Rouen - Angers (Coupe de France 2011, finale)

Les (autres) experts

2011-01-31-Rouen-AngersÀ quoi reconnaît-on que la finale de la Coupe de France de hockey sur glace s'est rendue incontournable année après année ? À ce que, trois heures avant le match, on vous accoste jusqu'à l'intérieur de la station de métro pour vous vendre des places. Les premières années à Bercy, la FFHG faisait de la retape auprès des clubs pour affrêter des bus et être sûre que le remplissage soit assuré. Aujourd'hui, l'évènement est auto-vendeur, et sa valeur sur le marché (y compris noir) en est un signe indiscutable. Vu que le POPB est plein jusqu'au dernier siège, les vendeurs à la sauvette ont sûrement fait leur beurre.  Même la coïncidence avec le dénouement du championnat du monde du sport collectif où la présence de la France était la plus probable (le handball et ses "experts") n'a pas atténué ce succès.

L'invité de prestige de cette année, le gardien de légende et président de la fédération russe Vladislav Tretiak, n'a pas manqué de le remarquer. Lui qui n'avait jamais croisé d'équipe française dans toute sa carrière a été un peu surpris à son arrivée de voir autant de supporters en maillot de hockey massés autour du POPB. Un Tretiak affable et disponible dont vous pourrez lire l'interview cette semaine dans l'Équipe.

L'affiche 2011 est un sommet, puisqu'on y retrouve les deux finalistes du dernier championnat, Rouen et Angers, qui occupent également les deux premières places du classement actuel. La Coupe de France n'ayant pas été propice aux surprises cette année, elle aboutit donc à un affrontement au sommet. C'était le grand choc, puisque les deux autres grands clubs de ces dernières années, les vainqueurs des trois dernières éditions Grenoble et Briançon, ont été exclus de la compétition en sanction de leurs dérapages financiers.

2011-01-31-Rouen-Angers2Desrosiers en cheville ouvrière

Bercy s'est toujours refusé jusqu'ici au club le plus titré du hockey français moderne, et Rouen veut s'en rendre enfin maître. Julien Desrosiers, blessé à la chevile, mais il tient quand même à être présent. Et il va faire tout sauf de la figuration dans les premières minutes...

Pierre-Luc Laprise commet une charge incorrecte sur Carl Mallette lors de la première action du match. Le powerplay rouennais resserre ses crocs, et Mallette insiste sur le poteau pendant que Braxenholm châtie un de ses coéquipiers devant la cage (photo de gauche).

Voilà les Dragons à 5 contre 3. Le gardien Peter Aubry doit se montrer très actif pour écarter de la crosse le moindre rebond puis pour geler le palet. Angers se dégage donc au moment de revenir à quatre. François-Pierre Guénette envoie Julien Desrosiers en solitaire et le Franco-Canadien surprend Aubry par un tir inattendu entre son poteau et sa botte gauche (1-0, 02'56", photo de droite).

2011-01-31-Rouen-Angers1Angers n'a même pas le temps de repriser car Bélanger est sanctionné à son tour pour une obstruction. Julien Desrosiers passe au poteau opposé pour Carl Mallette qui n'a plus qu'à rediriger le palet dans les filets ouverts. Le défenseur slovaque Pavol Mihalik n'a pas réagi à la présence du capitaine rouennais dans son dos (2-0, 03'55").

Le rythme rouennais

Rouen tient sa proie et n'a pas l'intention de desserrer l'étau. Rodolphe Garnier le signifie en tournant à quatre lignes. Malgré l'absence d'un attaquant titulaire (Tardif), les jeunes sont sollicités, jusqu'au rare Romain Gutierrez, pour imprimer ce rythme élevé.

Que peut espérer Angers ? Attendre de jouer à son tour en avantage numérique. Une première obstruction de Juha Alen lui en donne l'occasion. Mais même quand les Ducs accélèrent de belle façon la circulation de palet, la mitaine de Fabrice Lhenry capte proprement le lancer de la bleue d'Antonin Manavian. Faut-il passer au cran au-dessus ? Deux pénalités en même temps, contre un trébucher de Mallette et une obstruction de Custosse, et Angers se retrouve en double infériorité numérique. Mais comme Aubry un peu plus tôt, Lhenry se montre solide sur cette séquence, et il bénéficie d'une défense plus présente dans le slot.

Dès le retour à cinq, les Rouennais vont presser les Angevins dans leur zone, y compris le "quatrième attaquant" Jens Olsson. Le gardien canadien Peter Aubry dévie de justesse du bras gauche une reprise au second poteau de Desrosiers qui touche alors le dessus de la transversale. À force de jouer sur le reculoir, les Ducs risquent de prendre cher...

L'efficacité de Mallette

Une charge contre la bande juste avant la pause augure mal du destin d'Angers en deuxième période. Il faut en effet d'abord tuer une pénalité. Mais une fois cette tâche accomplie, Marc Bélanger part en contre, tire du cercle gauche et bat Lhenry côté mitaine (2-1, 21'59"). La partie, qui semblait à sens unique, est totalement relancée.

2011-01-31-Rouen-Angers4Le match a changé d'âme. C'est maintenant Angers qui accélère le jeu. Une bonne passe en zone neutre d'Éric Fortier lance Marc Bélanger dans le dos de la défense, il semble avoir feinté le gardien et s'être ouvert en grand l'angle, mais la botte de Lhenry à terre repousse miraculeusement ce tir. Une minute plus tard, c'est au tour d'Olsson de se faire prendre à revers défensivement par la vitesse de Thiery Poudrier : tir de pénalité (27'16"). Le lutin canadien voit sa tentative parée par l'épaule de Lhenry... et c'est le tournant du match.

Sur l'engagement, en effet, Carl Mallette profite de l'erreur défensive de l'ex-Rouennais Daniel Carlsson pour foncer seul au but et dribbler le gardien. Surtout, contrairement à ses prédécesseurs angevins, le capitaine rouennais ne manque pas son dernier geste (3-1, 27'26"). Une efficacité une nouvelle fois attestée par la supériorité numérique suivante, consécutive à une charge de Baluch avec la crosse. Dans le cercle droit, Desrosiers feinte le tir et trouve en fait la déviation de Mallette au poteau gauche (4-1, 32'48", photo). C'est la seconde passe décisive de ce genre du numéro 42 pour le numéro 19 en jeu de puissance, et à chaque fois le capitaine normand a conclu sous le regard impuissant de Pavol Mihalik.

Quand Rouen rime avec relâchement

Rouen est facile, peut-être même trop facile, jusqu'à jouer à la passe à dix pendant une pénalité de Mallette. Olsson passe à deux doigts de la correctionnelle en perdant le palet dans sa zone, mais cela ne prête à aucune conséquence. On aura surtout noté le manque de réaction angevine en supériorité numérique, qui démontre qu'Angers est encore assommé par les buts de Mallette.

2011-01-31-Rouen-Angers3Le retour aux vestiaires permet à Martin Lacroix de remonter le moral de ses hommes. Puisqu'ils n'ont plus rien à perdre, autant tout donner face à des Rouennais dont on a déjà senti le relâchement. Effet immédiat. Pierre-Luc Laprise sort le palet du coin pour Jonathan Bellemare, laissé inexplicablement seul face à Lhenry, qu'il a le temps d'ajuster côté mitaine (4-2, 41'07"). Angers peut de nouvreau y croire, surtout qu'Olsson part en prison pour retard de jeu. Éric Fortier, en embuscade côté droit, prend le rebond d'un tir de la bleue de Lahesalu (4-3, 45'24"). La moitié bleue de Bercy, silencieuse depuis le troisième but assassin de Mallette, devient plus bruyante que jamais et chante "Angers, Angers".

Deux minutes plus tard, une nouvelle obstruction est sifflée à l'encontre de Bergström. La chance d'égaliser est belle pour les Ducs. Mais, peut-être parce que l'espoir est devenu plus concret et plus proche, ils n'y mettent plus le même dynamisme. Desrosiers conserve longtemps le palet en zone adverse et gagne du temps à merveille. Cette pénalité tuée a donc cassé le rythme, au profit des Dragons. La patinoire s'est assagie, et cette douceur n'a rien d'angevine : au vu du score, elle est rouennaise. Le Dragon sommeille et ronronne avec plaisir à la lecture du chronomètre qui défile. Ne lui suffit-il pas de surveiller les voltes imprévisibles de Bellemare ?

Erreur. Une action anodine, une entrée de zone de Tomas Baluch côté gauche, et voilà que le Slovaque arme un improbable tir du poignet que Lhenry laisse passer au-dessus de son épaule gauche (4-4, 55'23"). Les supporters angevins se lèvent d'un bond et sautent de joie.

2011-01-31-Rouen-Angers6Guénette a le palet de la victoire à une minute de la fin, mais Aubry ferme les jambières devant son malicieux revers. La sirène est saluée par une clameur de tous les Angevins : cette prolongation est déjà un exploit après avoir remonté trois buts de retard. C'est au tour des tribunes rouennaises d'être assommées et inquiètes.

Maudits tirs au but ?

Rouen, qui a déjà perdu deux finales aux tirs au but, a de quoi craindre la conclusion. Mais cette année, le règlement prévoit que la prolongation dure dix minutes, et non plus cinq. S'ils veulent éviter la loterie, les Dragons doivent donc se dépêcher de passer au grattage et au tirage... À quatre contre quatre, c'est Angers qui profite des espaces en zone neutre par des passes bien senties. Le lancer ouvert de Brian Henderson est repoussé par Lhenry. Le RHE n'est pas en reste et Mathieu Brunelle lance sur la transversale.

Preuve que Rouen veut finir le match sans attendre, le duo de défenseurs offensifs suédois Bergström-Olsson a la majorité du temps de glace en prolongation (en rotation avec les défensifs Holmqvist-Alén, leurs collègues français restant sur le banc). Mais alors que les Normands sont installés en zone offensive, Jens Olsson laisse échapper le palet à la ligne bleue, et Laprise se lance dans une contre-attaque. Fortier est au rebond, la cage est ouverte, et de nombreux supporters angevins lèvent déjà les bras... mais la rondelle est fermement maintenue par Lhenry contre sa poitrine, comme une mère s'agripperait à son bébé.

2011-01-31-Rouen-Angers7Rien à faire, les Dragons devront repasser une fois encore par cette terrible séance de tirs au but, qu'ils ont perdue en 2008 et en 2010. Brunelle signe un pénalty très rapide, mais en fin de compte peu efficace. Ceci dit, Bélanger et Desrosiers ne font pas mieux en allant plus lentement. Bellemare, pour sa part, prend beaucoup d'élan, mais ne trouve même pas le cadre.

Cet après-midi, le parangon d'efficacité, c'est donc Carl Mallette. Le capitaine rouennais le prouve une fois de plus en dribblant Peter Aubry par la gauche. C'est le seul des six tireurs à avoir tenté la feinte et non le lancer, et le seul à avoir réussi. Lahesalu échoue sur Lhenry et le banc rouennais se vide. La malédiction des tirs au but est levée, et le gardien international peut soulever sa première Coupe de France (photo de droite).

Un succès auxquels les Rouennais n'ont pas manqué d'associer leur responsable du matériel Nicolas Bertrand, présent dans la composition des équipes sur le programme officiel du match mais victime d'un grave accident dans la route qui l'a plongé dans le coma à Noël. Son maillot flanqué du numéro 12 a accompagné les Dragons sur le banc durant tout le match, et a figuré en bonne place sur la photo des champions (ci-dessous).

En France, aucune patinoire ne résiste plus à la voracité des Dragons. Le POPB se rajoute donc à la longue liste des conquêtes normandes. Rouen devient du même coup premier du palmarès de la Coupe de France avec quatre trophées à son palmarès, une de plus que Saint-Gervais et que Grenoble.

Désignés joueurs du match : Carl Mallette pour Rouen et Jonathan Bellemare pour Angers.

Commentaires d'après-match

Rodolphe Garnier (entraîneur de Rouen) : "Les deux premiers tiers, c'était exactement ce qu'on avait essayé de mettre en place. On a calé physiquement au troisième tiers-temps, même si ça fait cinq matches qu'on joue à quatre blocs le plus possible pour préserver le peu de ressources qu'il nous reste. Angers a fait un très gros troisième tiers, en jouant à deux lignes. Vraiment, honnêtement, il n'y a eu aucun excès de confiance de notre part, les joueurs savent très bien les qualités d'Angers. Cette finale est une belle vitrine, mais il faut plus que deux locomotives pour le hockey français. Il y a un travail structurel à faire, sur les formateurs et les éducateurs. Au fait, le hand, ça a donné quoi ? [NDLR : la France a battu le Danemark en prolongation en finale et reste championne du monde] Il y a des exemples à prendre dans d'autres sports. Le hand a fait un travail dans les années 80, en partant par la base."

2011-01-31-Rouen-Angers8Julien Desrosiers (attaquant de Rouen, en photo) : "J'étais un peu incertain, je ne savais pas si ça allait passer. Le kiné a fait un très bon travail de strapping. Sur le premier but, j'ai lancé sans avertissement sur la glace et j'ai surpris le gardien. Pour les deux passes que je fais à Carl Mallette, je sais où il se trouve, notre complicité dure depuis plusieurs années maintenant. Avec trois buts d'avance, on a joué plus relax. On a joué sur les talons et ça leur a redonné un peu de confiance. Depuis le temps qu'on l'attend, je suis content qu'on ait gagné cette Coupe de France."

Carl Mallette (capitaine de Rouen) : "Après les deux premiers tiers, on méritait de mener au score. En troisième période, on savait qu'Angers avait le caractère pour revenir. Depuis deux ans, ça se joue toujours à un but contre Angers. Je suis très soulagé que la Coupe de France revienne à Rouen, finalement. C'était une excellente finale, elle se finit aux tirs au but mais cette fois ça tombe du bon côté. Brunelle est le meilleur d'entre nous en un contre un, mais le palet a sauté sur la glace. Desrosiers tape sur l'épaule du gardien. J'y suis allé à l'instinct, j'ai essayé de surprendre le gardien en partant large."

Tomas Baluch (attaquant d'Angers) : "On a eu un peu de problèmes à gérer nos émotions au début, on s'est retrouvé à quatre ou à trois, et on a pris des buts. Il y a eu beaucoup de bonnes choses dans ce match, surtout la troisième période. On a trouvé la force physique et mentale pour revenir. On était devant psychologiquement. À quatre contre quatre, on a eu les occasions de finir le match directement. Dans un match de championnat, on s'en sort avec un point, mais là, il y a un gagnant et un perdant."

Jonathan Bellemare (capitaine d'Angers) : "Ils ont marqué deux buts au premier tiers, mais ils ne nous ont pas dominés physiquement pour autant. On y a toujours cru, on ne voulait pas de regrets, on voulait tout donner. Notre entraîneur a dit qu'il ne voulait voir personne la tête basse. On a continué le plan de match jusqu'à la fin. Sur la fin du troisième tiers, on a plus de jambes qu'eux. Je pense que Rouen est la meilleure équipe en France, mais on a perdu de peu l'an passé en finale des play-offs et on n'a pas de complexe face à eux."

(photos de Nicolas Platel)

2011-01-31-Rouen-Angers5

 

Rouen - Angers 4-4 (2-0, 2-1, 0-3, 0-0) / 1-0 aux tirs au but
Dimanche 30 janvier 2011 à 15h15 au Palais omnisports de Paris-Bercy. 13364 spectateurs.
Arbitrage de Bruno Colleoni et Nicolas Barbez assisté de Pierre Dehaen et Jérémy Rauline.
Pénalités : Rouen 12' (6', 2', 4', 0') ; Angers 10' (8', 2', 0', 0').
Tirs : Rouen 37 (15, 9, 6, 7) ; Angers 34 (9, 10, 9, 6).

Évolution du score :
1-0 à 02'56" : Desrosiers assisté de Guénette (sup. num.)
2-0 à 03'55" : Mallette assisté de Desrosiers (sup. num.)
2-1 à 21'56" : Bélanger
3-1 à 27'26" : Mallette
4-1 à 32'48" : Mallette assisté de Desrosiers et Brunelle (sup. num.)
4-2 à 41'07" : Bellemare assisté de Laprise et Manavian
4-3 à 45'24" : Fortier assisté de Bellemare et Laprise (sup. num.)
4-4 à 55'23" : Baluch assisté de Poudrier

Tirs au but :
Rouen : Brunelle (arrêté), Desrosiers (arrêté), Mallette (réussi).
Angers : Bélanger (arrêté), Bellemare (à côté), Lahesalu (arrêté).


Rouen

Gardien : Fabrice Lhenry.

Défenseurs : Jens Olsson – Calle Bergström ; Jonathan Janil – Juha Alen ; David Holmqvist – Cédric Custosse.

Attaquants : Julien Desrosiers – Carl Mallette (C) – Ilpo Salmivirta ; Marc-André Thinel – François-Pierre Guénette (A) – Mathieu Brunelle ; Romain Gutierrez - Teddy Da Costa - Alexandre Mulle ; Peter Valier – Jonathan Zwikel (A) – Anthony Rech.

Remplaçants : Sebastian Ylönen (G), Aurélien Gréverend. Absents : Daniel Babka (ischio-jambiers), Luc Tardif jr (tendon).

Angers

Gardien : Peter Aubry.

Défenseurs : Michael Irani - Lauri Lahesalu ; Simon Lacroix - Antonin Manavian ; Daniel Carlsson - Per Braxenholm ; Pavol Mihálik.

Attaquants : Tomáš Balúch (A) - Thiery Poudrier - Pierre-Luc Laprise ; Éric Fortier - Jonathan Bellemare (C) - Marc Bélanger ; Juho Jokinen (A) - Brian Henderson - Julien Albert ; Brice Chauvel.

Remplaçants : Lucas Normandon (G), Charlie Doyle, Mathieu Frécon, Nicolas Hébert, Nicolas Primout.