Le hockey au Canada : interview de Réal Paiement

Après vous avoir présenté hier le circuit universitaire de hockey canadien, nous vous proposons aujourd'hui un entretien avec Réal Paiement. Il est l'entraîneur-chef et le directeur-gérant des GeeGees de l'Université d'Ottawa.

- Après une courte carrière de joueur professionnel, vous vous êtes rapidement tourné vers un poste d'entraîneur. Pourquoi ce choix ?

Après mon hockey junior, j'ai joué trois ans dans le hockey professionnel. C'était à l'époque dans la ligue internationale (IHL, NDLR), avec les Admirals de Milwaukee. J'avais fait le camp des Canadiens de Montréal et le camp de Saint-Louis, deux fois, étant donné que Milwaukee était affilié aux Blues. Après ces années-là, comme rien ne se débloquait, j'ai eu la chance d'aller en France et de jouer une saison à Dunkerque. Harry Perreault était le joueur-entraîneur de l'équipe. En revenant au Canada, je suis allé à l'Université de McGill. J'aurais pu continuer dans la Ligue Internationale avec un salaire et un appartement fourni par l'équipe, mais à bientôt trente ans on se rend compte que l'on n'a pas grand-chose. J'ai donc décidé de retourner à mes études, en relations industrielles. J'y ai joué puis entraîné, en tant qu'assistant-coach. Rapidement je me suis retrouvé dans le junior majeur à coacher. J'ai arrêté de jouer tout simplement parce que je n'étais pas assez bon pour continuer plus haut, vers la Ligue Nationale.

- Quelle est votre philosophie de jeu en tant qu'entraîneur ?

J'aime quand on joue bien. C'est facile à dire, mais j'aime que l'on joue du beau hockey, que l'on bouge bien la rondelle, qu'en défense on joue bien défensivement, que l'on soit capable de bien relancer l'attaque. Je veux qu'on applique les bases du hockey, que les joueurs ne se promènent pas n'importe où sur la glace. Après le match, qu'on ait gagné ou pas, je suis content si on a été discipliné dans la stratégie et qu'on a joué dans des bonnes bases de hockey.

- À moins de trente ans, vous étiez entraîneur-chef dans la Ligue Junior Majeur du Québec, et aviez donc déjà des responsabilités importantes. Est-ce plus facile car les joueurs n'ont pas plus de vingt ans ?

Au niveau junior, tu as quand même un statut, une position d'autorité avec des joueurs qui veulent progresser dans leur carrière. Même si j'avais vingt-sept, vingt-huit ans à cette époque, j'étais quand même dans cette position d'autorité. Quels que soient l'âge et l'expérience que j'ai, si je me présente avec une équipe et que je ne sais pas de quoi je parle, je ne peux pas gagner le respect des joueurs. Tu peux arriver avec du respect parce que tu as joué dans la Ligue Nationale, parce que tu as été entraîneur pendant vingt-cinq ans. Mais si tu ne démontres pas tes connaissances, que ton nom soit Wayne Gretzky ou Gordie Howe, tu vas perdre le respect de tes joueurs.

- Lors de la saison 97/98, vous avez eu la direction de l'équipe Canada Junior pour les mondiaux U20. Est-ce la consécration dans une carrière d'entraîneur junior ?

Au Canada, oui ! Je pense de plus en plus en Europe aussi. Il y a six, sept ans, le hockey junior en Europe n'était vraiment pas considéré. Les championnats du monde s'y jouaient devant personne, tandis qu'au Canada, ça peut se jouer devant 18 000 personnes. Cela devient de plus en plus important pour les équipes européennes, même si ça ne prend pas encore totalement, car dans leurs clubs souvent les meilleurs jeunes jouent avec les équipes seniors mais dans un rôle moins important. Ici, les jeunes ne jouent qu'avec des joueurs de leur âge, sauf ceux qui sont exceptionnels et qui peuvent partir un peu plus tôt dans la Ligue Nationale. Donc oui, au Canada c'est un grand honneur d'être sélectionné pour coacher l'équipe du Canada junior. Il y a tellement d'entraîneurs ici qui ont le potentiel et les capacités pour le faire.

- Malgré la présence de joueurs comme Vincent Lecavalier ou Roberto Luongo, ce fut la pire campagne connue par l'équipe dans la compétition. Vous aviez terminé à la huitième place. Est-ce que ce mauvais résultat a été un frein à la suite de votre carrière, avec les professionnels en Amérique du Nord notamment ?

Je n'ai pas de confirmation, mais c'est sûr que ça n'a pas aidé. Non seulement on sortait de cinq titres consécutifs, j'avais d'ailleurs assisté Mike Babcock l'année précédente, mais on n'a pas eu de médaille. Pire encore, on n'a terminé que huitième. Quelque temps après, c'est l'équipe olympique à Nagano qui n'a pas ramené de médaille non plus. Il y a alors eu un gros sommet de hockey pendant l'été pour essayer de comprendre ce qui arrivait à nos équipes nationales. Tout cela n'a donc pas aidé à me propulser dans les hautes sphères du hockey professionnel.

- Vous avez néanmoins connu le hockey professionnel en vous expatriant en Suisse. Était-ce une volonté de venir entraîner en Europe ou était-ce plutôt le fruit du hasard ?

Je voulais y venir et je veux d'ailleurs y retourner si j'en ai l'opportunité. Le championnat de Suisse est difficile à atteindre, aussi bien pour les joueurs que pour les entraîneurs étrangers. J'ai été chanceux. Je venais de passer trois ans à Saint-Jean de Terre-Neuve, mais on a eu des problèmes financiers et le propriétaire a vendu l'équipe. J'ai eu l'opportunité d'aller à Porrentruy (au club d'Ajoie, NDLR). J'ai sauté dessus parce que ça m'intéressait alors que j'aurais encore pu continuer à travailler au Canada.

- Que retenez-vous de cette expérience en Ajoie puis à Viège ?

Quand je suis arrivé, plusieurs personnes ont souligné que je venais plutôt avec un bagage du junior que du professionnel, donc que ce serait difficile. Comme expliqué auparavant, on obtient le respect des joueurs avec le discours, et je n'ai pas eu de problème de ce côté-là. Ensuite, on disait que le hockey européen est différent... Oui, la glace est plus grande, ça génère plus d'espace. Mais pour moi, ça reste du hockey, on joue le même hockey ! Je ne suis pas le genre de coach fermé. J'ai apprécié entraîner avec et contre des entraîneurs d'autres pays européens, des Danois, des Tchèques, des Suédois. J'ai apprécié ce qu'ils font sur la glace. J'en ai tiré des choses que j'ai ramenées et que j'applique avec mes équipes depuis ce temps-là. Je me suis ouvert avec ces nouveautés et j'aime dire que j'ai grandi en tant qu'entraîneur grâce cela.

- Vous avez ensuite fait le choix de revenir dans le circuit universitaire canadien, à l'Université d'Ottawa. Un nouveau défi après avoir été dans l'organisation de deux ogres de l'OUA : McGill et l'UQTR ?

Quand je suis revenu d'Europe, j'ai fini la saison à Bathurst dans le junior majeur où j'avais un contrat de trois ans. Ca faisait longtemps que j'avais quitté le niveau universitaire et l'Université du Québec à Trois-Rivières. J'avais envie de revenir dans ce circuit. J'avais une option pour terminer mon contrat, ce que j'ai fait en ayant l'opportunité de venir à Ottawa. Il faut dire aussi qu'Ottawa est une belle ville, il y a plein de choses à faire ici sportivement, culturellement. C'est pour ça que j'ai décidé de venir tenter l'aventure.

- Y a-t-il de grandes différences à diriger une équipe de junior majeur et une équipe de joueurs universitaires ?

Dans le junior majeur, on dit que « the dream is still alive ». Le rêve de jouer professionnel est encore omniprésent, même si le jeune joueur mesure 5 pieds 2 pouces et pèse 80 livres, qu'il n'a mis que deux points dans la saison. Quand on fait du recrutement parfois, on sait que le joueur ne pourra pas être professionnel mais on n'ose pas le lui dire. En universitaire, on peut dire que le rêve est toujours présent, mais ça sera après avoir obtenu son diplôme. On joue du bon niveau mais malheureusement pas assez de matches. C'est difficile de jouer plus de matches avec les études à côté. Le niveau de hockey universitaire est plus élevé que le junior majeur. Quand je dis ça, en général les gens ne sont pas d'accord. Ok, on n'a pas les Crosby, on n'a pas les MacKinnon, on n'a pas les Seth Jones, on n'a pas les joueurs exceptionnels. Mais nos joueurs sont plus vieux, plus forts physiquement et on récupère les meilleurs joueurs de vingt ans du junior majeur. Alors je pense que contre une équipe du junior majeur, on n'aurait pas trop de problèmes. Une grosse différence est cette absence du monde professionnel, où dans le junior majeur les recruteurs sont là, les agents sont présents avec les joueurs et les entraîneurs, se renseignent beaucoup auprès de nous. En universitaire, le joueur a déjà décidé que sa route prenait une autre direction. Cela ne veut pas dire qu'après son diplôme il ne pourra pas jouer en Europe ou en ECHL. Mais la grosse différence, c'est qu'en junior majeur on pense beaucoup au monde pro, en universitaire non.

- Quels sont vos objectifs à l'Université d'Ottawa et est-ce un poste d'entraîneur avec moins de pression qu'en junior majeur ?

Il y a plus de stabilité au niveau universitaire. Mais la pression, s'il y en a, c'est qu'on la met soi-même sur les épaules. Sur le côté des objectifs, cette année pour nous la ligue est homogène. Aucune équipe ne sort du lot. On peut battre et se faire battre par n'importe qui. C'est ma deuxième année ici, l'objectif c'est de continuer à progresser et de devenir les meilleurs possibles. Une fois les playoffs commencés, je pense que l'on pourra challenger n'importe qui. Je ne dis pas qu'on va gagner mais on peut.

- Le circuit universitaire étasunien est très réputé, tandis que le CIS est un peu moins médiatique. Quelles sont les différences principales entre les deux circuits ?

Eux font un très bon boulot de marketing, de vendre leur produit alors que le CIS ne fait rien, aucun marketing. Il y a beaucoup plus d'argent au niveau NCAA. En Division I, ils doivent avoir le droit à dix-neuf bourses d'études complètes je pense. Dans les autres équipes au Canada, ils ont le droit de payer l'inscription à quatorze joueurs, mais ici en Ontario on n'a pas le droit. Sur le niveau de jeu, on les joue chaque année en présaison. En ce moment, c'est 40-60 les victoires pour nous. Le niveau est très bon. Même ici en junior A à Ottawa, ils savent qu'on a une équipe mais ils ne connaissent pas le niveau. Ils préfèrent aller jouer en NCAA Division III. Mais nous, on ne joue même pas contre ces équipes (de NCAA III, NDLR) pour se préparer, ce n'est pas assez bon.

- Il y a dans le circuit des équipes régulièrement au sommet comme McGill, l'UQTR ou certaines universités dans les Maritimes telle l'UNB. Quelles sont les raisons de leur longévité au sommet ?

C'est en grosse partie qu'ils ont de l'argent et qu'ils le mettent dans le recrutement. Mais aussi, si l'on regarde McGill, c'est un programme qui est soutenu par les anciens, qui est structuré, qui a progressé énormément et qui depuis dix ans est parmi les meilleurs. Quand j'étais à McGill, on se battait pour les joueurs. Jusqu'à il y a sept, huit ans, les meilleurs joueurs québécois se battaient pour aller à l'UQTR ou à Moncton, deux universités francophones. Aujourd'hui, le premier choix d'un québécois francophone qui a des bonnes notes, c'est McGill. Maintenant ils peuvent se permettre de refuser des joueurs. Western Ontario, McGill, l'UNB, Alberta ont de l'argent et l'utilisent bien. Ils attirent de bons coaches et de bons joueurs parce qu'ils ont des bons programmes.

- Comment s'effectue le recrutement des nouveaux joueurs chaque saison ?

Nous devons les recruter. On parle aux joueurs, on va les voir jouer, on les rencontre après leurs matches. Académiquement, il faut aussi qu'on ait des programmes d'études qui puissent les intéresser. Je ne peux pas leur offrir de payer les frais scolaires. J'ai de la chance quand on a un programme rare au Canada comme la criminologie, qui n'est présente que dans quelques universités. On essaie de plus en plus de trouver des joueurs locaux, on en recrute, certains postulent d'eux-mêmes. Si un joueur n'est pas accepté dans sa faculté, on ne peut pas le prendre dans l'équipe évidemment. Certains joueurs ont des bourses académiques à défaut de bourses athlétiques.

- Vous avez fait face à beaucoup de blessures cet automne et il n'y a pas de joueurs affiliés comme dans le junior ou chez les professionnels. Comment gère-t-on ces absences ?

C'est difficile. Cette saison on a gardé le contact avec des anciens joueurs, qui pour des raisons académiques n'ont pas continué cette saison. On les a appelés et ils sont venus nous aider, ils sont encore étudiants ici et étaient donc éligibles. La seule solution est d'avoir beaucoup de joueurs et, au pire, de regarder à l'intérieur de l'université si l'on peut trouver de nouveaux joueurs.

- Merci Réal de nous avoir accordé de votre temps et bonne chance pour la fin de saison.

Propos recueillis le 8 janvier 2013 par Philippe Biller