Analyse de l'effectif canadien pour les JO

STAMKOS Steven-100510-235Composer une équipe du Canada pour les Jeux olympiques, c'est toujours une gageure. Il y a un tel réservoir dans ce pays que l'on pourrait composer deux effectifs capables de se couvrir d'or. Mais il n'en faut qu'un, et cela implique de laisser à la maison de grands joueurs qui n'ont rien à se reprocher. Devant l'éventail des choix, la polémique est toujours facile. En fin de compte, la sélection a suscité des réactions relativement peu passionnées, du moins pour un pays enfiévré de hockey comme le Canada.

Cela a peut-être à voir avec la personnalité du manager Steve Yzerman, apprécié comme quand il était sur la glace pour sa conscience professionnelle. C'est pourquoi, plutôt que la révolte ou le scandale, c'est une forme de compassion qui s'est installée autour du "banni" le plus douloureux, Martin Saint-Louis, déjà boudé par ce même Yzerman aux précédents Jeux olympiques. On peut difficilement accuser Yzerman de népotisme : Saint-Louis joue en effet pour sa franchise, il porte actuellement tout seul l'offensive de Tampa Bay du fait de la blessure de Stamkos, et la maintient en position d'aller en play-offs. Un vrai cas de conscience pour Yzerman. "Je ne peux pas laisser mes fonctions de manager du Lightning rentrer en conflit avec mon rôle avec l'équipe olympique canadienne. Je suppose que si j'avais insisté sur un certain joueur, j'aurais pu l'avoir. Mais ce n'est pas la façon de fonctionner."

Si Yzerman préside les débats et a le dernier mot, les décisions sur les effectifs nord-américains sont collectives, prises par cinq managers de NHL plus l'avis des entraîneurs. Yzerman est resté professionnel, quitte à prendre les décisions les plus douloureuses humainement. Il a eu la délicatesse d'appeler son joueur pour lui annoncer la nouvelle, avant de rendre la sélection publique. Personne ne l'aurait pourtant accusé de favoritisme s'il avait choisi Saint-Louis, meilleur marqueur de la dernière saison NHL ! D'autant qu'il s'agit d'un joueur avec autant de capital-sympathie qu'Yzerman. Le petit Québécois a forcé les portes de la ligue qui ne voulait pas de lui à cause de sa taille, et en est devenue une star. Or, il n'aura plus aucune chance de remporter une médaille olympique à 38 ans (il n'a participé qu'au désastre de Turin). Hormis l'empathie manifestée autour de Martin Saint-Louis, la sélection canadienne ne pose finalement pas tant de débats.

 

Gardiens

Carey Price (Canadiens de Montréal)
Roberto Luongo (Vancouver Canucks)
Mike Smith (Phoenix Coyotes)

Au début du printemps dernier, un brouillard flottait encore devant la cage canadienne, où personne ne paraissait s'imposer. Et puis, le ciel s'est éclairci. Luongo a récupéré sa place de titulaire chez les Canucks qui voulaient pourtant s'en débarrasser. On ne s'en défait pas facilement, du champion olympique du titre. Il est donc là comme une évidence, bien qu'il soit actuellement blessé. Le poste risque de revenir à Carey Price, un autre "survivant" : s'il a fini par digérer la pression de Montréal, on peut se dire qu'il en fera autant aux JO... L'expérience internationale lui fait cependant défaut. Le dernier souvenir laissé par Price sous le maillot canadien, c'est son exceptionnel Mondial junior en 2007. Mais il est le seul joueur de l'équipe à n'avoir jamais disputé un championnat du monde. Au contraire de Mike Smith, le troisième larron, qui a gagné sa place par ses performances en mai dernier en Suède.

 

Défenseurs

Duncan Keith (Chicago Blackhawks) - Shea Weber (Nashville Predators)

Ces deux-là sont aussi monumentaux que leurs contrats de 13 et 14 ans, accordés pour étaler plus de cent millions de dollars juste avant que la NHL ne révise les règles trop faciles à contourner du plafond salarial. Keith est le défenseur-phare du vainqueur en titre de la Coupe Stanley, un maître de l'art de la passe. Shea Weber exprime la puissance brute de ses 104 kilos dans son impact défensif comme dans ses slaps redoutables de précision.

BOUWMEESTER Jay-120505-330Marc-Édouard Vlasic (San José Sharks) - Drew Doughty (Los Angeles Kings)

Plus jeune joueur canadien engagé aux derniers JO, Doughty avait étincelé, et il est le troisième revenant de la formation médaillée d'or. S'il s'était alors imposé aux côtés de Keith, on peut penser qu'on lui laissera mieux exprimer ses instincts offensifs en l'appariant à un défenseur sobre, chargé exclusivement de contrôler la zone défensive. Il peut s'agir de Vlasic, un arrière de positionnement qui ferait presque passer l'autre candidat Hamhuis pour un gros pointeur. Qu'on ne s'y trompe pas : on ne parle pas là de gorilles de la vieille école, mais de spécialistes défensifs avec un vrai sens du jeu.

Jay Bouwmeester (St. Louis Blues) - Alex Pietrangelo (St. Louis Blues)

Bouwmeester, le géant au patinage étonnamment fluide, avait vu sa cote fondre à Calgary, mais est revenu au tout premier plan depuis qu'il a rejoint Saint-Louis. Le motif ? Il a immédiatement fait la paire avec le grand talent d'Alex Pietrangelo. Loin de se concurrencer, les deux hommes de gabarit similaire ont élevé mutuellement leur niveau, démontrant que deux défenseurs un peu trop vite classés "offensifs" peuvent se révéler en fait extrêmement complémentaires.

Dan Hamhuis (Vancouver Canucks) - P.K. Subban (Canadiens de Montréal)

Seul le cas Subban aurait pu faire parler plus que celui de Saint-Louis si on l'avait laissé à la maison comme Montréal le redoutait. Le joueur polarise, par les émotions qu'il met dans son jeu, par ses élans qui peuvent parfois passer soit pour de l'arrogance, soit au contraire pour un manque de maturité et d'auto-discipline. Un peu trop obsédé par son image, la "nouvelle égérie" de L'Oréal (il a signé un contrat de trois ans le mois dernier) ? S'il sait se faire remarquer, son talent n'est pas du tout du bluff, et le trophée Norris était mérité. Dam Hamhuis, c'est un tout autre style : une médiatisation quasi-nulle, mais une fiabilité largement demontrée avec le Canada en cinq championnats du monde. Un recours très sûr en cas de souci.

Les absents en défense : prenons la composition olympique de Vancouver, qui ne comptait que sept noms car aucun remplaçant ne pouvait être amené à l'époque avec des listes de 20 noms et pas 22 (hors gardiens). Pronger et Niedermayer ont pris leur retraite, Dan Boyle a déjà 37 ans et n'est plus le meilleur défenseur de son club (c'est Vlasic). Il reste donc Brent Seabrook, mais il manque un peu de patinage et l'argument de sa complémentarité avec Keith était vite tombé à l'eau il y a quatre ans. Comme en plus le coach Mike Babcock avait demandé quatre défenseurs gauchers et quatre droitiers, Seabrook n'avait guère de chance au vu de la concurrence. Le Canada est quand même le seul pays qui a "trop" d'arrières tirant de la droite, alors que partout dans le monde ce genre de profil est ardemment recherché.

 

Attaquants

Chris Kunitz (Pittsburgh Penguins) - Sidney Crosby (Pittsburgh Penguins) - Steven Stamkos (Tampa Bay Lightning)

Quatre ans après avoir marqué le but vainqueur en prolongation à Vancouver, Sidney Crosby, capitaine presque obligé du Canada, remet son titre en jeu. Apparemment redevenu le meilleur joueur du monde après quelques années de domination d'individualités russes, il s'est rajouté de la pression en militant pour la sélection de ses coéquipiers aux Penguins. Il a ainsi "amené" avec lui Chris Kunitz, tout comme il l'a fait monter dans le top-5 des marqueurs NHL. Pour autant, considérer Kunitz comme un hockeyeur lambda qui a juste la chance de jouer aux côtés d'un génie serait excessif : il existait avant de rejoindre Pittsburgh, puisqu'il avait aussi gagné la Coupe Stanley pour Anaheim et avait atteint la finale des championnats du monde au Canada (le manager actuel Yzerman a ainsi rappelé que l'entraîneur de l'époque Yzerman avait alors beaucoup apprécié sa contribution).

Reste le troisième homme sur la ligne. Buteur de classe mondiale, Steven Stamkos serait un excellent choix pour mettre au fond les caviars d'un Crosby radieux. Le problème, c'est qu'il s'est cassé le tibia à l'automne. Le Canada n'envisage pas de se priver de lui volontairement et l'a donc choisi... tout en sachant que le calendrier de sa convalescence est très serré. Si sa blessure ne se rétablit pas juste à temps, les discussions vont reprendre au sujet de son remplaçant (voir plus bas).

Matt Duchene (Colorado Avalanche) - John Tavares (New York Islanders) - Jeff Carter (Los Angeles Kings)

TAVARES John-120505-403John Tavares est un centre qui marque autant qu'il fait marquer, et il est donc intéressant de lui confier un ailier créatif pour dupliquer les possibilités de combinaisons : même si Duchene a beaucoup gardé le palet aux derniers Mondiaux, soyons assuré qu'il saura le servir sur le plateau à un joueur capable de l'exploiter. Comme le seul défaut de Tavares est un patinage moyen, la vitesse de ces deux ailiers a de quoi le compenser. Jeff Carter peut être utilisé de beaucoup de façons (et c'est sans doute pour cela qu'il a été choisi même s'il ne fait pas l'unanimité) et amènerait par exemple un peu de taille à ces deux talentueux collègues. Ce n'est qu'une hypothèse

Jamie Benn (Dallas Stars) - Ryan Getzlaf (Anaheim Ducks) - Corey Perry (Anaheim Ducks)

On se demandait si leurs incartades du Mondial 2012 auraient radié Getzlaf et Perry. Cela aurait peut-être été le cas si Anaheim n'avait dominé la saison de NHL en cours. Le duo est redevenu incontournable, avec comme mission d'être un rouleau-compresseur capable d'achever "à la baïonette" des adversaires déjà décomposés par les éclairs de génie des deux premières lignes. Jamie Benn, un des joueurs les plus physiques de l'effectif, ajoute également une pointe de vitesse.

Patrick Sharp (Chicago Blackhawks) - Jonathan Toews (Chicago Blackhawks) - Rick Nash (New York Rangers)

Vu le talent de l'équipe olympique, la notion de "quatrième ligne" est toute relative. Il ne s'agit pas de spécialistes défensifs comme en Russie, une configuration qui a certes apporté bien des succès au Canada mais qui ne lui réussit plus ces derniers temps. Jonathan Toews est un des joueurs les plus complets qui soient, le genre de joueur chez qui les capacités défensives n'enlèvent en rien au talent offensif. Sa complicité en club avec Patrick Sharp est naturelle, et Rick Nash avait fait équipe avec lui aux derniers JO. Nash n'a peut-être pas le rendement espéré aux Rangers, mais il a souvent "livré la marchandise" pour le maillot à la feuille d'érable, et on sait combien son mélange de gabarit et d'accélération peut emporter tout sur son passage contre des défenses "légères".

Patrice Bergeron (Boston Bruins), Patrick Marleau (San José Sharks)

Bergeron est l'autre centre défensif, plus pur spécialiste que Toews : c'est le treizième homme idéal, l'homme qu'on prend pour les infériorités numériques, et qui rassure ses entraîneurs quand il s'agit d'aller prendre une mise au jeu capitale dans les dernières secondes d'un match. Marleau est en revanche un généraliste, à la vitesse utile sur grande glace, tout en étant également disposé à tuer les pénalités.

Les absents en attaque : Stamkos n'a pas "amené" son ailier Martin Saint-Louis avec lui, car l'abondance de centres fait qu'il jouera lui-même à l'aile... s'il peut être là. Du coup, on peut se demander si un éventuel forfait n'aurait pas pour conséquence de faire le bonheur de son coéquipier. C'est aller vite en besogne. Vu la décomposition décrite plus haut, le Canada ne chercherait-il pas alors plutôt un ailier finisseur à la James Neal, qui transforme généralement en buts les passes de Malkin à Pittsburgh mais a aussi récemment joué avec Crosby ? Taylor Hall, pur ailier gauche, est encore moins probable après ses championnats du monde peu convaincants.

On ne peut pas dire qu'il y ait tant d'ailiers majeurs absents. Au centre, en revanche, la densité canadienne est incroyable. Meilleur passeur actuel de la NHL, le vétéran Joe Thornton n'est pourtant même plus dans les radars d'une formation qui privilégie la vitesse. Claude Giroux a sans doute mal identifié cette concurrence en manquant le camp olympique d'été : même s'il serait une star dans d'autres équipes nationales, le capitaine de Philadelphie n'est qu'un centre créatif parmi d'autres au Canada.