joueur au motif qu'il venait de signer une prolongation de deux ans. C'était sans doute du bluff puisque le club de Chelyabinsk n'est pas allé au bout de ses intentions de poursuites judiciaires alors que les joueurs avec un vrai contrat ont été bloqués.

Dadonov, plus Zavarukhin et le meilleur buteur Oleg Kvasha, cela fait plusieurs pertes offensives pour le Traktor. Celui-ci a préféré abandonner les pistes d'attaquants tchèques ou nordiques pour retourner boire à sa source, celles des Canadiens au jeu agressif. Nazarov a en effet recruté un troisième francophone (après Martin Grenier et Pierre Dagenais), l'ex-attaquant bernois Ramzi Abid, qui a été son coéquipier en NHL à Phoenix. Et 95 kilos de plus dans la formation musclée de l'Oural...

 

Comme chaque année, le Lada Togliatti a failli se faire exclure de la KHL. À la mi-août, il avait un ultimatum pour présenter les résultats de ses négociations avec ses sponsors.

La KHL n'avait plus qu'à formaliser l'exclusion du club de la Volga, qui réussissait sa meilleure pré-saison alors même qu'il était menacé de disparition du jour au lendemain. Elle est pourtant intervenue à son secours. Les plus hauts leviers de l'état ont été actionnés, puisque certains médias ont prétendu que la main de Dieu (en clair, de Poutine lui-même) avait sauvé dans un geste de grande bonté Togliatti en demandant 200 petits millions de roubles (4,5 millions d'euros) à la compagnie publique Rostekhnologi. Sauf que, après l'annonce médiatique du sauveur, l'argent n'arrive pas.

Le sponsor promet le cash pour novembre, mais en attendant, le Lada n'a toujours pas de quoi payer ses hommes et est annoncé au bord du forfait à chaque déplacement... Le directeur général Aleksandr Chebotarev a laissé les joueurs libres de partir, comme il l'avait fait en août. Et c'est la KHL elle-même qui va devoir mettre la main à la poche pour ne pas perdre un club en cours de route...

C'est loin d'être le seul problème. Il n'y a toujours pas de calendrier de construction de la future patinoire. Quant à l'actuel Palais des sports Volgar, la compagnie automobile AvtoVAZ, non contente de se désengager du club (les dirigeants de l'entreprise ne sont plus dans les tribunes, ce qui veut tout dire), l'a aussi cédé à la ville. Auparavant, les gamins de l'école du hockey s'entrainaient du matin au soir, mais les heures de glace ont fondu comme neige au soleil. Plusieurs parents ont déjà envoyé leurs enfants dans des villes où ils pourraient s'entraîner plus. Il était une fois un club formateur qui s'appelait le Lada Togliatti...

 

Marek Sýkora revient dans l'Oural. L'entraîneur tchèque avait dit qu'il ne retournerait plus en Russie après avoir entraîné Magnitogorsk entre 2003 et 2005. Pourtant, il s'est engagé auprès du nouvel arrivant en KHL, l'Avtomobilist Ekaterinbourg. Pourquoi ce revirement ? Sýkora pensait s'occuper de sa famille et de l'avenir du hockey dans son pays. Mais, à la tête de la sélection nationale des moins de 20 ans, il a découvert que la crise du hockey tchèque était profonde et que son équipe ne faisait plus que de la figuration aux Mondiaux juniors. Il a donc obtenu d'avancer de quelques mois la fin de son contrat. Il avait refusé plusieurs propositions russes depuis quatre ans, mais a accepté celle du manager Valeri Karpov avec qui il avait collaboré au Metallurg. Il lui proposait de travailler avec le même adjoint qu'à l'époque, Anatoli Chistyakov. L'ironie de l'histoire est que Karpov a été démis de ses fonctions fin août...

L'intervention de Sýkora a été limitée dans le recrutement. Il a été chargé de dénicher quelques Tchèques ou Slovaques, et en a recruté trois comme promis : les défenseurs Jan Novak (Mlada Boleslav), Radek Philipp (Luleå) et Tomas Slovak (Augsbourg). Le premier nommé a été libéré dès le 22 septembre au motif qu'un "étranger doit être plus fort qu'un joueur local" et qu'il ne "confirmait pas cette règle" (Sýkora dans le texte).

Ces renforts assurent donc les arrières, mais qui va faire la différence devant ? Les meneurs sont rares avec le capitaine Aleksandr Gulyavtsev, un des rares joueurs conservés, et le vétéran biélorusse Oleg Antonenko. C'est en cela qu'une arrivée fait beaucoup de bien : Ekaterinbourg, ville natale d'un des plus grands joueurs du monde (Pavel Datsyuk), aimerait rappeler qu'elle fut en son temps une place forte du hockey russe. Le bon coup, c'est donc le retour à la maison du petit Aleksei Simakov, une affaire longue à négocier avec le joueur et avec le CSKA, qui n'en voulait plus et avait dû lui verser les deux tiers de son contrat restant. Il y a largement besoin de lui dans une attaque loin du niveau de la KHL.