Affaire Bäckström : questions autour d'un contrôle positif

Après le contrôle positif de Nicklas Bäckström, son éviction de la finale olympique et les réactions à chaud très virulentes à l'encontre du CIO, il est nécessaire de demêler cette affaire de la manière la plus factuelle possible. Nous listons donc les principales questions et nous tâchons d'y répondre.
 
- Est-il vrai que beaucoup d'athlètes ont souffert d'allergies à Sotchi ?
 
Oui, indéniablement, et toutes les délégations l'ont remarqué. D'une part, le climat déjà printanier sur les bords de la Mer Noire a occasionné des niveaux de pollen assez élevés. D'autre part, certains athlètes ont évoqué la présence de poussières de ciment dans l'air. Le fait que les travaux se soient terminés si près du début des Jeux olympiques (voire pendant les premies jours) a forcément laissé des traces dans l'environnement, que ce soit par les matériaux et produits employés ou simplement par les poussières dégagées par le volume très important des chantiers.
 
- Quel produit Nicklas Bäckström a-t-il déclaré avoir utilisé ?
 
Du Zyrtec-D, à distinguer du Zyrtec qui est un simple anti-histaminique servant à combattre la production d'histamines et donc la réaction allergique. Le "D" indique le décongestant employé non contre l'allergie elle-même mais contre les symptomes de l'allergie, en l'occurence la congestion des sinus. Et le décongestant dans ce produit, c'est la pseudoéphédrine.
 
- Depuis quand l'utilise-t-il ?
 
Selon ses dires, depuis 7 ans, à raison d'un comprimé par jour, et de façon saisonnière (au printemps et en automne). Or, Nicklas Bäckström joue en NHL depuis... 7 ans. La coïncidence est troublante. Le joueur fait cependant référence à l'environnement plus allergène de Washington pour expliquer la prise de ce produit. De toute manière, il n'aurait pas trouvé un tel traitement en Suède puisque la pseudoéphédrine ne figure pas dans les médicaments couramment prescrits contre les allergies en Europe.
 
- La pseudoéphédrine est-elle interdite ?
 
La pseudoéphédrine est un produit testé et interdit au-delà d'un certain seuil en compétition (pas hors compétition car il s'agit d'un stimulant avec effet à court terme). Il a été retiré de la liste des produits entre 2004 et 2010 compte tenu du risque de contrôle positif par inadvertance, du fait de sa présence dans certains médicaments, afin d'éviter que les histoires d'athlètes déclassés pour des produits d'usage courant ne nuisent à la lutte anti-dopage.
 
Ceci dit, la pseudoéphédrine a été réinterdite au 1er janvier 2010 après avoir relevé le seuil de détection à 150 microgrammes par millilitre : ce nouveau seuil avait justement pour objet d'éviter qu'un usage thérapeutique normal puisse déclencher un contrôle positif.
 
- Les valeurs trouvées dans l'urine de l'athlète sont-elles compatibles avec ses déclarations ?
 
La plupart des médecins semblent s'accorder pour dire que non. Le seuil de détection a été établi après prise en compte de plusieurs études scientifiques sur la présence de la pseudoéphédrine dans l'organisme en foncion des dosages. Dès dimanche, le responsable finlandais de la lutte anti-dopage Timo Seppälä a déclaré qu'il était "pratiquement impossible" d'atteindre les valeurs indiquées en prenant un seul comprimé quotidien de Zyrtec-D. Selon lui, soit l'athlète aurait pris "au moins trois fois le dosage" (et la quantité d'anti-histaminiques ingéré parallèlement l'aurait alors un peu étourdi), soit il aurait en fait consommé de la pseudoéphédrine pure.
 
Les médias suédois se sont vite fait écho de ces déclarations, souvent mal perçues puisqu'elles provenaient du grand pays rival. Mais ensuite, le directeur de la commission médicale du CIO Arne Lundqvist, tout suédois qu'il soit, a donné un avis tout à fait similaire. Un des principaux incriminés dans l'affaire, le médecin de l'équipe suédoise Björn Waldebäck, a lui-même dit que ce résultat positif semblait absurde et que les chiffres ne collaient pas "si tout le monde disait la vérité"...
 
- La consommation de pseudoéphédrine en NHL est-elle répandue ?
 
Il est parfaitement notoire que ce produit est très répandu en Amérique du nord dans les milieux sportifs, et en particulier en NHL. Un article de janvier 1998 de Sports Illustrated, juste avant la première participation des pros de NHL aux Jeux olympiques, révélait que 20% des hockeyeurs de NHL prendraient de manière routinière du Sudafed, un médicament contre le rhume qui consiste en de la pseudoéphédrine pure, pour l'énergie, l'euphorie et l'augmentation de l'agressivité. L'article décrit ainsi le "rituel d'avant-match" du gardien Andy Moog : "Il prend deux comprimés de Sudafed et les avale avec un verre d'eau - ce n'est pas une question de santé mais d'habitude. Moog a pris du Sudafed pour la première fois il y a six ou sept ans, quand il était chez les Bruins, parce qu'il avait un terrible rhume de cerveau. Depuis, ce remède est devenu son rituel. Quatre autre Canadiens [de Montréal] consomment régulièrement des Sudeys, comme ils l'appellent parfois, pour démarrer leurs moteurs et être prêts à jouer".
 
Ce détournement thérapeutique n'est pas sans effet secondaire. Dans le même article, le prépateur physique des Detroit Red Wings, John Wharton, indique "Il y a toutes sortes d'histoires d'overdose, de gars qui ne peuvent pas finir la première période à cause de tremblements, paranoïa, anxiété. Il y a des gars qui développent une tolérance. J'ai vu un joueur prendre jusqu'à huit comprimés. Cette dose enverrait certaines personnes à l'hôpital."
 
La prise de pseudo-éphédrine a des effets secondaires indéniables sur l'augmentation du risque cardio-vasculaire, et elle est accusée d'être la source de plusieurs accidents, y compris des décès, dans le monde sportif amateur.
 
- La situation s'est-elle améliorée depuis 1998 ?
 
Certains estiment que oui, d'autres le contestent. En tout cas, tout le monde s'accorde à dire qu'elle n'a pas disparu. La NHL n'a jamais combattu l'usage de pseudo-éphédrine et ne l'a jamais placée sur sa liste de produits interdits. La Suède redécouvre simplement des faits déjà connus, et qui reviennent régulièrement sur la table. L'ancien président de l'agence mondiale anti-dopage Dick Pound avait pointé du doigt la NHL il y a quelques années, ce qui avait valu une joute verbale avec Gary Bettman.
 
Une des études médicales ayant conduit à l'interdiction de la pseudoéphédrine indiquait clairement que la prévalence de ce produit dans les urines de sportifs de certaines disciplines (cyclisme, rugby et... hockey sur glace, désolé de le dire) par rapport à d'autres ne pouvait pas être un hasard statistique...
 
L'ancien défenseur suédois Niclas Wallin (joueur de NHL entre 2000 et 2011) vient d'expliquer en interview que "tout le monde l'avait essayé" dans cette ligue, et que les médecins des équipes en avaient toujours en stock à disposition de tout un chacun. Il a décrit ainsi les différences culturelles entre les deux continents : "en Amérique du nord, on fera en sorte que vous soyez sur pied pour le match du soir par tous les moyens, alors qu'en Europe, on vous fera une infiltration contre la douleur est c'est tout".
 
- La pseudoéphédrine est-elle aussi répandue dans l'équipe suédoise ?
 
Rappelons que 24 des 25 joueurs suédois présents aux JO évoluent en NHL, et que le problème peut donc aisément être "importé" sans une vigilance accrue des médecins. Le docteur Wäldeback a déclaré hier que quatre ou cinq joueurs prenaient des comprimés de ce type et "auraient théoriquement aussi pu être pris par les tests" ! Il a ajouté qu'aucun de ceux testés après la finale n'en faisaient partie et qu'il n'y aurait donc pas de nouveaux cas... Il a conclu que, dorénavant, ces "comprimés nord-américains" seraient bannis en équipe nationale. Un peu tard...
 
NB : 4 ou 5 joueurs sur 25, cela revient aux 20% cités plus haut...
 
- À quelle condition une équipe peut être disqualifiée ?
 
Aux championnats du monde 1974 et aux JO 1976, la Suède, la Finlande et la Tchécoslovaquie avaient toutes eu un match perdu par forfait en raison d'un contrôle positif à l'éphédrine, une substance voisine.
 
Aujourd'hui, la règle prévoit que si un seul athlète est positif, la sanction est individuelle. Si deux athlètes d'une même équipe sont positifs, elle risque l'exclusion.
 
- Que risque Nicklas Bäckström ?
 
La commission l'a suspendu un match (la finale), son cas sera examiné ensuite. On saura alors s'il gardera ou non sa médaille. Au pire - mais c'est improbable - il risque deux ans de suspension de compétitions internationales (donc de championnats du monde). De toute façon, la NHL a d'ores et déjà annoncé qu'elle ne prononcerait aucune sanction. Il pourra donc honorer son contrat sans souci avec les Capitals de Washington.
 
Le plus exposé risque d'être le médecin Björn Waldebäck : il a démissionné de ses fonctions au sein du comité olympique suédois, mais pour l'instant sa fédération lui maintient sa confiance.
 
- Y a-t-il un précédent ?
 
Oui. En 2010, le défenseur slovaque Lubomir Visnovsky a été contrôlé à 205 microgrammes, soit une concentration très similaire à celle de Bäckström (190), pour un seuil de 150, lors du quart de finale contre... la Suède. Il avait indiqué sur le formulaire du contrôle anti-dopage avoir pris de l'Advil Cold & Sinus - 3 comprimés ! - et avoir consulté le médecin de l'équipe slovaque - Dalimir Jancovic - ainsi que celui de son club (les Edmonton Oilers) - Ken Lowe - qui lui avaient dit qu'elle ne contenaient pas de produit interdit.
 
Extrait le plus croustillant de l'audience du CIO : "le représentant de l'athlète a expliqué que M. Lowe n'est pas un médecin, mais qu'il a une formation médicale, et qu'il est le premier point de contact pour les joueurs des Edmonton Oilers avec des problèmes médicaux" ! Précisons que Ken Lowe est le frère du manager général des Oilers, Kevin Lowe...
 
Le laboratoire de Vancouver a informé le CIO du contrôle positif le lendemain, soit le jeudi soir. Le vendredi midi, Visnovsky a été soumis à un second test, déclaré négatif avant le début de la demi-finale à laquelle il a pu participer : il n'avait plus que 3 microgrammes, ce qui est logique compte tenu de l'élimination de cette substance dans l'organisme. Un troisième test après le match a aussi été déclaré négatif (0,5 microgrammes).
 
Verdict : réprimande pour Visnovsky, procédure disciplinaire du CIO contre le médecin slovaque Jancovic, et transmission à l'IIHF pour éventuelle action concernant Ken Lowe (voeu totalement pieux puisque l'IIHF n'a pas de pouvoir sur la NHL).
 
- Pourquoi Visnovsky a-t-il bénéficié d'une clémence (aucune suspension, même pas pour un match) et pas Bäckström ?
 
Parce que la pseudo-éphédrine venait tout juste d'être réintroduite et que la commission se montrait plus tolérante. Cette fois, au contraire, le CIO a fait passer des consignes dès l'automne en recommandant de ne prendre aucune substance en contenant les jours de compétition.
 
- Y a-t-il eu du retard dans le résultat du contrôle ?
 
C'était le motif majeur de colère de la délégation suédoise : le CIO aurait "failli à ses procédures" en ne donnant pas le résultat sous 48 heures. Sur ce point, Arne Lundqvist a déclaré qu'il faudrait revoir pourquoi ces procédures ont pris autant de temps.
 
Il suffit de comparer les deux calendriers pour constater l'évidente disparité. Le test de 2010 et celui de 2014 ont tous deux été effectués après le quart de finale, joué le mercredi. Dans le premier cas, le résultat connu le jeudi soir a permis de re-tester Visnovsky plusieurs heures avant la demi-finale du vendredi. Dans le second cas, tout s'est déroulé en catastrophe le dimanche, jour de la finale.
 
Calendrier des évènements de dimanche :
13h30 : le médecin et le joueur sont mis au courant par le CIO du contrôle positif
14h00 : l'audience de la commission de discipline a lieu
15h00 : le manager de l'équipe nationale (Tommy Boustedt) annonce la nouvelle aux entraîneurs, alors qu'on attend la délibération
15h25 : Nicklas Bäckström est interdit de participation à la finale, il doit rentrer au village olympique
16h15 : début de la finale olympique
18h30 : Nicklas Bäckström retourne à la patinoire pour expliquer aux joueurs son contrôle positif (la rumeur court déjà)
19h30 : conférence de presse de l'équipe suédoise (voir CR de la finale olympique)
 
- Quelle a été la réaction à chaud de l'équipe suédoise ?
 
Comme on l'a entendu dans une conférence de presse assez étrange, les thèses conspirationnistes ont fleuri, principalement de la part du manager de l'équipe suédoise Tommy Boustedt. Dans ses déclarations, il visait le CIO, accusé d'avoir sciemment retardé le résultat du contrôle pour faire un coup médiatique.
 
Le défenseur suédois Henrik Tallinder a carrément suggéré dans une interview télé que le Canada utilisait "tous les moyens" pour être champion olympique, thèse qui a pu trouver de l'écho en Suède sous le coup de la déception.
 
La thèse conspirationniste du complot canadien mérite-t-elle vraiment qu'on s'y attarde ? Quand à la mise en accusation du CIO, elle est quasiment aussi ridicule. Ce qui s'est passé, c'est qu'il n'y a jamais eu autant de contrôles qu'à Sotchi, et que le laboratoire a été débordé. Rappelons que c'est l'agence mondiale antidopage (AMA) qui organise les contrôles, vous savez, cette même agence qui n'est pas entièrement financée parce que beaucoup de pays ne versent pas leurs contributions, comme l'Inde ou les Etats-Unis...
 
Et en aucun cas la "faute" du CIO ne doit servir à masquer la véritable faute, qui est celle de Bäckström et/ou du médecin de l'équipe suédoise.
 
- Quelle a été la réaction de l'IIHF ?
 
Il était pour le moins étonnant de voir le responsable médical de l'IIHF (Mark Aubry, un Canadien) se prêter à cette conférence de presse et prononcer les mots "victime innocente" en évoquant Bäckström. En fait, lors de la commission de discipline, il y a eu divergence de vues entre l'IIHF, dnt les représentants étaient contre l'exclusion de Bäckström de la finale, et le CIO.
 
Depuis, silence radio. Pas la moindre déclaration officielle de l'IIHF, sans doute embarrassée.
 
- Quelle a été la réaction de la NHL et de la NHLPA ?
 
Extrêmement hostile au CIO et favorable à Bäckström. Cela s'est senti dans la conférence de presse où les Suédois se sont targués du soutien de ces deux organisations. Tommy Boustedt a carrément dit qu'avec ce genre d'évènements, la NHL ne retournerait sans doute pas aux JO, et qu'ils pourraient monter leur "propre tournoi" (un tournoi aux contrôles antidopage plus souples ? Est-ce comme cela qu'il faut le comprendre ?)
 
Et c'est sans doute aussi la cause principale de l'embarras de l'IIHF, qui comprend bien que la position de la NHL va encore se durcir.
 
La NHLPA, syndicat des joueurs de NHL, exprime de ce fait l'intérêt de ses membres. C'est pour cela qu'elle défend la participation aux Jeux olympiques, parce que les joueurs veulent y aller. C'est aussi pour cela qu'elle a toujours fait et continue de faire obstacle à des contrôles sur la pseudo-éphédrine dans la ligue, ce qui se comprend puisque les joueurs qui y ont plus ou moins développé une accoutumance forment une minorité importante et donc incontournable.
 
Quant à la NHL, ce qu'elle peut perdre est évident : sa réputation. Quinze ans après, elle vit toujours dans le déni sur la pseudoéphédrine, et ne veut qu'une chose : qu'on en parle pas. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle maîtrise la communication. Tous les médias nord-américains se sont empressés de relayer la version "officielle" (ces vilains pinailleurs du CIO avec leur médicament contre l'allergie) sans la moindre volonté de chercher la vérité, ni même rappeler la banalisation du Sudafed dans la ligue. Les deux seuls pays où les journalistes font leur travail sont jusqu'ici la Finlande et la Suède.
 
Attention cependant : si la peur des contrôles antidopage devient un argument pour ne pas aller aux Jeux olympiques, il pourrait fort bien se retourner contre la NHL, des fois que l'omerta s'effrite un peu...