Les Jeux dopent les Slovaques

Je t'aime moi non plus. Lorsque, le 14 octobre dernier, la Slovaquie se qualifie pour la première fois de sa jeune histoire pour la phase finale de la Coupe du Monde de football 2010, le sort du hockey-sur-glace dans ce pays semble être scellé ; la sélection nationale, vieillissante et déclinante sur la scène mondiale, n'inspire plus que les vrais fans. Le reste de la population, quant à lui, vibre déjà pour les spécialistes du ballon rond. Mais les Jeux Olympiques de Vancouver sont passés par là et ont redistribué les cartes. En l'espace de deux semaines de compétition, les Slovaques se sont réconciliés avec leurs favoris et, comme en 2002 et le titre de champion du monde, le pays tout entier a vécu au rythme des exploits de la bande à Chára, finalement quatrième d'un tournoi qu'elle aura sans conteste marqué de son empreinte. 

Pourtant, faire lever les foules – à double titre – n'a pas été chose aisée. La programmation des matches, soit tardive soit empiétant sur les heures d'embauche, conjuguée à la défaite contre les frères ennemis tchèques en lever de rideau (1-3), aurait pu servir de frein aux supporters. Interrogé à l'issue de son entraînement avec le HC Košice, Rudolf Huna, dix-huit sélections, reflétait bien en ce 18 février l'état d'esprit qui animait alors la population : « Par curiosité, j'ai regardé le match contre les Tchèques car, à six heures, j'ai estimé que j'avais assez dormi. En revanche, je ne suivrai certainement pas les autres rencontres de l'équipe. » Le retentissant succès le lendemain face à la Russie (2-1 tab), double tenante de la couronne mondiale, allait rendre caducs les propos du meilleur buteur des champions de Slovaquie.

Souvenirs

Petit à petit, les conversations dans la rue tournent autour d'un seul sujet. « As-tu vu qu'on a battu les Russes ? Ovechkin n'a rien pu faire contre nous » peut-on entendre alors. Dans l'environnement quotidien aussi, tout commence à se focaliser autour de la sélection nationale : Žigmund Pálffy se marre en compagnie d'un gamin à tous les carrefours pour une campagne de publicité vantant les mérites d'une célèbre marque de téléphonie française tandis que les devantures se déguisent d'écharpes, de maillots, de mains géantes et de chapeaux aux couleurs blanc-bleu-rouge.

Les joueurs de Ján Filc étrille la Lettonie (6-0) et voilà qu'on spécule désormais sur l'adversaire des barrages pour les quarts-de-finale. La Norvège, l'heureux (malheureux ?) élu, satisfait pleinement le quidam. La « génération dorée », comme on l'appelle sous les Tatras, refait surface et, au prix d'un combat pas si simple que cela, se défait des Scandinaves (4-3). Ce sera les voisins suédois au prochain tour...

Suède-Slovaquie, le match que tout un peuple attend. Un succès contre les tenants du titre et c'est la meilleure perfomance des représentants de la Double-Croix lors d'une Olympiade assurée. Dans le train qui relie Košice à Bratislava, les radios chantent à tue-tête les commentaires du match. Chaque wagon, chaque compartiment, chaque voyageur... Tout le monde retient son souffle lorsque, menant 2-0 puis 3-2, les Slovaques sont rejoints au score par Forsberg & Co.

Les employés arrivent en retard au travail. Les lycéens aussi. Veronika, professeur de français à Košice, raconte comment elle a dû admettre une exception particulière à son cours : « Alors que l'on travaillait dans le silence, on a entendu crier dans une salle de classe à côté. On a alors compris que l'on avait mis un but et je n'ai pas pu faire autrement que d'autoriser mes élèves à mettre la radio. On a alors écouté la fin du match et vibré pour nos joueurs. » Et ainsi vivre un fait de gloire national : invaincus jusqu'ici, les Suédois ont plié devant de surprenants Slovaques et n'affronteront donc pas le pays hôte de ces Jeux en « demi ». Score final : 4-3

SmeCeux et celles qui ne connaissaient rien au hockey une semaine auparavant sont devenus les plus fervents soutiens de la sélection. Les journalistes jubilent. Le quotidien Sme titre dans l'euphorie de la qualification historique pour le dernier carré : « Les bons matins. Les hockeyeurs ont changé le monde. » La pagination a quadruplé, les affres de la vie politique ont fait place aux joies sportives. Le Canada et sa clique de stars se profilent. Pour se donner du coeur, on se rappelle alors au bon souvenir de Lillehammer 1994 lorsque la Slovaquie avait battu les joueurs à la feuille d'érable en match de poule (3-1). La première grande victoire de la toute récente république indépendante...

Le décor est planté. Les écrans géants envahissent le centre des grandes villes du pays, notamment sur la place SNP de Bratislava où bon nombre de couche-tard n'ont pas pris la peine d'aller dans les bras de Morphée. Mais les petits drapeaux slovaques maquillés sur les joues des supporters vont bientôt fondre sous l'effet des larmes de tristesse. Le Canada parvient à se qualifier pour la suite des festivités (on connaît la fin) malgré un retour fracassant des Slovaques en fin de partie (3-0 puis 3-2). Si la défaite était prévisible, la pilule reste tout de même difficile à avaler.

Restons cependant concentrés : il y a encore une rencontre à disputer, la petite finale, contre la Finlande. Les Slovaques auront alors affrontés dans ce tournoi olympique les quatre meilleures formations au classement mondial. La Russie et la Suède sont passées à la trappe. Mais comme contre les Canadiens, la désillusion est de nouveau au rendez-vous. Après avoir mené 3-1, les coéquipiers de Pavol Demitra encaissent quatre palets d'affilée et laissent filer une médaille qui leur était promise (3-5). On remballe les bouteilles de champagne et l'on mange du chocolat... 

Il n'empêche, cela a bon goût. La quatrième place finale n'est pas perçue au pays comme une mauvaise chose. Le bilan est positif à bien des égards : la cinquiène place de Turin, meilleur résultat jusqu'ici, a été améliorée même si la performance d'ensemble de l'équipe nationale a été entachée par le cas de dopage à la pseudoéphédrine (un stimulant anti-fatigue) de son défenseur ?ubomír Viš?ovský, pris par la patrouille le 24 février à l'issue de la victoire contre la Suède.

Le joueur des Oilers d'Edmonton ne recevra cependant qu'un petit blâme du Comité international olympique, mais pensait ce matin dans le quotidien Pravda mettre un terme à sa carrière internationale. Ján Filc, le sélectionneur, quitte lui aussi le navire et trois noms circulent déjà pour le remplacer : les Canadiens Andy Murray et Glen Hanlon, et le Tchèque Miloš ?íha. Le père de la « génération dorée » peut s'en aller la tête haute ; avec cette demi-finale olympique il assoit davantage sa position de meilleur technicien de l'histoire de l'équipe slovaque (or à Göteborg en 2002 après la première médaille nationale – argent – à Saint-Petersbourg en 2000).

Si la Slovaquie a encore la tête dans les étoiles, certains pensent déjà à l'avenir et y voient une grosse zone d'ombre. Jerguš Ba?a, champion du monde 2002, est l'un de ces pessimistes. Dans l'édition du 26 février de Sme, il affirme que les résultats de Vancouver sont l'arbre qui cache la forêt. « La Slovaquie vit de nouveau pour le hockey, se rejouissait-il d'abord. J'espère cependant que la base de l'équipe sera encore là l'an prochain pour les Championnats du Monde (ndlr : organisés en Slovaquie) et que certains jeunes, malgré le faible choix, arriveront à faire leur place. La génération dorée doit encore soutenir la sélection car, sans cela, les prochaines années s'annoncent pour nous difficiles. » Conscients de la crise de renouvellement de talents qui frappe la sélection (Juraj Mikuš et Tomáš Tatar tardent à faire leur preuve au niveau international), les Slovaques ne demandent qu'à rêver encore un peu avant de se réveiller brutalement.