Enquête sur les agents sportifs : 2- entretien avec les agents

Dans un premier volet, nous avons découvert la fonction d’agent sportif de hockey, les règles en la matière et les difficultés auxquelles les acteurs sont confrontés. Mais quel est le parcours de ces agents ? En quoi la fonction consiste-t-elle réellement ? Stéphane Baills, Jonathan Zwikel et Dorian Auzou, les trois agents FFHG français en activité, ont gentiment accepté de répondre à nos questions pour nous éclaircir sur leur façon d'appréhender leur métier, qui aux yeux du grand public demeure à ce jour plutôt confidentiel.

Des parcours variés

L’opinion publique a facilement l’image de l’agent sportif en costume, mallette et cigares pour grossir les traits de l’homme d’affaires. Pour le moins cette caricature ne correspond pas aux agents de joueurs de hockey ! Le profil qui s’impose chez les interlocuteurs rencontrés est clairement un profil sportif. 

À ce titre, inutile de présenter Jonathan Zwikel, 18 ans de carrière professionnelle et un palmarès bien rempli avec notamment 7 titres de Ligue Magnus, 200 sélections en équipe de France, 10 championnats du monde, 2 Jeux Olympiques ou encore un titre de meilleur joueur français en 2007. Dans sa carrière, il a certainement dû croiser la route de Stéphane Baills, gardien de but de 1989 à 2000 et qui a gardé les cages de Chamonix, Reims, Morzine-Avoriaz, Epinal ou Grenoble.

A la carrière plus confidentielle, Dorian Auzou a également été un acteur du hockey français : entre 1997 et 2011, il fut gardien de but pour les Dragons de Poitiers en Division 2 et 3. Mais ce sportif complet ne s’est pas cantonné qu’au palet puisqu’il a pratiqué et pratique encore le tennis, dont il détient un Brevet d’Etat.

Il n’y a rien d’étonnant dans le fait de retrouver comme agents d’anciens joueurs. Stéphane Baills expliquait que pour exercer dans ce milieu, et ce quel que soit le sport dans lequel l'agent évolue, il faut clairement le connaître. Et quoi de mieux que d’avoir été sur la glace pour pouvoir guider des joueurs à l’heure actuelle ? Ce n’est pas le cas de tous les agents à travers le monde, mais cela concerne une bonne partie d’entre eux.

Nous leur avons alors demandé ce qui les a amenés vers cette activité d’agent sportif, quelles ont été leurs motivations et comment ils se sont formés à l’obtention de cette licence.Et là, les parcours sont bien différents.

Dorian Auzou témoigne dès le départ d’une vision « pluri-sportive » de l’activité. Après le baccalauréat, il a notamment obtenu un Brevet d’Etat de tennis comme souligné auparavant mais aussi un Brevet de Surveillant de Baignade ! Il a passé ensuite les examens d’agents, profitant notamment du fait que la première partie, dépendante de CNOSF, est commune à des agents de tous les sports. Il a alors passé la seconde épreuve dans différentes disciplines dont le hockey sur glace, précisant par lui-même que « [son] parcours sportif et le cadre sportif dans lequel [il a] évolué l’ont conduit tout naturellement à évoluer dans ce milieu ».

Jonathan Zwikel a lui suivi sa voie tant sur un aspect sportif que scolaire : en marge de sa carrière, il est devenu titulaire d’un Master en Management du sport ainsi que d’un Master en Business suivi à l’école de commerce d’Amiens. S’il existe des formations courtes visant à la préparation de l’examen (général) d’agent sportif, il a fait le choix de se former seul en étudiant les compléments en droit et les règles FFHG.

Se former seul a également été la volonté de son collègue de première promotion, Stéphane Baills. Celui-ci a fait mûrir l’idée de devenir agent sportif au détour de nombreuses expériences dans le domaine du hockey. En parallèle de sa carrière de gardien, il lance un certain nombre de revues spécialisées : « Alp'Hockey » en 1993, alors qu'il joue à Morzine, coproduit avec l'ancien gardien international Jean-Marc Djian et le journaliste radio Bruno Cadene, ou encore « Le journal du hockey », créé en 1996 lors de son retour à Grenoble. En 2000, avec le soutien d’autres joueurs ou anciens joueurs (Luc Baud, Cristobal Huet, Alan Chauvin, Philippe Schwerdel, entre autres), il constitue une société de presse, mise en place pour assurer le développement du titre, mais des difficultés de financement mettront fin à l’aventure du magazine en 2001. Il perdurera tout de même sur Internet (Ljdh.com) jusqu’en 2004. Il a également travaillé exclusivement pour un club au sein de la cellule recrutement sur des projets à la fois sportifs et de formation. Tout cela lui a permis de découvrir progressivement cette autre facette du domaine et de nouer de nombreux contacts. Mais « l’élément déclencheur » de sa volonté de devenir agent est l’expérience menée en Suisse dans les années 90 par une agence d'intérim. Les joueurs russes Vyacheslav Bykov et Andreï Khomutov étant placés via cette structure. Une expérience qui n’aura pas fait long feu mais donné quelques idées...

Si nous avons vu dans le premier article qu’il existe un peu partout dans le monde des grandes agences sportives, les trois agents français sont indépendants, pour autant ils ont un mode de fonctionnement différent, ce qui prouve que les possibilités sont multiples autour de cela : Stéphane Baills travaille seul mais porte un intérêt croissant aux collaborations possibles avec un ensemble de professionnels : autres agents, avocats, mais aussi préparateurs physiques… Sa dénomination professionnelle est « ASHN » (Agent Sportif Hockey Network) qui est une vitrine pour son activité. Jonathan Zwikel est lui membre d’un groupement international d’agents appelé « Sport Consulting Group » qui regroupe des professionnels du monde entier. Sa société personnelle porte le nom d’ « In B-Tween ». Quant à Dorian Auzou, il vient de créer sa propre agence (« Dorian Sports ») pour faciliter le regroupement de ses quatre licences sportives (hockey sur glace, volley ball, basket ball et tennis). Il travaille en collaboration avec des intermédiaires étrangers.

Du beau monde dans les rangs

Pour qu’il y ait des agents actifs, il faut forcément qu’il y ait des joueurs, et les noms des acteurs concernés en feraient rêver plus d’un. Il faut avant tout comprendre qu’une relation entre joueur et agent peut revêtir plusieurs formes (ce qui nous détaillerons un peu plus tard), et qu’en ce sens le lien peut être extrêmement fluctuant. Un agent peut avoir travaillé pendant un temps donné auprès d’un joueur, sans pour autant que le joueur puisse être considéré comme dans « l’écurie régulière » de cet agent. Tout dépend des contrats passés et d’un ensemble de données.

ashnStéphane Baills travaille avec plus d'une quarantaine de joueurs, dont certains depuis le début de son activité en 2010 : c’est le cas des gardiens Mickaël Gasnier (Bordeaux) et Sébastien Raibon (Grenoble), mais aussi des joueurs Julien Baylacq (Grenoble), Thibaut Sage-Vallier (Anglet) ou Kevyn Richard (Villard-de-Lans), pour ne citer qu'eux. Sa volonté première était de donner la priorité aux joueurs français. C’est pourquoi on retrouve une majorité de nationaux auprès d’ASHN. Citons entre autres Henri-Corentin Buysse (Dijon), Lucas Normandon (Caen), Jason Crossman (Grenoble), Kévin Dusseau (Amiens), Robin Gaborit (Angers) ou Romain Gutierrez (Rouen). Mais il suit également quelques joueurs étrangers du championnat de France (Maks Selan à Grenoble, Riku Silvennoinen à Chamonix ou Jens Eriksson à Villard-de-Lans) ainsi que deux jeunes Français à l’étranger : le gardien Benoit Niclot et l’attaquant Robin Lamboley, qui évoluent en ligue junior aux Etats-Unis.

Jonathan Zwikel s’occupe d’une trentaine de joueurs, une volonté personnelle de garder un nombre limité pour conserver la qualité du service. Il a conseillé ou conseille des joueurs français comme Antonin Manavian, Kévin Hecquefeuille (Langnau), Ronan Quemener (Briançon), Florian Hardy (Angers)… C’est également le cas pour des joueurs étrangers (Martin Gascon (Amiens), Peter Szabo (Morzine), Kyle Shearer Hardy (Chamonix), Stéphane Gervais (Grenoble), mais aussi des coachs (Jarmo Tolvanen à Dijon et Alex Stein à Angers) ou des jeunes talents comme Maurin Bouvet (Corpus Christi), Mathieu Briand (Odessa) et d’autres.

Quant à Dorian Auzou, qui s’occupe également d’une trentaine d’hockeyeurs, il cite notamment Vincent Kara (Chamonix), Udo Marie (Caen), Julien Tremblay (Chamonix), Joe Dubé (Mulhouse), Jan Zmeskal (Val Vanoise)… Puisqu’il possède une licence d’agents dans plusieurs disciplines, il s’occupe également de 4 ou 5 tennismen ou women, ou encore d’un volleyeur international canadien.

Comment se noue le contact entre un joueur et un agent ? Tous trois expliquent que cela se fait dans les deux sens : ils ont prospecté eux-mêmes par des situations de scouting, en se déplaçant eux-mêmes pour assister à des rencontres de jeunes…  Un moyen de se lancer dans l’activité certes mais aussi une continuité car ils gardent toujours un œil sur les jeunes joueurs à fort potentiel. Progressivement, de plus en plus de joueurs les ont contactés : le bouche à oreille entre eux fonctionne, et parfois ce sont mêmes les parents d’un jeune joueur qui contacte les agents, comme ce fut déjà arrivé pour Stéphane Baills. Dorian Auzou explique que la vitrine est importante, et qu’après création de son site internet, de nombreux joueurs l’ont contacté. Il ressort toutefois de manière générale que les agents ne cherchent pas à accepter les sollicitations frénétiquement. Ils souhaitent conserver une qualité de service, se méfient également de certains « comportements », et accordent une grande importance aux questions de feeling et de confiance.

L'humain d'abord

Et là on touche au cœur de la fonction d’un agent sportif, et au ressenti qui transparait dans les échanges que nous avons pu avoir. Il était bien plus intéressant d’interroger les agents sur LEUR définition de l’activité, et il en ressort que le rôle dans la signature d’un contrat n’est que très peu évoqué finalement. Quand les agents parlent de leur activité, c’est tout autre chose qui est mis en avant. Voici leur réponse :

Jonathan Zwikel : « C'est un trait d'union, d'où le nom de ma société "In B-Tween". Un lien entre les joueurs et les clubs avec pour but de trouver une solution qui sera au final perçue comme "gagnant-gagnant". L'autre partie essentielle est un vrai rôle de conseil en carrière pour les joueurs. Faire les bons choix, travailler sur une vision à long terme de leur carrière. Les aider à travailler sur la vision aussi de leur reconversion (formations...). C'est une partie très importante du travail à mes yeux car le hockey ne permet pas de se mettre à l'abri financièrement. »

Dorian Auzou : « Ma définition de l'agent est "simple" si j'ose dire : il s'agit de répondre aux aspirations d'un joueur et à l'attente d'un club au mieux de leur intérêt respectif. En clair, il faut satisfaire 2 clients. Le rôle de l'agent est d'assurer aux 2 parties la satisfaction de leur(s) besoin(s). Mon rôle ne se limite pas à leur trouver un club mais à tout mettre en œuvre pour faciliter leur intégration (et ce n'est pas toujours évident et facile !). »

Stéphane Baills : « Être agent, ce n’est pas seulement prendre la commission au moment de la signature, c’est aussi assurer un suivi, faire du coaching et de l’échange sur la performance, trouver un préparateur physique, jusqu’aux conseils diététiques, la formation extra-sportive, les études... Et puis il faut bien parler du droit du travail, de la retraite, des impôts… Un agent est quelqu’un qui accompagne le sportif : c’est une ressource intellectuelle et de conseil. Pour autant il ne faut pas vouloir tout faire seul, mais savoir diriger vers les bons professionnels. »

Stéphane Baills expliquait également que la relation entre les joueurs et les agents dépendait essentiellement de ce que les joueurs en faisaient. En ce sens, certains font appel à l’agent pour des situations spécifiques uniquement, comme les négociations de contrat, tandis que d’autres ont besoin d’un contact régulier avec leur conseiller. Du côté des agents l’implication est permanente. Ils ne comptent pas les appels, les SMS, en contact direct avec les joueurs mais également avec les clubs, les entraineurs… Ils veillent à ce que tout se passe bien pour leur client. Comme l’explique si bien Jonathan Zwikel : « Je prends ça très (voir trop !) à cœur. Quand je m'engage avec quelqu'un, je me sens responsable. Mes clients comptent sur moi, je ne peux pas les décevoir. Le sport a une grande part d'incertitude. Il y a des hauts et des bas pour tous joueurs. Mon rôle est de faire avec eux les choix qui nous paraissent les plus judicieux sportivement. En général, quand ca se passe comme prévu, donc bien, ils n'ont pas beaucoup besoin de moi pendant la saison. Par contre, ils savent que quand ils ont besoin de moi pour quoi que ce soit, je suis là pour eux, pour parler ou pour régler des problèmes. » Dorian Auzou parle d’une même voix en expliquant que « succès ou échecs, [il vit] intensément les situations. » Et les après-week-ends sont autant de feuilles de match scrutées à la loupe, et d’appels aux joueurs pour discuter des performances.

Mais ces joueurs justement, sont-ils facilement gérables au quotidien ? Ou ressemblent-ils à des stars capricieuses ? Les agents précisent très vite qu’on est loin de l’univers du football, les enjeux financiers n’étant absolument pas les mêmes. A partir de là, Dorian Auzou définit ses clients comme des « gars simples, passionnés et facilement gérables ».

Jonathan Zwikel insiste sur le fait qu’il choisit ses clients par rapport à l’aspect humain : « outre la dimension sportive, le critère humain est déterminant. Je ne prendrais pas un joueur si je ne sens pas que le rapport humain permet un vrai travail de collaboration basé sur l’écoute réciproque ».

Le bilan est également positif pour Stéphane Baills, même s’il constate que "certains joueurs se surestiment facilement et ne sont pas prêts à entendre autre chose que ce qu'ils veulent entendre". Il explique aussi que "ces joueurs ne sont finalement pas aptes à relever les défis du sport collectif de compétition, voire de haut niveau, qui exige d'accepter la concurrence, de ne rien lâcher et de se remettre en cause chaque jour". De même, parmi certains hockeyeurs qu’il a rencontrés et qui prônent de grandes valeurs morales, on en retrouve quelques-uns qui ont bien du mal à payer leurs factures…

Les agents de joueurs sont donc des intervenants très accessibles, et très soucieux du devenir de leurs clients. Loin de la caricature que certains pourraient imaginer, ils privilégient l’humain et le respect des valeurs entre les différents intervenants, joueurs et dirigeants. Emprunts d’une discrétion qui colle parfaitement avec leurs fonctions (accompagner dans l’ombre les acteurs du hockey), on ressent toutefois une volonté de faire connaître dans les grandes lignes leur activité au grand jour, sans doute comme une réponse implicite à ceux qui s’improvisent intermédiaires ou aux personnes pouvant remettre en cause leur utilité.

Ils parlent des joueurs avec passion et un profond attachement, des joueurs avec lesquels ils partagent leur expérience pour les conseiller au mieux dans un sport où le seul terrain ne suffit pas à les faire vivre. C’est donc tout naturellement que nous sommes entrés en contact avec certains de ces joueurs, justement pour leur demander leur point de vue sur le travail des agents et sur les relations qu’ils entretiennent avec eux. Retrouvez leurs témoignages dans la dernière partie de l’enquête.