Pourquoi la Ligue des Champions est (presque) morte

Après les "discussions de la dernière chance" lundi et mardi, Ovation Sports a annoncé hier dans un communiqué sur son site qu'elle mettait un point final à sa campagne pour obtenir la résurrection de la Ligue des Champions la saison prochaine. Cela équivaut à une auto-dissolution de l'agence suisse, puisqu'elle avait été créée exclusivement pour gérer l'aspect marketing de la compétition. Sa seule autre fonction, c'était la Coupe Victoria, dont l'avenir suscite aussi un point d'interrogation...

Le pourcentage de chance de revoir une Ligue des Champions en 2010/11 est désormais infime. La fédération internationale avait déjà indiqué qu'il fallait trouver une solution avant la fin de l'année.

Comment en est-on arrivé à ce constat d'échec ? Entre l'IIHF, Gazprom, la NHL, les clubs européens, et l'effet de la crise sur les sponsors potentiels, ils sont nombreux à y avoir leur part. Analyse et explications...

Le baiser de la mort de Gazprom

En premier lieu, il n'est pas inutile de rappeler comment la CHL a été mise sur les rails. Après l'arrêt de l'EHL, le hockey sur glace est resté plusieurs années sans compétition européenne majeure. Et ce sont les Russes qui ont permis de la relancer, en organisant de 2005 à 2008 une Coupe d'Europe en format réduit sur un week-end, avec comme ville organisatrice à Saint-Pétersbourg.

En 2008/09, enfin, une "Champions Hockey League" (CHL) grand format voyait le jour, avec deux clubs pour les grands pays et une promesse d'élargissement pour les autres. Une réussite sportive, un beau spectacle, mais un développement qui se heurtait à un problème : l'argent. Même si le géant gazier russe n'était pas seul, Gazprom avait largement contribué au financement de cette première saison de la Ligue des Champions. Un financement qui devait durer trois ans.

Sauf que Gazprom s'est retiré au bout d'un an. Les clubs avaient été déjà invités pour la deuxième saison, ils avaient intégré les recettes à leur budget, et ils ont appris que la compétition n'aurait pas lieu. Ils se sont alors retournés vers l'IIHF. Mais que leur avait-on vendu ? Ils ont appris avec désolation que le contrat de sponsoring de Gazprom était en fait signé par une société domiciliée dans les îles Vierges, évaporée, et qu'Ovation n'avait pas obtenu de garantie bancaire.

Reste une question : pourquoi cette volte-face de Gazprom ?

KHL et CHL : conflit d'intérêts ?

Bien évidemment, le personnage central de l'histoire est Aleksandr Medvedev, haut ponte de Gazprom et fondateur de la KHL. La ligue russe n'a jamais caché ses projets expansionnistes, et en particulier sa volonté de s'implanter en Europe, y compris en dehors des frontières de l'ex-empire soviétique. Jusqu'ici, elle a échoué, en particulier avec le club tchèque de Karlovy Vary, pourtant soutenu par des intérêts russes. Mais elle n'a nullement abandonné, et l'AIK, club suédois de deuxième division qui peine à monter en Elitserien, a signé une lettre d'intention pour rejoindre la KHL !

La CHL était donc aussi pour la KHL un moyen de sonder le marché continental et de placer ses pions. Chacun comprend bien en effet combien les deux projets sont antinomiques. Une KHL à visée hégémonique se voudrait le seul contrepoids de la NHL en Europe. Mais dans ce cas, quel intérêt aurait-elle à participer à une compétition d'égal à égal avec des représentants d'autres ligues, puisque son rêve serait plutôt d'avoir une "Conférence Ouest" et d'absorber les clubs majeurs.
C'est d'une telle évidence que même la NHL l'a compris. Dans ce jeu stratégique, elle est venue mettre son grain de sel...

La NHL, l'impossible allié

Pour chercher des alliés plus fiables que les Russes, l'agence Ovation a en effet passé un accord à l'automne 2008 avec la NHL, qu'elle avait rencontrée pour l'organisation de la Coupe Victoria. La ligue nord-américaine ne se serait très certainement jamais intéressée à la Ligue des Champions si elle n'avait pas surtout eu peur que la KHL lui coupe l'herbe sur le pied et devienne vraiment gênante en fédérant toute l'Europe autour d'elle.

Le retrait de Gazprom était essentiellement motivé par l'agacement de voir qu'Ovation n'avait pas trouvé d'autre partenaire commercial que la NHL. Comme la NHL et la KHL se livraient parallèlement à une guerre sans merci sur les transferts, comment espérer qu'ils puissent cohabiter sous un même toit ? Pourtant, l'IIHF a tenté l'impossible, et, lorsque l'organisation de la Ligue des Champions 2009/10 a été mise en péril, des négociations ont eu lieu cet été avec les deux parties. Mais la NHL a été trop gourmande, ne voulant pas lâcher le contrôle total de l'organisation, à travers Ovation. Les Russes, qui étaient encore prêts à mettre de l'argent, ont donc claqué la porte et ont commencé une féroce campagne anti-IIHF et anti-Fasel.

Russie contre IIHF

Les Russes reprochent à la fédération internationale et à son président d'être systématiquement favorables à la NHL, aux dépens de leur intérêt. Ils critiquent le déséquilibre de l'attitude de l'IIHF, qui menace de suspendre Radulov ou Hudler parce qu'ils snobent la NHL pour la Russie, mais qui ne fait rien pour empêcher l'exode vers les ligues nord-américaines.

Ces griefs *étaient* en partie infondés : l'IIHF marche sur des oeufs pour ne pas froisser la NHL, et même si elle a changé ses règlements pour empêcher un nouveau cas Radulov, elle a été équilibrée pour ce qui est des joueurs sans vrai contrat en cours que les ligues voulaient retenir par leurs règles internes : Shirokov d'un côté, Hudler de l'autre. Mais j'ai bien écrit *étaient*. En effet, sur une affaire beaucoup moins médiatique mais tout aussi importante, la fédération internationale a eu une attitude ambigue dans laquelle les Russes ont vu un vrai coup de poignard à leur endroit : l'affaire Sentyurin.

Mikhaïl Sentyurin, vous ne connaissez sans doute pas. Il s'agit d'un attaquant de 17 ans formé au Dynamo Moscou, le huitième à partir de son équipe junior vers l'Amérique du nord. Mais si le club formateur avait reçu une compensation financière pour les sept premiers, il n'en a jamais reçu pour Sentyurin et a donc demandé à l'IIHF d'interdire le transfert vers les Seattle Thunderbirds, équipe américaine qui évolue dans le junior majeur canadien. Il s'agit donc d'un championnat organise sous l'égide de la fédération canadienne (Hockey Canada) affiliée à l'IIHF.

Il ne s'agit donc pas du cas du joueur canadien qui part vers une ligue pro indépendante : il faut une carte de transfert en bonne et due forme, que l'IIHF a bloquée dans un premier temps. Hockey Canada a cependant fait appel en fournissant une traduction du code civil russe et du contrat pour démontrer que celui-ci aurait dû être signé par le joueur mineur et non pas uniquement par ses parents. Les Russes contestent ce point : ils expliquent que le premier contrat pour s'entraîner au Dynamo a été signé par les parents du joueur âgé de 12 ans, mais que dès qu'il a eu 14 ans, il a apposé sa signature dans la case prévue à cet effet. Le Dynamo voit dans le traitement de l'affaire un préjugé anti-russe né de la méfiance envers tout document fourni, et la FHR (fédération russe) a reçu comme une gifle la décision du Comité Exécutif de l'IIHF signée par René Fasel...

À la recherche d'un partenaire

L'IIHF a cependant essayé d'arrondir les angles avec la fédération russe. Puisque l'un des "problèmes" pour les grands pays était l'élargissement de la compétition qui avait été envisagé contre leur volonté, la fédération internationale a restreint le champ de décision aux intérêts des "puissants". Elle a créé une commission d'évaluation des investisseurs avec trois membres, dont Vladislav Tretiak.

Le président de la FHR s'y est montré un parfait... observateur. Il n'a jamais mis les bâtons dans les roues du projet, mais il n'a jamais rien fait pour l'aider non plus. Il s'est contenté d'écouter poliment les présentations et d'expliquer qu'il attendait de voir des propositions plus concrètes. Si jamais la fédération internationale espérait que Tretiak servirait d'intermédiaire pour convaincre Gazprom de revenir pleinement dans le jeu, c'est raté. L'essentiel du travail a été fait par le président de la commission Kalervo Kummola, le président de la fédération finlandaise qui s'est notamment rendu en Amérique du nord.

René Fasel, très occupé par son poste au CIO et par les JO de Vancouver, est revenu s'occuper du dossier, en personne. La Commission, à une réunion où Tretiak s'était fait porter pâle (!), a annoncé par la voix de Kummola aux fédérations qu'elle avait trouvé les partenaires pour financer une Ligue des Champions en 2010/11 et leur a demandé de se prononcer. Les clubs russes n'ont pas donné leur accord à un projet toujours porté par Ovation (à qui Gazprom reproche de ne pas avoir justifié l'utilisation de son argent), et pas encore assez clair financièrement selon eux.

Déroutant Tarouta

Un scepticisme fondé. Effectivement, l'ajout d'un groupe d'hommes d'affaires canadiens et d'un investisseur européen n'a pas sauvé la Ligue des Champions. L'investisseur en vue, c'était Serhyï Tarouta. Il s'agit d'un oligarque ukrainien ayant fait fortune dans la métallurgie, président de l'Union industrielle du Donbass - cette région d'industrie lourde qui est culturellement une des plus "russes" de l'Ukraine. Au sein des cercles d'influence économique, Tarouta est cependant l'un des moins inféodés aux clans "russes", notamment car il est très vigilant envers les intérêts gaziers russes (et donc Gazprom...) parce l'approvisionnement énergétique est une question-clé pour l'industrie sidérurgique qu'il représente.

Au niveau du hockey, Taruta est le président du Sokol Kiev, club qui n'a pas la réputation d'avoir les reins solides financièrement. Il a pâti de la crise, et son entreprise est connue pour être très endettée vis-à-vis notamment de ses fournisseurs de gaz. Le candidat "sûr" idéal ? Pas vraiment. Mais le candidat numéro un, faute de mieux. Sauf qu'il s'est retiré ce week-end. L'IIHF espérait encore, mais il n'est pas venu à la réunion prévue mardi à Zurich. Sans lui, tout s'écroule. Et le dernier plaidoyer de Fasel pour demander à Gazprom de revenir sur sa position n'y a rien fait.

À Hockey Europe de jouer

Quelle est la dernière chance de revoir une compétition européenne ? La semaine prochaine, l'IIHF reçoit Hockey Europe, cette association des grandes ligues européennes (non russes). Cette organisation, qui se voulait un contre-pouvoir à la KHL, n'a pas fait grand-chose depuis sa création. Sa seule vraie action, c'est d'avoir menacé de poursuites judiciaires l'IIHF et Ovation pour obtenir les droits d'entrée promis pour l'édition annulée de CHL de 2009/10.

C'est là le problème : c'est la promesse de gains alléchants qui a convaincu les clubs de participer à la Ligue des Champions, mais ce sont aussi ces montants importants qui ont précipité sa perte. Assurer de telles primes en temps de crise est difficile, et le projet de renaissance de la CHL prévoyait d'impliquer à la fois les clubs chamopions de cette année et les clubs qui auraient dû être qualifiés pour 2009/10, pour les dédommager. Aujourd'hui, ils réclament encore leur argent, et cela empêche des discussions constructives.

Il est facile de critiquer Ovation, mais les ligues regroupées dans Hockey Europe feraient-elles mieux ? Pour l'instant, elles se sont posées en consommatrices attendant leur chèque, en partie par la volonté de l'IIHF de tout contrôler, mais en partie seulement. Elles avaient en effet annoncé étudier l'organisation par elles-mêmes de la Ligue des Champions. Paroles, paroles... On attend les actes. Créer de toutes pièces une Coupe d'Europe n'a rien d'évident, car cela implique de mettre les mains dans le cambouis et de contredire certains intérêts nationaux. Ovation hors du jeu, l'IIHF impuissante, les clubs, s'ils veulent se prendre en mains, ont toute latitude à le faire.