Analyse de l'effectif russe pour les JO

OVECHKIN Alexander-120520-371La sélection de la Russie est incompréhensible à certains observateurs, et elle a causé le plus de réactions d'étonnement. Pour qui a suivi cette équipe nationale, elle est pourtant logique. La composition russe ne répond pas du tout à une politique de promotion en KHL, comme le croient sincèrement certains Nord-Américains. Si c'était le cas, Zinetulla Bilyaletdinov aurait choisi des attaquants dominants en KHL comme Mozyakin et Zaripov, et sûrement pas un junior parti très tôt outre-Atlantique comme Nichushkin. La vérité est qu'il a construit son équipe selon son système de jeu et ses attentes, désormais assez bien identifiées.

On a déjà analysé - dans le bilan du Mondial 2012 - les cas Ovechkin et Semin, devenus certes deux fois champions du monde mais avec la nécessité de leur consacrer un centre. Il suffit de relire cet article aujourd'hui pour comprendre la non-sélection d'Aleksandr Semin (la superstar Ovechkin, premier porteur de la flamme olympique, étant évidemment incontournable) : si Bilyaletdinov avait choisi de le prendre, il "bloquait" Datsyuk sur cette ligne pour la rendre efficace.

Il y a deux explications possibles à ce choix. 1) Bilyaletdinov veut deux lignes à vocation offensive et deux à vocation plus défensive, et Semin est jugé à tort ou à raison trop juste pour les deux premières et pas assez fiable pour les deux dernières. 2) Bilyaletdinov va répartir ses talents sur ses trois lignes et chercher des complémentarités utiles, tout en se laissant la possibilité de recourir à des options différentes. L'analyse menée ici démontre la solution numéro 2...

 

Gardiens

VARLAMOV Semyon-130505-320Sergei Bobrovsky (Columbus Blue Jackets, NHL)
Semyon Varlamov (Colorado Avalanche, NHL)
Aleksandr Eryomenko (Dynamo Moscou, RUS)

Depuis l'échec du rappel de Bryzgalov aux Mondiaux 2013, on se doutait que les deux appelés de NHL seraient les deux jeunes. Pourtant, cela a bien failli capoter. D'abord, Sergei Bobrovsky, élu meilleur gardien de NHL la saison dernière (et non sélectionné aux championnats du monde au profit de Bryzgalov et Varlamov !), a rencontré des soucis d'adducteurs, toujours gênant pour un portier. Ensuite, Semion Varlamov a passé une nuit en prison pour des accusations de violence conjugale, finalement levées il y a deux semaines car le procureur estimait ne pas avoir assez de charges.

Le "duo d'avenir" peut finalement être présent, ce qui renforce l'intérêt de prendre un gardien d'expérience pour les compléter. Aleksandr Eremenko, qu'on pensait ne jamais plus revoir en équipe nationale alors qu'il atteignait ses sommets en club, a finalement eu sa chance en novembre après un fort lobby de la presse, et a su la saisir. Reste une question : Bobrovsky et Varlamov tiendront-ils l'énorme pression de tout un peuple sur leurs jeunes épaules ?

L'absent dans les cages : Ilya Bryzgalov a retrouvé du travail à Edmonton après avoir été payé 23 millions de dollars cet été par Philadelphie juste pour ne plus plomber leur masse salariale, mais pour autant, il avait déjà perdu sa place en mai et aurait simplement fait office de recours en cas d'absence.

 

Défenseurs

Andrei Markov (Canadiens de Montréal, NHL) - Anatoli Emelin (Canadiens de Montréal, NHL)

Même si Emelin n'a pas retrouvé le niveau que Montréal attendrait après sa blessure en début de saison, il restait un titulaire indiscutable, parce que la défense russe compte peu de profils aussi physiques (hormis un Volchenkov inapte sur grande glace) et que Bilyaletdinov sait à quoi s'attendre de la part d'Emelin, qu'il entraînait à Kazan. Dans le cas d'Andrei Markov, on le croyait un temps perdu pour la Russie en raison de son genou en compote, seule raison qui aurait pu l'éloigner de la sélection. Il forme un excellent duo chez les Canadiens avec l'offensif P.K. Subban, mais ce n'est pas pour autant qu'il ne peut pas aussi s'adapter à un profil différent comme Emelin. La réunion des partenaires de club n'est donc pas impossible.

TYUTIN Fyodor-130504-392Nikita Nikitin (Columbus Blue Jackets, NHL) - Vyacheslav Voinov (Los Angeles Kings)

Ayant joué deux fois de suite la finale de la Coupe Stanley, Voïnov n'a encore jamais eu l'occasion de représenter la Russie, mais sa progression n'avait évidemment échappé à personne. Le seul droitier des lignes arrières était donc lui aussi une évidence, lui trouver le bon partenaire l'est moins faute de références. Un gabarit plus physique comme Nikita Nikitin conviendrait : cette paire serait alors une rampe de lancement extrêmement dangereuse par sa maîtrise des longues passes.

Fyodor Tyutin (Columbus Blue Jackets, NHL) - Evgeni Medvedev (Ak Bars Kazan, RUS)

Cette paire a été éprouvée aux derniers championnats du monde, même si elle a souffert puisque Tyutin a commis un nombre inhabituellement élevé d'erreurs, un reproche que l'on peut aussi faire à Medvedev - pourtant très bon en club - sur ses dernières apparitions en équipe nationale. Mais d'autres candidats sont-ils plus sûrs au point de prendre leur place ? Il faut bien avouer que non. La Russie n'a guère le choix.

Anton Belov (Edmonton Oilers, NHL) - Ilya Nikulin (Ak Bars Kazan, RUS)

On brûle ce qu'on a adoré. À peine passé le cap des 30 ans, Nikulin a-t-il vraiment perdu en une année tout ce qui faisait sa force autrefois ? Sa médiocre année 2013 ne lui a pas fait perdre sa place en équipe nationale. Son capitanat, peut-être. Mais un joueur indispensable pendant les sept années précédentes dispose forcément d'une expérience internationale incomparable. La nomination d'Anton Belov peut surprendre puisqu'Edmonton ne le fait plus jouer après l'avoir beaucoup utilisé en début de saison : sa puissance physique, y compris dans le patinage, est un atout que d'autres candidats n'apportaient pas.

Les absents en défense : rendons-nous à l'évidence, la Russie n'a guère de candidats. Le vieux Sergei Gonchar, dans un profil offensif, ou le pas très grand Evgeni Ryasensky, dans un profil sobre, auraient-ils franchement amélioré ces lignes arrières ? Quant au jeune Dmitri Kulikov, il n'a pas progressé depuis deux ans et Bilyaletdinov ne l'a jamais appelé : un joueur commettant autant de mauvais choix sur la glace n'est pas vraiment sa tasse de thé.

 

Attaquants

Ilya Kovalchuk (SKA Saint-Pétersbourg, RUS) - Pavel Datysuk (Detroit Red Wings, NHL) - Aleksandr Radulov (CSKA Moscou, RUS)

Cette ligne a été testée à Moscou en décembre 2012 et a laissé des souvenirs exceptionnels. Jamais la Russie n'a rejoué à ce niveau depuis, notamment parce que le duo Kovalchuk-Radulov semble fonctionner sur courant alternatif avec des centres différents. Le retour du génie du hockey Pavel Datsyuk doit réveiller les deux ailiers de grand talent, et surtout les discipliner car leur principal défaut est leur tendance à se disperser. S'ils jouent tous trois à leur plein potentiel, c'est du très, très haut niveau. Le schtroumpf grognon Radulov doit simplement consacrer son énergie à user l'adversaire et pas les arbitres.

Nikolaï Kulemin (Toronto Maple Leafs, NHL) - Evgeni Malkin (Pittsburgh Penguins, NHL) - Aleksandr Popov (Avangard Omsk, RUS)

ANISIMOV Artyom-130504-332Evgeni Malkin ne sera pas forcément mis avec des partenaires "sexy" aux statistiques affolantes, mais ce n'est pas pour ça qu'il sera moins efficace. Nikolaï Kulemin, son complice formé comme lui à Magnitogorsk, sera très certainement à ses côtés, et on peut aussi imaginer une reformation partielle de la ligne Perezhogin-Malkin-Popov qui avait survolé le Mondial 2012 comme aucune ligne ne l'avait jamais fait depuis la chute de l'URSS. Ceci dit, si Popov a été retenu et non Perezhogin, c'est qu'il est plus complet et qu'il défend mieux, on peut donc aussi l'utiliser sur une ligne défensive. De là à imaginer un choix beaucoup plus osé avec Valeri Nichushkin à l'aile droite de la deuxième ligne, il y a un pas que Bilyaletdinov n'est peut-être pas prêt à faire.

Aleksandr Ovechkin (Washington Capitals, NHL) - Artyom Anisimov (Columbus Blue Jackets, NHL) - Vladimir Tarasenko (St. Louis Blues, NHL)

Il n'est simple pour personne de jouer avec Ovechkin, tant il prend le jeu à son compte par sa capacité de pénétration. Mais c'est aussi la raison pour laquelle un centre à vocation plus défensive (un Tereshchenko ou un Anisimov) ne bridera en rien son potentiel offensif. Le fait d'être hiérarchiquement en troisième ligne n'est pas nouveau et pas gênant, Ovechkin a même dit qu'il jouerait gardien si on lui demandait pour défendre les couleurs de son pays aux JO. Cette réponse faisait référence à son positionnement à l'aile droite en club, qui ne sera sûrement pas tenté en équipe nationale. Pour toute la Russie, Ovechkin est un ailier gauche naturel. Plusieurs choix sont donc ouverts à droite : le plus mûr des espoirs offensifs russes, Tarasenko, mais aussi Popov, Tikhonov ou Nichushkin...

Denis Kokarev (Dynamo Moscou, RUS) - Aleksei Tereshchenko (Ak Bars Kazan, RUS) - Sergei Soïn (Dynamo Moscou, RUS)

Si le Dynamo Moscou domine la KHL depuis deux ans en l'absence de stars, c'est grâce à un système, et forcément aussi aux hommes qui le composent. En l'occurence aux attaquants défensifs Sergei Soïn et Denis Kokarev, qui sont les principales nouveautés de l'ère Bilyaletdinov. En effet, la Russie n'a jamais eu dans son histoire ce type de "role players" au talent limité, et elle aura un quatrième trio plus défensif que ses concurrents, à rebrousse-poil de sa tradition ! Soïn fait surtout carrière sur la neutralisation des lignes adverses, Kokarev dispose en plus d'un très bon patinage qui s'avère aussi précieux en infériorité.

Viktor Tikhonov (SKA Saint-Pétersbourg, RUS), Valeri Nichushkin (Dallas Stars, NHL)

Le petit-fils du légendaire sélectionneur de l'URSS Tikhonov ne doit pas sa présence à son nom, mais à sa polyvalence : en cas de blessure d'un centre, Bilyaletdinov a absolument besoin d'avoir un recours capable de s'adapter à des missions différentes (Soïn n'a pas sa place sur une ligne offensive, et Popov est avant tout un ailier naturel). Tikhonov peut aussi apporter des solutions à l'aile.

Le très percutant Nichushkin explose tellement vite en NHL qu'il a été pris malgré ses 18 ans, mais compte tenu de son inexpérience, il est là pour apprendre... a priori. La force de ce gamin en effet de ne se fixer aucune limite.

Les absents en attaque : le "mal-aimé" Aleksandr Semin n'est-il victime que d'un gigantesque malentendu, payant son attitude apparente plus que son jeu réel ? Trop tard pour le dire, le choix est fait. Comme on l'a dit, il se défend plus par la construction de l'équipe que par une sanction personnelle, même s'il le vivra sans doute différemment compte tenu de sa tendance à intérioriser les doutes que l'on émet sur lui. Les autres cas étaient tranchés depuis plusieurs semaines : Evgeni Kuznetsov a vu ses chances olympiques - déjà réduites - disparaître par les blessures, et Sergei Mozyakin n'a jamais été aussi performant en équipe nationale qu'en club.