Révolution de palet à la fédération allemande

En général, les élections à la tête des fédérations sportives ne sont pas de grands moments de démocratie. Les jeux sont souvent faits en amont, et le vote en assemblée n'est plus qu'une formalité.

Il est plutôt rare qu'un opposant soit vraiment en position de renverser le président sortant, et même s'il fait du battage médiatique, cela ne sert à rien s'il n'a pas finement préparé son coup en convainquant les électeurs pendant des mois. On l'a vu le mois dernier à la fédération russe, quand Vyacheslav Fetisov, avec son verbe haut et sa candidature annoncée deux semaines avant, s'est pris une raclée monumentale en essayant de détrôner l'autre légende Vladislav Tretiak...

La fédération allemande est a priori un bastion particulièrement difficile à prendre, en raison d'un système électoral très particulier. Les clubs évoluant dans les divisions nationales ne pèsent que la moitié des votes, l'autre moitié étant détenue par les 12 fédérations régionales. En clair, si ces 12 hommes votent dans le même sens, l'élection est verrouillée. Et leur vote serait unanime : c'est en tout cas le message que faisait passer Dieter Hillebrand, président de la fédération bavaroise, la plus puissante en termes de licenciés et donc de poids dans les votes...

Quand on sait combien le hockey a pâti en France de la tutelle de la fédération des sports de glace, il faut souligner ce fait méconnu : ce sport n'est pas organisé de façon totalement indépendante en Allemagne. Si la fédération nationale est dédiée au hockey, les fédérations régionales sont dédiées à tous les sports de glace ! Cela facilite une certaine interdépendance politique : le patron bavarois Dieter Hillebrand est ainsi président depuis huit ans de la fédération allemande de patinage, qui compte comme vice-président Uwe Harnos... lui-même président de la fédération allemande de hockey sur glace ! Le soutien croisé entre les deux hommes, tous deux juristes, ne dissuade-t-il pas toute opposition ?

Sauf que le bilan de Harnos est très contesté. Sa mauvaise gestion de l'équipe nationale est une des raisons. Lorsque Harnos avait mis fin aux fonctions de directeur sportif d'un certain Franz Reindl, le sélectionneur Uwe Krupp avait quitté son poste en expliquant ne pas vouloir travailler avec un autre que Reindl. Son successeur suisse Köbi Kölliker avait été un désastre, et le sélectionneur suivant, Pat Cortina, a été nommé beaucoup trop tard, à trois mois seulement d'une qualification olympique qui a viré au désastre.

Pour aggraver la situation, Harnos a voulu reprendre le contrôle de la 2e Bundesliga et a fait la guerre aux clubs de cette division à cause de leur volonté d'autonomie (voir bilan allemand 2012/13). Mener une bataille quand on est déjà fragilisé n'est pas une bonne idée... Il a perdu cette guerre l'été dernier, puisque les clubs se sont éloignés de la fédération pour se rebaptiser "DEL2".

Pour autant, qui pouvait détrôner Harnos de son fauteuil de président ? Un seul homme : Franz Reindl. Le secrétaire général de la fédération, progressivement écarté par le clan Harnos, a été nommé à la direction de l'organisation du Mondial franco-allemand de 2017. Quand il a annoncé sa candidature à laquelle beaucoup le pressaient, il a précisé qu'il continuerait à travailler même s'il perdait l'élection.

Reindl eet Harnos

Reindl est un cas rare : cela fait plus de dix ans qu'il occupe des postes administratifs au sein de la fédération, et il jouit du crédit de tous par son mérite sportif initial en tant qu'en ancien joueur, son travail accompli qui a toujours été applaudi, son sens de la diplomatie et sa reconnaissance au sein de l'IIHF qui a largement permis d'accueillir si souvent le championnat du monde, en 2010 puis en 2017. Si les joueurs votaient, ou si les entraîneurs votaient, ou si les supporters votaient, ou si les journalistes votaient, Reindl serait élu par acclamation. Mais comme on l'a dit plus haut, ce n'est pas comme ça que se passe l'élection.

Si Reindl s'est finalement lancé il y a deux mois, c'est sans doute qu'il avait préparé son coup. Mais comment faire pour renverser la montagne ? De qui s'entourerait-il ? Il a choisi Daniel Hopp (l'héritier du fondateur de l'entreprise de logiciels SAP et patron de Mannheim) et Berthold Wipfler, deux hommes estampillés "DEL". A priori pas un atout pour remporter les suffrages de présidents de clubs amateurs... Les clubs de DEL ne votent pas, en tout cas pas directement (leurs structures amateurs sont électrices si elles sont dans les plus hautes divisions des catégories de jeunes, tel Mannheim champion junior presque tous les ans).

C'est alors que Reindl s'est aussi révélé fin stratège. Il a annoncé qu'un poste de vice-président serait ouvert à un représentant des fédérations régionales... Il a pris le soin d'ajouter qu'il avait noté la candidature d'Andreas Werkling (président de Sachsen-Anhalt), mais qu'il ne désignait personne a priori. De quoi aiguiser les appétits de ces électeurs-clés si jamais ils rêvaient à un maroquin fédéral... En face, il y a cependant des habitués du jeu politique. Le camp Harnos s'est alors arrangé pour que l'élection du président ait lieu AVANT celle des vice-présidents, contrairement à la volonté du camp Reindl.

Les dernières semaines ont évidemment été agitées. Des clubs de deuxième division, devenus les ennemis jurés de l'actuelle fédération, ont posé des questions écrites - restées sans réponse - notamment sur la gestion financière : 650 000 euros de déficit chaque année que l'Allemagne n'organise pas le championnat du monde !

Vendredi, veille du vote, nouvel épisode : la fédération a annoncé que les structures professionnelles de DEL2 n'auraient pas le droit de voter avec un pouvoir du club amateur, seul représentant légitime, comme cela se faisait pourtant les fois précédentes. Mieux, elle a écrit aux clubs que la validité des droits de vote serait vérifiée entre 8h30 et 9h45 le matin du vote. On sent bien le petit coup fourré, si jamais quelques présidents de clubs (opposants) pouvaient ne pas être physiquement présents au moment fatidique...

Et pourtant... on n'a pas eu le droit à une grande bataille le jour du vote ! Le matin, Uwe Harnos a retiré sa candidature. Chacun aura compris qu'il a compté ses fidèles et a compris que c'était peine perdue. Il a expliqué qu'il resterait disponible comme "conseiller" et s'occuperait de sa famille et de ses amis après deux années difficiles.

Il n'y avait donc plus de suspense pour le vote. Reindl a été élu avec 73,5% des votes, sans opposant, et ses deux vice-présidents Hopp et Wipfler aussi. Et puis, Andreas Werkling, le président de la fédération régionale de Saxe-Anhalt, s'est fait battre par... Marc Hindenlang, président du petit club bavarois du EV Lindau mais surtout connu comme présentateur sportif des matches de DEL à la télévision ! Ce sera la seule surprise d'après-midi, puisque le vote principal s'est joué auparavant en coulisses...

Avec Franz Reindl, l'Allemagne a donc maintenant un président de la fédération jouissant d'une grande légitimité. Attention tout de même car l'état de grâce ne durera pas forcément longtemps. Le nouveau président a beaucoup à faire quand on énumère les chantiers : redresser l'équipe nationale (tombée quatorzième au classement IIHF), négocier le retour tant attendu d'une promotion/relégation avec la DEL, pacifier les clubs de DEL2 et pérenniser une Oberliga dont l'organisation en quatre zones géographiques est à la peine. Bref, du boulot à tous les niveaux.

Cette élection bouleversera-t-elle les partenaires étrangers de l'Allemagne, et notamment pour la France, qui co-organisera avec elle le Mondial 2017 ? Probablement pas. Ils connaissent déjà tous bien plus Reindl, présent et apprécié depuis longtemps dans les instances de l'IIHF, que Harnos. En particulier, Luc Tardif, le président de la FFHG, n'a jamais caché l'estime qu'il porte à Franz Reindl, qui devient donc désormais son alter ego.