Paroles d'arbitres : "Arbitrer, c'est quoi ?" par Nicolas Crégut

La base, évidemment, c’est la connaissance du règlement, sur laquelle il n’y a pas grand-chose à détailler si ce n’est étudier toutes les situations prévues et les attitudes à adopter face à elles. À cela s’ajoute le travail sur la position où il s’agit d’avoir le meilleur angle de vue pour voir, anticiper et analyser une situation.

Et bien sûr la condition physique, primordiale, presque plus importante que les deux autres facteurs dans la mesure où si un arbitre se retrouve dans le rouge physiquement, il sera moins lucide, moins bien placé, et son jugement, peu importe sa connaissance des règles, en pâtira. L’esprit doit être focalisé sur la vision, il ne doit pas être accaparé par la gestion du cardio ou du positionnement. Cela doit être naturel et inné afin de focaliser toute l’énergie sur la vision et l’activité mentale pour la gestion de match. Parce qu’un match, ça ne se siffle pas, ça ne se sanctionne pas, ça se gère.

La gestion de match. Arbitrer, ce n’est pas pénaliser bêtement chaque faute vue, et c’est là qu’il est nécessaire de faire la différence entre une faute et une pénalité. Une faute n’entraînera pas forcément une pénalité. Sinon le sport et le jeu s’en trouveraient hachés. Toute la subtilité d’un arbitrage consiste à « trouver la barre ». Par là on entend trouver la marge d’appréciation équitable aux deux équipes, à savoir à quel moment l’arbitre va pénaliser et à quel moment il ne va pas pénaliser. Ce qu’il va intentionnellement laisser passer ou non. Une faute non sifflée est-elle le fait que l’arbitre ne l’ait pas vue ? Non, pas fatalement. Il s’agit peut-être d’une volonté assumée de l’arbitre, parce que la faute, le geste, n’entre pas dans la barre de qualification et d’appréciation de celui-ci. Et dans ce domaine, chaque individu aura sa propre barre, son propre ressenti du jeu et de l’intensité du match. L’important est qu’un seul homme, l’arbitre, ait la même analyse pour les deux équipes et ce afin de respecter l’équité. Le joueur a-t-il subi une faute qui l’a réellement pénalisé dans la création de son jeu ? A-t-il été réellement gêné et ralenti dans sa construction d’attaque ? Ou est-ce que la faute est légère et n’altère pas outre mesure la construction du jeu ? C’est ce genre de questions qu’instantanément chaque arbitre se pose. Il jauge l’intensité du geste fautif.

Chaque personne aura sa propre appréciation de plusieurs situations. Et il est primordial de parler de plusieurs situations. L’arbitrage n’a aucun sens s’il est regardé d’une situation à l’autre sans aucun lien. Chaque situation doit être analysée par rapport aux précédentes. Ai-je eu une situation initiale plus tôt dans le match ? Comment l’ai-je jugée ? Est-ce une faute d’une plus grosse, moins grosse ou d’une égale intensité ? Il est essentiel de trouver une cohérence de décisions et ce sur la totalité du temps de match. Il faut rester « dans la barre » que nous évoquions précédemment et l’important est d’avoir la même barre qualificative pour les deux équipes. Et c’est là où toute la tâche de l’arbitre se complique au fil du match. Plus la pendule avance, plus les situations s’enchaînent sous ses yeux et plus il doit se poser ces questions. À chaque geste, chaque faute, il doit replacer la situation d’un instant T par rapport aux minutes déjà écoulées. Et plus le temps s’est écoulé, plus il y a de situations à jauger les unes par rapport aux autres pour ressortir instantanément la décision la plus juste et la plus cohérente. Plus le match court vers son terme, plus il y a de situations, et plus la tâche de l’arbitre est compliquée alors que ses décisions peuvent être potentiellement plus importantes et décisives.

C’est un travail mental constant. Cette impression de vivre deux matchs en même temps : le match présent, celui qui se déroule sous ses yeux, et le match passé, celui qui conditionne l’avenir et les futures décisions. C’est d’ailleurs très souvent la fatigue mentale qui pèse le plus une fois la partie terminée. Et toute l’importance de la pause entre les périodes réside dans la respiration. Non pas la respiration à proprement parler mais la respiration intellectuelle. Cet instant où le temps s’arrête. Cette pause qui va permettre une analyse, un recul sur soi. Comme un écrivain qui a le nez sur sa feuille et qui rédige son roman, l’arbitre a besoin de se décoller et de savoir où il en est dans la tenue de cette histoire qu’est la rencontre. D’où vient-on ? Que s’est-il passé ? Où va-t-on ? C’est cette respiration qui permet l’analyse plus posée de toutes les situations passées et qui permet des rectifications. Mais il s’agira de rectifications subtiles. Il ne faut pas changer « sa barre » de jugement au cours d’un match. Il faut conserver une certaine constance, un certain tempo.

En parlant de tempo, tout se joue aussi dans l’appel de la pénalité, dans le signalement de la pénalité, dans le moment où le geste fait basculer le cours du jeu. Un geste survient, l’arbitre l’analyse, analyse le comportement du joueur fautif, du joueur qui subit la faute, et les questions que nous évoquions préalablement au propos se posent. Il ne faut pas pénaliser trop tôt pour ne pas être trop sévère sur un geste qui n’a tout compte fait pas grande conséquence, qui peut être « oublié ». Mais il ne faut pas être trop lent dans l’appel de sa pénalité, pour être crédible dans un premier temps, mais surtout pour ne pas tomber dans une logique de réflexion trop importante qui ferait prendre du retard à l’arbitre sur le cours du jeu. S’il se questionne trop sur une situation, du fait de la vitesse du jeu, il peut potentiellement être moins vigilent sur une action suivante, et là, il est en décalage avec l’instant T si capital à son jugement. Le tempo est donc un facteur majeur de décision, et parfois cela peut s’apparenter à ce que Philippe Kalt, arbitre de football, qualifie de « pile ou face ». Voir un geste, l’analyser et le qualifier comme étant une faute un peu trop grosse, laisser l’action courir légèrement pour bien juger les conséquences du geste, mais pas trop, puis pénaliser et au moment où la décision est prise, se rendre compte qu’elle est un peu sévère, que les conséquences ne sont pas si dramatiques que cela semblait être, mais trop tard. Cela peut conduire à une très grande solitude.

L'arbitre est celui qui met de l'ordre dans le chaos, qui est invisible et présent à la fois. L’arbitrage, une école humaine, une école de la vie. On y découvre ses limites. On s’enrichit des relations humaines, des bonnes comme des mauvaises. On apprend l’analyse, la remise en question et surtout l’objectivité. S’il fallait retenir une qualité fondamentale pour être un bon arbitre, ce serait indéniablement l’objectivité. Admettre plusieurs possibilités, plusieurs visions, plusieurs opinions, plusieurs issues. L’arbitre n’a pas la vérité absolue : il juge et fait un choix. Une contradiction peut y être apportée mais l’important est d’avoir la même position pour tous les protagonistes, pour tous les acteurs du jeu afin de protéger l’équité si chère au sport.

La perception de l’un n’est pas la perception de l’autre et c’est pour cela qu’on fait appel à un tiers pour trancher : l’arbitre. On s’éduque au respect, à respecter et à se faire respecter. Comment se faire respecter si on ne respecte pas nous même ? On travaille la communication et le dialogue. À quel moment faut-il se justifier ou non, et comment ? Les sciences du comportement et de la sociologie se sont penchées sur ces questions qui n’ont pas de recette miracle, chaque individu étant unique.

C’est là toute l’ingratitude de cette position : on aime décrier le tiers auquel on a fait appel pour départager deux entités. L’auto-arbitrage est une solution, mais les acteurs du jeu préfèrent pour trancher, dans un souci de simplicité, faire appel à un tiers, qu’ils aimeront détester.