Focus sur la NAHL : interview de Pat Dunn

Patrick Dunn, plus connu sous le diminutif « Pat », est un ancien joueur franco-canadien. Il est désormais directeur-gérant de l'équipe des Icerays de Corpus Christi dans la ligue junior NAHL (North American Hockey League) aux États-Unis. Il a notamment accueilli l'été dernier deux jeunes Français, Maurin Bouvet et Malo Ville, dans son organisation. Cette interview est l'occasion de revenir avec lui sur sa carrière, cette ligue junior étasunienne et nos deux frenchies de Corpus Christi.

- Pat, tu as passé de nombreuses années en France, connaissant au passage les joies des championnats du monde et d'une olympiade avec la France. Que gardes-tu en tête de toutes ces années ?

Quand je suis arrivé, je partais pour faire un ou deux ans, c'était du côté de Méribel et Courchevel. Finalement j'y ai pris goût et je me suis retrouvé du côté de Villard-de-Lans. J'ai habité à pas mal de places en France, Amiens, Rouen notamment que j'ai aussi apprécié, mais Villard ça reste un peu mon « chez moi ». J'y suis resté quatre ans, il y avait cette atmosphère de village on peut dire. Mais mes meilleurs souvenirs restent liés à l'équipe de France. Avoir été sélectionné était déjà bien mais le summum, c'était les Jeux olympiques d'Albertville ! Je me souviens comme si c'était hier du jour où j'ai reçu ma lettre de convocation de Madame Brodin. J'étais à Briançon à ce moment-là, je me souviens avoir immédiatement appelé André Ville, qui était alors Directeur Technique National, pour le remercier. J'en ai encore la chair de poule, c'est quelque chose d'extra. À la veille des JO, ça fait revenir plein de souvenirs sympathiques. Gagner la Coupe Magnus avec Rouen a aussi été un bon moment pour moi.

Et il y a un dernier souvenir que j'ai envie de te raconter. On jouait un jour un match avec l'équipe de France, c'était à Rouen contre les Russes. C'était une fin de stage un dimanche après-midi, on avait juste envie de se barrer, persuadés que nous étions bons pour prendre une raclée. Il y avait [Viktor] Tikhonov sur le banc pour coacher la Russie. Avec moins d'une minute à jouer, il y avait match nul et les prolongations n'existaient pas encore. [Kjell] Larsson a appelé un temps-mort. Il a mis sur la glace une ligne « amiénoise » avec Antoine Richer, Pierre Pousse et moi. Il ne restait pas beaucoup de temps et j'ai lancé le palet à la cage. Ça a surpris le gardien, le palet est passé par-dessus son épaule et l'on a gagné ! Ce n'était pas un match officiel, mais c'était malgré tout grandiose de battre cette grande équipe russe.

- Tu étais de la dernière sélection qui est allée en quarts de finale aux championnats du monde (en 1995 en Suède). Que penses-tu des récentes performances de l'équipe de France ?

Je suis tout ça de près puisque deux de mes anciens coéquipiers, Dave Henderson et Pierre Pousse sont à la tête de l'équipe. J'avais eu d'ailleurs la chance de les voir avec l'équipe lors des championnats du monde à Québec (en 2008, NDLR). Alors forcément, lorsqu'ils ont battu la Russie au printemps dernier, j'ai envoyé mes félicitations aux entraîneurs. C'était quelque chose de génial.

- Tu connais aussi bien Luc Tardif, qui est un peu plus âgé mais originaire de Trois-Rivières comme toi. Arrives-tu à suivre de loin le développement du hockey français qu'il tente d'instaurer ?

Oui c'est quelque chose de très important. Je vais parler de ce que je connais le mieux, c'est-à-dire le hockey junior. On voit aujourd'hui qu'il y a du bon talent français qui existe. Mais malheureusement et c'est triste à dire, le niveau du hockey chez les jeunes n'est pas si bon. J'espère donc que Luc Tardif parviendra à bien développer le hockey mineur. Un peu comme l'ont fait les Suisses il y a quelques années en arrière. Ils ont vraiment mis l'emphase sur les plus jeunes plutôt que les équipes premières et maintenant ils ont de superbes résultats. Ils ont des joueurs en NHL, et la NHL suit aussi de près leurs jeunes talents. En attendant, on est prêt à aller chercher les meilleurs talents français pour essayer de les former et les développer ici.

- Depuis ta retraite, peux-tu nous retracer ton parcours derrière le banc ?

Ma dernière saison en Europe, j'étais à Vienne. J'ai quitté l'Autriche en janvier. Je n'avais plus trop envie de jouer mais j'ai finalement été embauché au Nouveau-Mexique avec l'optique de me reconvertir derrière le banc. Les plans ont finalement changé, l'entraîneur est parti donc je suis rentré travailler à Trois-Rivières. L'année d'après, l'équipe a été fondée à Corpus Christi et mon entraîneur au Nouveau-Mexique avait le poste d'entraîneur-chef. Je l'ai donc rejoint en tant qu'assistant. Ma famille a bien aimé la région mais l'entraîneur était bien en place. J'ai donc appris le métier de directeur-gérant. Les changements de direction aidant, j'ai alterné les fonctions d'entraîneur et de DG.

J'ai ensuite eu une offre des Blackhawks de Chicago pour aller diriger leur filiale AHL à Norfolk (Virginie). Je suis donc allé là-bas pendant deux saisons. Pour des raisons personnelles, je suis ensuite rentré au Canada pendant une saison avec ma femme, et depuis je suis de retour à Corpus Christi. Dans les quinze dernières années, j'ai passé une douzaine d'années ici. On est passé des pros aux juniors, c'est intéressant et beaucoup plus stable financièrement.

- Est-ce qu'un jour on pourrait te voir venir relever un défi avec une équipe française ?

La réponse n'est certainement pas non ! On ne sait jamais... Je ne cherche pas particulièrement, mais si quelqu'un m'approche et me fait une offre, je regarderai attentivement. On a quand même passé du bon temps en France avec ma femme. Ma fille a seize ans, elle sera bientôt en âge d'aller à l'université. Donc oui, on pourrait regarder.

- On a actuellement deux Français en NHL avec Antoine Roussel et Stéphane Da Costa. Tim Bozon a été drafté par Montréal en 2012. Est-ce que tu suis leur parcours, notamment celui d'Antoine qui ne joue pas très loin de chez toi ?

Ah oui, Antoine Roussel, surtout qu'il joue avec un ancien de chez nous (lorsque Corpus Christi s'alignait chez les professionnels en CHL, NDLR) qui s'appelle Ryan Garbutt. Ils sont sur le même trio. Le seul truc sur ces trois joueurs, c'est qu'ils n'ont pas été développés en France. Ils ont été obligés de partir tôt de la France. J'en reviens à l'exemple suisse dont beaucoup de joueurs partent en NHL aujourd'hui après avoir été développés au pays. Mais c'est aussi grâce à leur parcours qu'on arrive à convaincre des jeunes Français que, pour le moment, la meilleure solution pour eux est de venir se développer ici.

- Tu as donc accueilli deux Français dans ton équipe cet été. Comment ces deux jeunes ont-ils atterri au Texas ?

Tout avait commencé la saison dernière, lorsque j'ai pris des informations auprès de Dave Henderson pour savoir quels joueurs étaient susceptibles de venir. J'avais aussi hébergé un des fils d'Antoine Mindjimba, qui est désormais basé à Toronto, et comme il a joué à Amiens il m'a parlé de Maurin Bouvet. Dave m'en avait aussi parlé. Puis à l'été, un agent de joueur basé en Allemagne, travaillant avec Jonathan Zwikel, m'a annoncé la venue d'un groupe de joueurs européens pour un showcase à Chicago. Maurin faisait partie de ce groupe. On s'est déplacé pour aller les voir à l'œuvre. J'avais bien aimé Guillaume Leclerc, Maurin Bouvet et Mathieu Briand. Mathieu avait finalement décroché un poste en USHL (il joue désormais en NAHL, NDLR) et pour nous c'était quasi impossible de faire venir Guillaume au Texas, pour diverses raisons. Les discussions se sont concrétisées avec Maurin car c'était assez facile de négocier avec Jonathan Zwikel, que je connaissais bien aussi (Pat et Jonathan se sont croisés à Rouen, NDLR). Un peu plus tard, Malo Ville n'a pas été retenu lors d'un essai à Green Bay en USHL. J'ai donc proposé à son père, Christophe, qu'il vienne chez nous.

- Comment se passe la saison de Maurin Bouvet et Malo Ville ?

Je crois qu'entre les deux, Maurin est celui qui a eu le plus de mal à s'adapter par rapport à la langue. Malo est arrivé avec un superbe niveau d'anglais. Maurin est aussi quelqu'un de réservé mais il semble s'être bien intégré. Sur la glace, forcément les patinoires sont plus petites et le jeu est plus dur. Comme tout Européen qui arrive là, il y a eu besoin d'un peu de temps pour s'adapter. Malo a eu une blessure qui lui a fait manquer neuf semaines. Il était touché au genou et a du coup manqué les championnats du monde juniors. Sur la glace, il a eu besoin d'un peu plus de temps pour s'adapter, mais en ce moment c'est un de nos meilleurs attaquants. Il est en pleine bourre !

- Maurin Bouvet va participer au Top Prospects Tournament. Quels sont les enjeux pour lui de participer à un tel tournoi ?

C'est un tournoi qui regroupe six équipes. Quatre équipes sont formées avec des joueurs répartis selon les quatre divisions de la ligue. Ces joueurs ne sont pas encore liés à des universités. Il y a une équipe U18 avec les meilleurs joueurs de cette tranche d'âge dans la ligue. La sixième équipe, c'est les U17 du programme de développement US. À ce tournoi, ils y a des recruteurs de toutes les équipes de NHL, de NCAA division I et III. L'enjeu est donc de se faire voir. Ce n'est pas comme un all-star game où l'on joue tranquillement. Chacun est là pour montrer son niveau, ça joue fort, ça frappe ! C'est vraiment un gros évènement.

- La présence et les performances de ces Français (Bouvet, Ville, Leclerc, Briand) en NAHL peuvent-elles ouvrir la porte de manière plus générale aux espoirs français ?

Avant, on n'avait que Stéphane Da Costa pour donner des repères aux jeunes par rapport à notre ligue. Du coup avec ces quatre autres, le mot va se passer. Nous voulons pousser un peu plus loin, et il est possible que nous fassions cet été un stage en France. Ca permettrait de voir certains jeunes avec nous. De mon côté, j'aimerais rendre au hockey français ce qu'il m'a donné. Et si j'ai le choix entre un Français, un Finlandais, un Suédois et un Suisse, je vais y aller pour le Français. C'est sûr !

- Comment se déroule la saison de ton équipe et quels sont vos objectifs ?

On a eu un changement d'entraîneur à la fin de l'été, il a démissionné de manière inattendue. Il s'était chargé du recrutement, donc le nouvel entraîneur a dû faire avec des joueurs qu'il n'avait pas choisi. Nous sommes donc dans une année de transition. On a pu, malgré tout, former une bonne équipe. Et comparativement à Amarillo et Rio Grande, les deux premiers de notre division, nous avons très peu de joueurs âgés de vingt-ans. Il n'y a pas ici de limitation comme on le voit dans le junior majeur. Notre équipe est jeune et prometteuse. On a par exemple un beau talent né en 1997 qui s'appelle Jake Durflinger et qui est déjà surveillé de près.

On espérait faire les playoffs mais on a eu une mauvaise période avec six de nos joueurs, dont Malo, qui étaient blessés simultanément. Maurin a également quitté l'équipe pour les championnats du monde juniors. On a perdu sept matches d'affilée durant cette période et ça a été dur de s'en remettre. On est aussi très mal à l'aise avec un bilan de zéro victoire et neuf défaites lorsque l'on va en prolongation ou aux tirs au but. Ceci explique pourquoi on est en difficulté pour aller en playoffs. Mais ce n'est pas fini. Il nous reste treize matches, sur un weekend si on gagne deux matches et notre adversaire direct en perd deux... tout est relancé !

- Peux-tu nous comparer le niveau entre USHL et NAHL, et nous parler des liens entre ces deux ligues ?

À l'origine, les deux ligues étaient au même niveau. Puis il y a eu un gros travail fait en USHL, c'est devenu un peu la guerre. Cela devait être plus pro, mieux organisé, et c'est vrai que maintenant c'est une belle ligue. Mais sur la glace, il n'y a pas vraiment de différence. Une différence est qu'en USHL les joueurs de vingt ans sont limités. Sur le papier, la USHL est un peu plus prestigieuse maintenant. Certains clubs actuellement nous appellent pour tenter de se renforcer avec nos joueurs. Cela montre aussi un peu que le niveau n'est pas si différent. La réputation est meilleure.

- En tant que directeur-gérant, es-tu impliqué dans le processus de recrutement des universités ?

Oui, les universités me consultent, viennent nous voir et nous téléphonent. Mais c'est aussi à nous de promouvoir nos joueurs auprès des recruteurs. Il faut former des liens avec les entraîneurs et les recruteurs, ça prend du temps. Nous sommes relativement nouveaux dans ce circuit, ça ne fait que quatre ans puisque avant nous étions sur le circuit professionnel. On a fait beaucoup de connaissances mais une équipe comme Fairbanks (Alaska), ils ont vingt saisons derrière eux avec le même directeur-gérant depuis le début, qui a donc tous les contacts possibles. Après on a un rôle à jouer aussi pour nos joueurs. On essaie de les conseiller, de les pousser vers les universités que l'on connaît le mieux lorsqu'ils ont le choix.

- Peut-on espérer voir Malo Ville et Maurin bouvet obtenir une bourse d'étude en NCAA ?

Oui c'est possible ! Surtout que Malo et Maurin sont encore jeunes. Certains joueurs ne vont à l'université qu'à l'âge de vingt ou vingt-et-un ans. Maurin aura une belle chance de se montrer au Top Prospects Tournament. S'ils reviennent avec nous la saison prochaine, il y aura le showcase au Minnesota en début de saison qui est important. D'ici là, ils auront encore progressé et ils auront leurs chances d'être parmi les meilleurs joueurs. Je ne suis pas inquiet, je pense qu'ils vont avoir des offres. Avec son excellent anglais, Malo peut s'ouvrir encore plus de portes. Il faut savoir que certaines universités, les plus prestigieuses, regardent le niveau d'anglais des prospects avant de regarder quoi que ce soit d'autre. On parle là des Harvard, Princeton, Yale, Cornell... Ils n'ont pas le choix ! Certaines universités proposent des bourses pour toute la durée de la scolarité mais ça n'est pas systématique. Ce facteur est non négligeable dans la décision finale des joueurs. Les universités ont un budget à répartir parmi une vingtaine de joueurs.

- Beaucoup de gens connaissent le hockey junior au Canada. Si tu devais « vendre » le parcours NAHL/USHL, que dirais-tu ?

Les trois ligues juniors majeurs canadiennes ont bien progressé sur le plan des études. Désormais, ils paient aux anciens joueurs le nombre d'années d'études correspondant à leur passage dans la ligue. Ils perdaient de plus en plus de joueurs vers les universités américaines. Mais ça a des limites. Prenons l'exemple de Malo. S'il vient en junior majeur et se blesse au genou gravement, s'il perd sa place, c'est fini pour lui. Dans notre parcours, les joueurs ont jusqu'à cinq ans pour jouer au hockey junior et se faire voir. Après ça, s'ils vont à l'université, ils ont encore jusqu'à quatre ans pour se faire voir. Le temps pour prouver sa valeur est plus restreint en junior majeur. Notre parcours est aussi bien pour les joueurs qui ont besoin de plus de temps pour se développer, aussi bien physiquement que mentalement. J'ai fait le junior majeur, c'est une superbe ligue et une belle école de vie. J'ai adoré. Mais si j'avais un gamin, je préférerais qu'il fasse le cheminement US par les collèges américains.

- Merci Pat de nous avoir accordé de ton temps et bonne fin de saison avec les Icerays !

Propos recueillis le 5 février 2014 par Philippe Biller