Le hockey au Canada : interview de Benjamin Dieudé-Fauvel

Après vous avoir présenté hier la East Coast Hockey League (ECHL), nous vous proposons aujourd'hui un entretien avec Benjamin Dieudé-Fauvel. Ancien joueur de Ligue Magnus, il vient de terminer sa quatrième saison en tant que professionnel aux États-Unis. 

- Benjamin, peux-tu brièvement présenter ton parcours de hockeyeur ?

J'ai commencé le hockey à Bordeaux. Je suis allé à Amiens lorsque j'avais dix-sept ans, j'y suis resté deux saisons avant de partir à Chamonix pour un an. Après deux nouvelles saisons à Amiens, j'étais un an à Morzine avant de partir aux États-Unis. J'ai joué deux ans à Laredo dans la CHL puis deux ans à Elmira dans la ECHL.

- Quel type de joueur es-tu ?

Je suis un défenseur à l'aise avec le jeu physique, j'ai un bon patinage pour ma taille et je suis plutôt porté sur l'offensive, j'aime appuyer mes attaquants.

- Tu termines ta quatrième saison aux États-Unis. Comment t'es-tu retrouvé à Laredo ?

J'ai toujours voulu partir jouer en Amérique du Nord. Du coup, pendant l'été (2009, NDLR) j'ai fait des recherches sur internet tout simplement. J'y ai trouvé un agent qui m'a fait participer à un showcase à Niagara Falls durant l'été. Il y avait soixante joueurs, quatre équipes de quinze joueurs et les équipes s'affrontaient dans différents matches. De nombreux observateurs et scouts étaient présents à ce showcase et à la fin d'un match Laredo est venu me voir pour me proposer un contrat.

- Pourquoi avoir choisi l'Amérique du Nord ?

L'expérience américaine me plaisait bien. J'avais déjà pas mal eu l'occasion de voyage en Europe avec l'équipe de France mais je n'avais jamais mis les pieds outre-Atlantique. J'avais évidemment le rêve de la NHL et cela permettait de m'en rapprocher. Après quatre ans je n'ai aucun regret, tout s'est bien passé et j'ai bien progressé !

- Après deux saisons en CHL, tu as obtenu ta chance en ECHL. Était-ce plutôt le fruit du hasard ou un objectif ?

L'objectif que je me suis fixé en arrivant là-bas, c'est d'atteindre l'AHL (l'antichambre de la NHL, NDLR). L'ECHL me semblait mieux adaptée pour atteindre cet objectif, mieux organisée que la CHL. J'ai travaillé avec un nouvel agent qui m'a obtenu un contrat à Elmira.

- Quelles sont les différences entre la CHL et l'ECHL, et entre ces deux ligues et la Ligue Magnus ?

Le niveau de ces deux ligues est plutôt similaire. En CHL on retrouve un petit peu plus de vétérans tandis qu'en ECHL les organisations sont affiliées à des organisations de NHL et il y a donc beaucoup de jeunes joueurs très motivés qui doivent faire leurs preuves. La CHL est aussi réputée pour son bon niveau de vie avec beaucoup de franchises dans le sud des États-Unis, mais l'ECHL s'améliore de ce côté-là avec des équipes à Orlando ou San Francisco désormais. En ECHL le jeu est un petit peu plus physique et rapide, en CHL on retrouve un petit peu plus de bagarres.

Pour comparer avec la Ligue Magnus, la glace est plus petite et les systèmes de jeu appliqués sont différents. Une fois qu'on passe la ligne rouge, on envoie au fond le palet et l'on travaille fort. Les changements de zones sont plus rapides tandis qu'en Ligue Magnus on prend plus de temps pour faire des sorties de zones propres. Le nombre de matches est une différence importante aussi, au moins de février nous avons eu des semaines avec quatre ou cinq matches parfois. Les voyages sont plus lointains et plus longs dans le temps. Par exemple, nous avons joué en Floride en playoffs. Pour rejoindre la Floride nous avons fait vingt-sept heures de bus avec un arrêt en chemin pour nous entraîner. Le rythme est donc très différent.

- Comment gère-t-on les modifications très fréquentes dans l'effectif, les allées et venus perpétuels de nouveaux joueurs ?

Ici les contrats ne sont pas garantis, c'est-à-dire qu'une équipe peut se séparer d'un joueur facilement. Lorsqu'un joueur est « coupé », il est soumis au ballottage, et s'il n'est pas réclamé par une autre équipe, il devient agent libre. Des échanges de joueurs sont possibles aussi. Les joueurs n'ont donc pas le choix, ils n'ont pas le droit de se relâcher et la situation peut changer d'un jour à l'autre. Dans le cadre d'un échange, on peut être envoyé en Alaska sans avoir le moindre mot à dire. La situation des joueurs dépend aussi grandement des mouvements de joueurs sous contrat avec des franchises de NHL, qui peuvent faire des allers-retours entre AHL et ECHL.

- Quel est le quotidien d'un joueur professionnel de ligue mineure aux États-Unis ? La qualité de vie est-elle meilleure que pour un joueur de Ligue Magnus ?

Les entraînements se tiennent le matin. Je vais à la patinoire vers neuf heures pour un entraînement à dix heures. On prend généralement le petit déjeuner tous ensemble dans le vestiaire. On quitte la patinoire vers midi et l'après-midi est consacré à la musculation lorsque nous ne sommes pas en déplacement. Le soir nous avons donc du temps libre quand nous ne jouons pas. Nous vivons à deux dans un appartement. J'essaie de mettre à profit mon temps libre pour faire des cours par correspondance, il ne me reste plus que quelques cours à valider pour ma licence. La qualité de vie est similaire selon moi, en revanche les conditions de déplacements sont très bonnes. Nous dormons à l'hôtel, l'internet et des télévisions sont disponibles dans le bus d'équipe. Cela facilite les voyages qui durent parfois une semaine.

- Est-ce que ta première moitié de saison a été impactée par le lock-out en NHL ?

Oui, mon début de saison a été impacté. Les joueurs qui se situent entre AHL et NHL ont tous été réassignés à leur équipe en AHL, et de même pour les joueurs en ECHL et AHL qui ont été renvoyés en ECHL. Binghamton a donc envoyé sept joueurs et un gardien à Elmira en début de saison. Ces joueurs avaient la priorité sur ceux simplement sous contrat à Elmira. L'entraîneur devait donc gérer les joueurs et leurs contrats, éventuellement en couper certains. Comme le nombre de joueurs actifs avec l'équipe est limité, elles peuvent placer des joueurs en réserve. C'est-à-dire qu'ils appartiennent toujours à l'équipe mais sont bloqués. J'ai été placé sur la liste de réserve de vingt-et-un jours en début de saison, bien que je n'étais pas blessé. Je ne faisais donc que m'entraîner avec l'équipe. Un mal pour un bien, je restais dans l'équipe le temps que la situation se débloque et gardais mon contrat, car en cas de rupture de mon contrat il aurait été très dur de retrouver un emploi dans le contexte du lock-out.

- Comment les Nord-Américains ont accueilli la présence d'un Français dans l'effectif ?

J'ai été très bien accueilli à Laredo, j'avais un certain nombre de canadiens francophones dans l'équipe et je vivais avec certains. Cela a facilité mon intégration.

- Comment envisages-tu ton avenir ?

Je ne suis pas encore fixé. Cela dépendra notamment de mon entraîneur ici, nous devons discuter. Cela dépendra aussi d'éventuelles offres que je peux recevoir d'Europe, mais j'espère toujours obtenir ma chance en AHL. Cette année a été un peu compliquée par le lock-out donc j'aimerais poursuivre dans cette voie.

- Et l'équipe de France, tu y penses ?

Oui, j'y pense toujours, maintenant je n'ai pas été appelé par les sélectionneurs. Ce sont eux qui font la sélection... Si l'on m'appelle, je rejoindrai l'équipe avec plaisir. Pendant quatre ans ici je me suis bien développé, je pense pouvoir apporter quelque chose à l'équipe. Je joue beaucoup de matches ici, j'ai appris à gérer la pression aussi.

- Quels conseils donnerais-tu aux jeunes hockeyeurs français qui rêvent de passer professionnel outre-Atlantique ?

Si j'avais pu le faire, je serais parti plus tôt. Je pense que c'est mieux pour aller encore plus haut. Jouer du hockey junior ou universitaire aide à se faire repérer par une équipe. Les équipes peuvent donc plus tôt prendre des joueurs dans leur système et les accompagner dans leur progression. Ceux qui rêvent de partir doivent être conscient qu'il faut bosser très dur, faire des sacrifices. Plutôt que de s'amuser pendant les vacances, il faut continuer à travailler. Et quoi qu'il arrive, il ne faut jamais lâcher.

- Merci Benjamin de nous avoir accordé de ton temps et bonnes vacances.

Propos recueillis le 20 avril 2013 par Philippe Biller