Les Chamois veulent gravir la montagne

KrotakPoprad, terre de contrastes. Où les rues planes et droites du centre-ville s'opposent aux cîmes escarpées des proches Hautes Tatras. Où les maisons médiévales du vieux quartier de Spišská Sobota s'effacent devant des guirlandes de tours HLM. Où un magnifique ciel bleu visible ici se cache derrière un épais brouillard un peu plus loin. Où, enfin, l’équipe de hockey sur glace est capable d'aligner dix défaites en quatorze journées de championnat avant de gagner onze des treize suivantes.

Outre cette incroyable irrégularité dans les performances, les « Chamois » cristalisent bien d'autres phénomènes hétéroclites. Du haut de ses 194 centimètres, le défenseur Ján Brej?ák toise l'attaquant Juraj Faith, un double décimètre plus petit. Juraj Kledrowetz, 40 printemps, pourrait être le paternel d'Adam Lapšanský, moitié plus jeune que lui.

Les comparatifs sont exhaustifs dans l'effectif des Bleus et Blancs, le plus expérimenté d'Extraliga avec une moyenne d'âge de trente balais bien nourrie par Richard Šechný (39 ans), Stanislav Jase?ko ou le capitaine Arne Kroták (38). Ce dernier voit dans cette sagesse exacerbée une source d'épanouissement et une responsabilité beaucoup plus facile à gérer. « Ça fait déjà quelques années que je suis capitaine, rappelle Kroták. Ce n’est pas quelque chose de bien compliqué, surtout ici où il y a des joueurs expérimentés qui n'ont pas besoin qu'on leur dise ce qu’ils doivent faire. J’avais en revanche plus de travail l’année dernière. La situation était difficile, il fallait toujours répéter la même chose aux jeunes joueurs, j'en avais marre. L'atmosphère et les relations sont bien meilleures désormais. »

Certes. Mais les vétérans ont parfois quelques difficultés à bien huiler la machine. Un temps quatrièmes du classement, avec des perspectives de grimper encore un peu dans la hiérarchie, les Chamois ont dégringolé de trois places avant de se qualifier in extremis pour les play-offs à la sixième position. « Cette Extraliga est un peu fragmentée, analyse le capitaine aux six sélections nationales. Depuis le début de l'année civile, on joue le vendredi et le dimanche puis on a toute la semaine de libre. Puis on rejoue un match de temps à autre. Pour nous, les joueurs les plus vieux et les plus expérimentés, c'est mieux de jouer souvent et de façon régulière. J'y vois la raison de nos résultats en dents de scie. En jouant une ou deux fois par semaine au lieu de trois, on coupe l'élan d'une équipe. »

Malgré tout, l'exercice actuel aura été bien mieux négocié que le précédent, conclu à une médiocre onzième place, la plus mauvaise du club depuis la création de l'Extraliga en 1993. « Je pense qu’il y a deux raisons à notre déconvenue, avance le meilleur pointeur du championnat 2005/2006 (50 points, 30 buts). Peut-être que certains ne seront pas d’accord avec moi, mais la première est liée à la réfection, l'an dernier, de la patinoire. Nous y étions habitués et c’est une sacrée différence de passer des dimensions de 26x56 m à 30x60 m. La seconde explication vient de la mauvaise composition de l’équipe. Nous avions dans l’effectif un incroyable nombre de jeunes joueurs qui n'arrivaient pas à être réguliers. Ils réalisaient deux-trois bonnes prestations puis ils étaient inexistants pendant 15-25 matches. Ce groupe-là était dans l’ensemble mal composé. »

SkoviraKežmarok, située à une quinzaine de bornes à l'est de Poprad, est depuis descendu en Première ligue. Les deux voisins se sont alors tapé dans la mains et ont signé à l'inter-saison un contrat moral unique en Slovaquie. « Leurs meilleurs éléments sont venus chez nous et Kežmarok est devenu en quelque sorte l’équipe B de Poprad, explique Kroták. Je pense que c’est une bonne initiative, chacun a vu son groupe se renforcer. » Si le bien fondé des transactions estivales n'est pas des plus évidents pour Kežmarok (huitième et éliminé en quarts par le leader Pieš?any), il en est tout autre pour les vice-champions 2006 qui ont récupéré Richard Šechný et Miroslav Škovira, deux des attaquants les plus prolifiques de l’équipe (51 points pour le premier, 18 buts pour le second). 

La force de frappe des Chamois ne s'arrête pas à ces deux mariachis du palet. En provenance de Žilina, Peter Klouda est revenu cette année sous les Tatras aider son club maternel avec lequel il réalise une performance de choix saluée par les spécilistes. Il figure d'ailleurs parmi les meilleurs attaquants du championnat au même titre qu'Arne Kroták qui, le 28 février contre Tren?ín, a inscrit son 400e but en Extraliga. Un record bien entendu. L'intéressé reste toutefois humble au moment de parler de sa productivité : « Je suis à la première place en terme de statistiques mais il faut quand même avouer que j'ai joué toute ma carrière en Slovaquie et que je ne suis finalement peut-être pas ce que l'on peut appeler un canonier. Il faut relativiser, je dois surtout ce nombre de buts à ma longévité. » Ses pairs l'ont pourtant positionné aux côtés de Pálffy et Pardavý dans l'attaque idéale d'Extraliga.

Alors, au moment d'affronter Košice pour le premier tour des play-offs, l'optimisme reste de rigueur. « Pour moi, chaque équipe est battable, y compris Slovan. Nous l'avons d'ailleurs démontré (ndlr : deux victoires en quatre rencontres). Le fait de ne pas être favoris nous convient parfaitement. On se débrouille largement mieux contre des équipes plus fortes que nous que contre des formations plus faibles. Alors on ira tous dans ces play-off avec un seul et unique but : la qualification. » D'autant plus que le souvenir de la défaite contre Žilina il y a quatre ans est toujours vif dans l'esprit du capitaine, motivé à aller au moins une fois jusqu'au bout : « Poprad a toujours fait partie de l'élite mais n'ai jamais parvenu à glaner un titre, expose-t-il. Face à Žilina, on y était vraiment proche mais sur le match décisif à domicile (ndlr : le septième) on n’a pas supporté la pression psychique. J'aimerais le concrétiser tant que je suis encore actif à Poprad. »

Deux éléments de taille ne jouent cependant pas en faveur de Poprad. Pendant la saison régulière, les ouailles du duo Klinga-Penzeš ne sont parvenus à battre les tenants du titre qu'une seule fois contre trois revers subis. Par ailleurs, les Chamois rencontrent énormément de contrariétés à s'imposer au-delà du temps règlementaire. « C'est même pire que ça, accentue Kroták. Nous sommes la seule formation du championnat cette saison n'ayant pas remporté le moindre match ni après les prolongations ni aux tirs au but. » Une faille qui pourrait porter préjudice aux pensionnaires de l'AquaCity Aréna en cas de confrontation indécise. Et dieu sait que les play-offs sont truffés de telles rencontres*. Heureusement, les cages de Miroslav Šimonovi?, champion du Monde 2002, sont surveillées de près par des défenseurs qui ne sont pas nés de la dernière pluie : Juraj Kledrowetz, Stanislav Jase?ko (présent à Nagano et Salt Lake City avec la Slovaquie), Štefan Fabián ou encore Michal Seg?a, un quatuor jadis passé sous les couleurs de leurs adversaires de la semaine. Ils sont treize dans ce cas, sur un effectif total de vingt-sept joueurs.

FaithJuraj Faith en fait lui aussi partie. Il était même il y a encore deux mois le capitaine de ceux qu'il devra battre cette semaine. « J'ai vécu à Košice les trois dernières années et demie et elles ont abouti au titre l'an dernier, raconte l'ancien Mulhousien. Mais ça ne me travaillera pas plus que ça de jouer contre mes anciens coéquipiers. Le groupe a beaucoup changé récemment et je n'ai pas eu vraiment le temps de me forger de grandes amitiés. » Le discours de l'attaquant est volontairement distant vis-à-vis du club de sa ville natale, même si on ne discerne aucune rancoeur dans ses propos. C'est même avec le T-shirt et le short des « Oceliari » qu'il répond aux questions avant de se sentir obliger de changer de vêtements pour la photo.

Sans évoquer l'affaire qui a provoqué son licenciement, ainsi que ceux de Kmi? et Kledrowetz, il estime que la page est définitivement tournée et se dévoue désormais corps et âme à son nouveau ex-milieu. « Il n'y a eu aucun problèmes d'adaptation à Poprad, clame le trentenaire au visage de poupon. C'est un club que je connais bien, c'est de là que je suis parti pour Košice. J'y ai retrouvé des joueurs qui étaient déjà là lors de mon précédent passage et que j'apprécie. » Après marqué lors de son premier match avec sa nouvelle tunique, Faith a toutefois dû lever le pied par la suite, quitte à rester sur le banc durant plusieurs rencontres. « Je suis arrivé de Košice avec une douleur aux adducteurs, poursuit-il. Je me suis concerté avec les dirigeants et les coaches et on a décidé qu'il vallait mieux que je prenne le temps de bien me soigner et ainsi revenir à 100 % de mes moyens physiques pour les play-offs. »

Au fil de la conversation, le sujet principal se déplace du côté de l'Alsace et des Scorpions mulhousiens. « C'est clair que ça reste une période privilégiée de ma vie, admet sincèrement celui qui habita le Haut-Rhin de 1999 à 2003. Je me suis épanoui aussi bien en hockey que dans ma vie privée. On avait un bon groupe, j'y avais de bons camarades. On formait une petite fraterie slovaque avec notamment Roman Trebatický**. Je garde également un excellent souvenir des habitants, qui ont été gentils avec moi. J'aimerais d'ailleurs en profiter pour saluer et remercier le président Claude Bauer et sa femme, qui m'ont énormément aidé. J'ai vécu quatre belles années à Mulhouse. La France est un magnifique pays. » À Poprad, au pied des montagnes, Faith n'a pas vraiment perdu au change.


* La tendance s'est confirmée une nouvelle fois hier lors du premier match de la série. Malgré une domination de Košice et de beaux contres menés par Poprad, le score est toujours resté vierge et il aura fallu 22 tirs au but avant que la victoire ne sourit à Košice (1-0 tab).

** Pavol Seg?a, à Mulhouse en 2003/2004 puis 2004/2005, est arrivé en Alsace après le départ de Faith. Les deux hommes évoluent désormais ensemble à Poprad.