Russie - République Tchèque (Mondiaux 2010, finale)

Les champions de la persévérance

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14410Cette confrontation, toute traditionnelle qu'elle soit, est inédite en finale d'un championnat du monde, même s'il y a un précédent olympique célèbre à Nagano.

À l'époque des grands duels URSS-Tchécoslovaquie, les championnats du monde se jouaient en effet en poule. Lors de la période de domination tchèque au tournant du siècle, la Russie était au fond du trou.

Et lorsqu'elle est revenue au sommet, comme c'est le cas actuellement avec une série de 27 victoires consécutives en championnat du monde avant ce match, c'est au tour de la République Tchèque de décliner... jusqu'à sa tardive résurrection dans ce tournoi où elle était au bord de l'élimination sans gloire et où elle se retrouve en finale après deux qualifications aux tirs au but !

Jaromir Jagr, toujours observé dans ces confrontations du fait de son numéro 68 hérité du Printemps de Prague (même s'il s'est toujours dit anti-communiste et jamais anti-russe), est motivé comme jamais pour offrir sans doute son dernier grand titre à son pays. Après seulement vingt secondes, il va forechecker Denis Grebeshkov en fond de zone, récupère le palet et donne une cage ouverte à Jakub Klepis, son coéquipier d'Omsk (0-1, 00'20"). La "première ligne" défensive Grebeshkov-Korneïev, déboussolée d'entrée, jouera très peu pendant le reste de la soirée...

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14704Les Russes réagissent très vite à ce départ raté. En quatre minutes, ils se procurent deux grosses occasions. Afinogenov se présente seul devant Vokoun mais perd son duel. Vitali Atyushov délivre une passe croisée géniale vers Sergei Fedorov qui dévie... sur le poteau.

La ligne travailleuse (Kozlov-Tereshchenko-Frolov) conserve bien le palet dans les bandes en zone offensive et y subit des fautes adverses. Les arbitres sont coulants dans un premier temps, mais ne le sont plus quand Caslava fait trébucher Afinogenov qui a placé une bonne accélération.

La première unité de powerplay russe "cinq étoiles" entre en scène, mais son seul arrière, Sergei Gonchar, perd le palet face à Miroslav Blatak qui part en 2 contre 1. Ovechkin se retrouve dernier défenseur et se couche devant la passe. Blatak récupère le palet mais est réduit à un tir en angle bien repoussé par Varlamov... Sur la contre-attaque, c'est Evgeni Malkin qui vient tester Vokoun de près avec son revers. Il a oublié Kovalchuk absolument seul à l'opposé, et ce dernier le lui fait remarquer.

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14685Afinogenov - en photo à droite avec Cervenka - déroute toujours la défense par ses feintes, mais échoue à chaque fois sur un solide Vokoun. La domination russe est encore renforcée par les pénalités tchèques. qui s'enchaînent. Après Novotny qui a retenu Kozlov, c'est Blatak qui dégage dans les tribunes. Après un lancer de la bleue de Gonchar, le barbu Pavel Datsyuk (son dernier rasage date d'avant les Jeux olympiques) récupère le rebond, contrôle le palet le long de la ligne de fond et le place dans le haut du filet... mais trop tard. La sirène a retenti juste avant, comme le prouve le recours au juge vidéo. À une seconde près, les Russes sont donc frustrés de leur égalisation.

Les Tchèques ont donc toujours marqué plus de buts en infériorité numérique (4) qu'ils n'en ont encaissé (2) dans ce tournoi... Au retour sur la glace, l'inévitable Tomas Rolinek envoie Petr Koukal en breakaway, mais celui-ci échoue dans la jambière gauche d'un Semion Varlamov bien en place.

Les Russes prennent leur première pénalité à la mi-match quand la crosse de Tereshchenko atteint Klepis au visage. En infériorité, Aleksei Emelin fait parler sa rudesse. Le défenseur de Kazan donne deux bonnes mises en échec dans la bande, puis une charge avec la crosse dans le dos de Jagr, qui a de la mémoire : il rend la pareille au défenseur russe et a ainsi la voie libre pour recevoir le palet dans le slot, mais il rate son contrôle. L'action illustre la détermination des Tchèques, qui ne se laissent pas marcher dessus et se battent comme des lions sur chque palet.

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14307Bykov, qui avait un moment essayé d'intervertir Kovalchuk et Ovechkin, revient à ses lignes initiales : après tout, ce n'est pas une question tactique si ses joueurs perdent tous les duels !

Il y a quand même un sérieux problème de coordination : Aleksandr Ovechkin et Sergei Fedorov, qui trébuchent respectivement sur Voracek et Vampola, se percutent de plein fouet ! Les deux joueurs sont neutralisés et les Tchèques en profitent pour partir en contre, et Karel Rachunek centre au second poteau pour la déviation du patin de Tomas Rolinek. Une action pas facile à juger : le capitaine tchèque a bien changé l'orientation de son pied, mais c'était plus pour freiner devant la cage que pour calculer la déviation. L'arbitre vidéo décide en tout cas que le mouvement est involontaire, et la République Tchèque prend deux buts d'avance (0-2, 38'13").

Fedorov, sonné, ne réapparaîtra plus sur la glace, et un autre centre, Anisimov, est aussi sacrifié. Bykov réduit sa rotation à trois lignes : Kozlov quitte l'aile pour se placer entre Ovechkin et Frolov (ou parfois Semin), et Tereshchenko passe avec Kulemin et Afinogenov. Mais les Russes n'arrivent toujours pas à construire. Ils n'utilisent trop souvent qu'une seule arme en zone neutre, la longue passe. Les Tchèques l'ont compris et la coupent généralement. Lorsqu'Ovechkin reçoit enfin un long palet sur l'aile droite, il feinte le slap et tente de placer le palet entre les jambières de Vokoun, qui ne se laisse pas piéger.

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14668La situation se tend quand Koukal reste au sol dans une violente collision - semble-t-il involontaire - avec Tereshchenko. Dès l'engagement, Aleksei Emelin charge à la hanche Jagr à la ligne bleue tchèque - photo de droite. Le numéro 68 tombe à la renverse et se plaint du genou. Un deuxième Tchèque au sol en quelques secondes, cela incite les arbitres à la sévérité. Ils ont jugé que la mise en échec d'Aleksei Emelin était trop basse et qu'il a pris le joueur au niveau des genoux : c'est la limite ténue entre la charge à la hanche, légale, et le coupage, geste grave qui vaut une pénalité majeure en cas de blessure. Emelin est donc expulsé (49'50"). Jagr suit la fin de match depuis le banc...

Même s'ils ne sont pas mis en danger, les Russes savent bien qu'ils perdent cinq minutes précieuses à cause de la pénalité d'Emelin. Et même sept minutes, car Viktor Kozlov accroche Klepis juste avant que son équipe ne puisse revenir au complet (54'46").

Pourtant, la Russie entrevoit un espoir avec un cinglage de Rozsival (57'24"), suivi d'une autre pénalité de Rolinek fait clairement trébucher Kovalchuk à l'entrée en zone offensive (58'00"). Les Russes poussent à 6 contre 3, sans gardien, et Malkin est bien placé côté droit... Mais sa passe dans le slot est coupée par Kaspar, et son tir est repoussé par Vokoun. Est-ce la frustration de cette double occasion manquée ? En tout cas, quand Mojzis tape sur sa crosse, l'attaquant de Pittsburgh lui envoie un direct du gauche en plein visage. Une pénalité stupide à ce moment-là : même son capitaine Kovalchuk peine à le croire.

20100523-Russie-Republique_Tcheque-14648Les Russes continuent pourtant leur effort. Ovechkin prend son propre rebond et le tir est dévié par l'épaule de Vokoun puis par le poteau... Le joueur-clé est finalement Pavel Datsyuk, qui gagne parfaitement un engagement entre ses jambières pour servir Gonchar à la bleue, puis qui se place dans le cercle droit pour convertir la passe transversale d'Ilya Kovalchuk (1-2). Jagr ne veut pas voir ça et baisse les yeux pour ne pas regarder le jeu, le stress lui étant insupportable !

Mais même l'excellent Datsyuk rate une passe et perd la dernière mise au jeu. S'il attendait un titre pour se raser, ce ne sera pas pour cette année. Jagr, quant à lui peut arrêter de regarder ses patins et lever la tête et le poing : les Tchèques, revenus d'entre les morts, sont champions du monde !

Le plus incroyable champion de l'histoire, pourrait-on ajouter, comme une conclusion étonnante à ce Mondial renversant. Jamais un champion du monde n'avait eu aucun joueur désigné dans l'équipe-type. C'est ça, la force d'un collectif sans star (sauf Jagr, symboliquement spectateur à la fin, et Vokoun) qui a travaillé avec une énergie et un cœur énormes.

Ces joueurs qui auraient pu ne pas être sélectionnés (sans les refus de nombre de leurs compatriotes), puis qui auraient pu être éliminés à tout moment, ont saisi jusqu'à la fin cette chance unique qui leur était donnée : ils écrivent à jamais leur légende comme les champions de la persévérance !

Désignés joueurs du match : Viktor Kozlov pour la Russie et Jakub Klepis pour la République Tchèque.

Les trois meilleurs Tchèques du tournoi selon leurs entraîneurs : Tomas Vokoun, Michal Rozsival et Jaromir Jagr.

Les trois meilleurs Russes du tournoi selon leurs entraîneurs : Semion Varlamov, Ilya Kovalchuk et Vitali Atyushov.

Commentaires d'après-match

20100523-Rolinek_et_la_coupe-14865Vyacheslav Bykov (entraîneur de la Russie) : "Nous étions venus en Allemagne pour l'or. La deuxième place a un goût amer, mais c'est aussi une récompense. Les gars ont travaillé pour l'avoir. Je tiens à dire que, si j'avais le pouvoir de changer les choses, je ferais pareil. Je voudrais souligner le match de Vokoun. L'équipe tchèque a eu de la chance. En ce qui concerne Malkin, il voulait marquer à la fin et a essayé fort, mais n'a pas pu retenir ses émotions. C'est le sport, je n'ai rien à lui reprocher. [...] Même après une injection anethésiante, Anisimov ne pouvait plus tenir sa crosse après la première période. Fedorov a été éliminé après la deuxième période sur commotion."

Tomas Vokoun (gardien de la République Tchèque) : "Ce qui est beau, c'est que rien n'a jamais été sûr dans ce tournoi. Nous n'avons jamais eu un moment de repos. Je suis content que nous ayons affronté la Russie et pas l'Allemagne en finale, sinon ça aurait jasé. Chacun peut dire ce qu'il veut, nous avons battu les meilleures équipes et on ne peut rien enlever aux gars dans ce vestiaire. C'est plus fort qu'à Vienne, même en mettant à part l'incident avec Heatley qui m'avait mis personnellement un stress terrible [il avait provoqué verbalement le Canadien au sujet de son accident de voiture de Heatley, avait aussitôt regretté ces paroles de trop et s'était lui-même gâché la fête]. Là-bas on était favoris, ici personne ne croyait en nous. On a vite découvert que notre seule chance était de travailler dur. La combativité ne garantit pas le succès, mais il peut apparaître. Nous avons aussi eu un peu de chance. Chaque équipe a besoin de leaders qui se révèlent, il y en avait beaucoup dans cette équipe. Nous avions un super capitaine [Rolinek, en photo ci-contre]."

Jaromir Jagr (attaquant de la République Tchèque) : "Me voici. J'ai promis de parler après notre dernier match. Je ne savais simplement pas qu'il viendrait si tard... À chaque âge on voit les choses différemment. Quand on est jeune, on veut marquer et gagner. Avec l'âge, on prend plaisir à autre chose. Je suis content pour ceux dont c'est le premier championnat du monde. Cela me rend heureux de les voir heureux. Quels guerriers ! En septembre, je n'aurais jamais cru que ces joueurs feraient le Mondial. Non pas que je ne croyais pas en eux. Je savais qu'ils étaient bons. Comme les joueurs de NHL ont refusé de venir, ils sont soudain devenus des joueurs-clés. Petr Vampola a très bien joué, mais si quelqu'un était venu de NHL, il aurait sans doute dû céder sa place. Il était comme un gamin dans le vestiaire. Certains joueurs de NHL se croient les meilleurs du monde, ceux-ci n'ont peut-être pas autant de talent mais compensent par le fighting spirit. Koukal, Rolinek, Hubacek... Et les défenseurs ! Ils m'ont surpris, ils ont joué à la perfection. [...] J'ai mal. Derrière chaque victoire, il doit y avoir du sacrifice. Cela tombe toujours sur moi. Mais si on continue de gagner, que je sois encore frappé ! Quand j'ai vu les six Russes tourner autour de notre cage, il valait peut-être mieux que je sois blessé. C'était simple. Chapeau aux gars qui ont défendu dans ces moments."

 

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Russie - République Tchèque 1-2 (0-1, 0-1, 1-0)
Dimanche 23 mai 2010 à 20h30 à la Lanxess Arena de Cologne. 19132 spectateurs.
Arbitrage de Vladimir Baluska (SVK) et Jari Levonen (FIN) assistés de David Brown (USA) et Tobias Wehrli (SUI).
Pénalités : Russie 31' (0', 2', 4'+5'+20'), République Tchèque 10' (6', 0', 4').
Tirs : Russie 36 (13, 12, 11), République Tchèque 25 (8, 10, 7).
Évolution du score :
0-1 à 00'20" : Klepis assisté de Jagr
0-2 à 38'13" : Rolinek assisté de Rachunek
1-2 à 59'24" : Datsyuk assisté de Kovalchuk et Gonchar


Russie

Gardien : Semyon Varlamov [sorti de sa cage de 57'24" à 58'00", de 58'14" à 58'27" et de 58'42" à 60'00"].

Défenseurs : Denis Grebeshkov - Konstantin Korneïev ; Sergei Gonchar - Dmitri Kalinin ; Alekseï Emelin - Ilya Nikulin ; Dmitri Kulikov - Vitali Atyushov.

Attaquants : Aleksandr Ovechkin (A) - Sergei Fedorov (A) - Aleksandr Semin ; Ilya Kovalchuk (C) - Pavel Datsyuk - Evgeni Malkin ; Aleksandr Frolov - Alekseï Tereshchenko - Viktor Kozlov ; Nikolaï Kulemin - Artyom Anisimov - Maksim Afinogenov.

Remplaçant : Vasili Koshechkin (G). En réserve : Aleksandr Eremenko (G), Maksim Sushinsky, Sergei Mozyakin.

République Tchèque

Gardien : Tomas Vokoun.

Défenseurs : Tomas Mojzis - Michal Rozsival ; Miroslav Blaták - Ondrej Nemec ; Petr Cáslava (A) - Karel Rachunek.

Attaquants : Petr Vampola - Jakub Klepis - Jaromir Jagr (A) ; Jan Marek - Tomas Rolinek (C) - Jakub Vorácek ; Jiri Novotny - Roman Cervenka - Lukas Kaspar ; Petr Koukal puis Martin Ruzicka à 50'- Petr Hubacek - Marek Kvapil.

Remplaçant : Ondrej Pavelec (G), Petr Gregorek. Absents : Jakub Stepanek (G), Filip Novak (épaule droite), Michal Barinka (en réserve).