Du rififi chez les champions

Jaroslav KmitLes fastes du titre de champion de Slovaquie obtenu en avril dernier après dix ans de disette semblent être un lointain souvenir pour le club du HC Košice. Aux trois quarts de l'exercice actuel, les "Steelers" occupent une médiocre septième place au classement, avec un bilan de 17 victoires pour 18 défaites. Et sont à des années-lumière de Slovan Bratislava, l'ennemi de toujours, qui caracole en Extraliga avec quinze longueurs d'avance sur son dauphin, Banská Bystrica, et déjà trente-trois sur Košice !

C'est d'ailleurs à l'issue de la dernière confrontation entre les deux monstres du hockey slovaque, le 10 janvier, que les prémices d'un profond malaise ont éclaté au grand jour dans les rangs des tenants du titre, défaits 3-5 dans leur Steel Aréna par le club de la capitale après avoir pourtant mené 3-0. En dépit de la déception sportive née de cette contre-performance sur la glace, c'est davantage depuis les coulisses d'après-match que le scandale est apparu.

Sont visés trois joueurs de l'équipe, et non des moindres : le capitaine Juraj Faith, qui avait donné la victoire aux siens lors de la finale 2008/2009 contre Skalica aux tirs aux buts, Juraj Kledrowetz, défenseur emblématique de 40 balais qui a effectué presque mille rencontres sous le maillot bleu marine, et Jaroslav Kmit, attaquant resté fidèle au club de ses débuts et qui a connu les deux derniers sacres nationaux de Košice. Deux jours plus tard, Juraj Bakoš, le manager général, fait part du licenciement du trio par mesure disciplinaire. L'onde de choc est énorme.

Quelques semaines seulement après leur victoire en championnat, l'affaire Ladislav Š?urko, du nom de ce jeune attaquant écroué pour le meurtre d’un arbitre, avait déjà ému le staff et fait jaser tout le monde du hockey slovaque. L'image du HC Košice s'est une nouvelle fois écornée avec cette histoire... dont on ne connait pas vraiment le fond ! Les journaux évoquent la présence de filles faciles et d'alcool dans les vestiaires après le match contre Bratislava. En fait, il se murmure du côté de la deuxième ville du pays que c'était la goutte d'eau qui a fait déborder un vase déjà bien rempli de privilèges usurpés par les trois cadres virés.

Henrik HoglundLe lendemain, c'est au tour de Marcel Šimurda d'annoncer son départ pour Zvolen, mouvement qui n'a cependant rien à voir avec le cas précédent. Quoi qu'il en soit, les champions se retrouvent au plus mauvais moment dépouillés de quatre joueurs majeurs, auxquels il faut ajouter le Suédois Henrik Höglund qui, après seulement un mois de pige en championnat et trois petits buts, est reparti de Slovaquie orientale la queue entre les jambes en octobre dernier, et Michel Miklík, transféré au Dukla Tren?ín.

Ján Lašák, le gardien des champions du monde 2002, est lui aussi parti rapidement pour la Russie. L'entraîneur Anton Tomko a été limogé au profit du Tchèque Rostislav ?ada, qui avait déjà pris les rênes de la formation pour les play-offs 2007-2008 (Košice avait échoué en finale contre Slovan). Le coup de fouet escompté n'a cependant toujours pas eu lieu malgré le transfert du joueur de Tren?ín, Róbert Tomík, lui aussi doré aux Mondiaux de Göteborg mais qui cherche encore sa place dans un effectif en constante mutation.

Pis, Šimurda réalise un doublé pour son premier match sous sa nouvelle casaque le 17 janvier contre Žilina. Pour la petite histoire, l'attaquant de 29 ans avait effectué sa tournée d'adieu à Košice trois jours auparavant contre... Zvolen ! Le pied-de-nez est total lorsque, dans la foulée de leur licenciement, Faith et Kledrowetz re-signent un contrat en faveur des "Chamois" de Poprad (le même club que le premier cité avait laissé en 2006 pour... Košice), et marquent eux aussi pour leurs nouvelles couleurs. C'était jeudi dernier contre Spišská Nová Ves, la formation promue cette saison et coachée par... Ján Faith, le paternel de l'ex-Scorpion mulhousien.

La veille de cette rencontre, alors que l'incertitude régnait toujours quant à sa présence sur la feuille de match, Juraj Faith revenait dans le quotidien national Pravda sur "l'affaire" qui l'a contraint à poser ses valises au pied des Tatras. « Je peux regarder n'importe qui dans les yeux, je n'ai pas besoin de me cacher derrière quoi que ce soit, confit-il alors avant de confirmer la présence d'alcool dans les vestiaires. Je tiens à préciser cependant que nous ne sommes pas des alcooliques. Quand vous organisez une soirée, vous restez à l'eau minérale ? Nous avons juste bu une ou deux bières. » Quant à la compagnie féminine, l'attaquant de 34 ans botte en touche, n'avouant ni contredisant les rumeurs à ce sujet. « Je ne sais pas pourquoi ils nous ont sanctionné seulement nous trois alors que nous étions quinze assis là-bas, s'interroge-t-il toutefois. Mais cela n’a désormais plus aucune importance, tout ça est déjà derrière moi. »

Juraj FaithMais le ton d'apparence fataliste affiché par l'ancien joueur de Mulhouse et de Fribourg-en-Brisgau masque difficilement une déception certaine. « Je suis venu à Košice avec une immense envie d'aider avec succès ma ville natale. Avec Poprad, j'ai atteint la finale, j'ai été médaillé d'argent en Extraliga, rappelle-t-il. Avec Košice j'ai vraiment désiré le titre. Quand cela nous est arrivé l'an dernier, j'ai réfléchi sur le fait de terminer ma carrière avec ce club. La direction en décidé autrement. Après tout, l'Extraliga peut se jouer dans les autres villes. » Malgré une offre alléchante provenant de République tchèque et quelques autres de Russie, Faith a finalement opté pour l'actuel quatrième du championnat. « À Poprad, je connais très bien l'environnement et le staff », justifie-t-il.

Non contents de se priver des services de fins techniciens, les dirigeants de Košice renforcent donc indirectement les rangs des formations rivales en championnat. Et les supporters ont rapidement fait savoir à ces derniers leur mécontentement après les départs forcés de leurs trois chouchous en enterrant symboliquement une banderole à leurs effigies (et celle de Šimurda). Heureusement, certaines valeurs sûres sont toujours sur le pont : Rudolf Huna, meilleur buteur du club depuis deux ans et membre occasionnel de la sélection nationale, Stanislav Gron, gêné il y a deux mois par une blessure mais qui revient fort, et surtout Peter Bartoš, vice-champion du monde 2000, pensionnaire des lieux depuis cinq saisons, redevenu capitaine des "Oceliari" par la force des choses après les départs de Faith et de son assistant Kmit.

Le paroxysme de la crise a certainement été atteint il y a une semaine, contre Skalica, affiche de la dernière finale mais pas le remake puisque ce sont les coéquipiers de Žigmund Pálffy qui se sont imposés (3-1), soit la quatrième défaite consécutive des bleus. Le public de la Steel Aréna, plus que jamais sur sa faim, en a profité pour manifester son ras-le-bol, d'abord en boycottant leurs favoris par un silence de cathédrale dans cette patinoire de plus de 8300 places, puis en effectuant une bronca phénoménale qui résonne encore dans la tête de Bartoš.

HunaTabacekBalaz« J'ai du mal à en parler, je ne peux pas le décrire, confiait la semaine dernière sur le site du club l'ancien des Wild du Minnesota. Je n'ai jamais vécu quelque chose de similaire dans ma carrière. Dans les moments difficiles, les supporters devraient nous aider. Là, ils nous ont tourné le dos. Nous ne méritions pas ces sifflets, nous ne négligeons rien, nous nous battons. Je vais les entendre longtemps, dans ma tête et surtout dans mon coeur. »

Pourtant, l'optimisme reste de rigueur pour le capitaine de 36 ans : « On peut d'ores et déjà parler d’une saison pourrie mais cela ne veut pas dire qu'on ne peut plus rebondir. Nous sommes toujours vivants, nous n’avons pas oublié comment on joue au hockey et, même s'il nous reste beaucoup de travail devant nous, nous espérons surprendre dans les play-offs. On fera le bilan de notre championnat après notre dernier match. Ça ne sert à rien de le faire maintenant. »

Finalement, les huées de la Steel Aréna auront peut-être été un mal pour un bien. Car si chaque performance de Košice est pour le moment marquée sous le signe de la fragilité, il n'en reste pas moins que la probante victoire glanée vendredi à Martin (0-3) laisse augurer la fin d'une longue gueule de bois pour les champions de Slovaquie, plus que jamais en quête de confiance et de stabilité à treize journées des play-offs.

Extraliga 2009/2010 (après 39 journées) : 1 Bratislava 86 pts, 2 Banská Bystrica 71, 3 Martin 62, 4 Poprad, 61, 5 Skalica 60, 6 Nitra, 58, 7 Košice 53, 8 Zvolen 45, 9 Žilina 43, 10 Tren?ín 42, 11 Spišská Nová Ves 40, 12 Liptovský Mikuláš 37.

Meilleur buteur : Ján Pardavý (Banská Bystrica), 24 buts.