KHL : quand l'homophobie rapproche les peuples

Dernier volet du bilan de KHL avec les cinq premiers à l'issue des play-offs.

  

Metallurg Magnitogorsk (1er) : quand un trio écrase tout sur son passage

ZARIPOV Danis-110512-522Pour la première fois, un coach nord-américain s'est imposé en Russie. Et cette conquête n'a pas été obtenue par un entraîneur a priori réputé pour son ouverture d'esprit, mais par un caractériel, Mike Keenan, qui en NHL incarne la vieille école. Il a pourtant fait montre de belles capacités d'adaptation dans cet environnement inconnu. Il disposait il est vrai d'un staff anglophone, puisque le seul "intrus" Evgeni Koreshkov, l'ex-entraîneur champion des juniors rapidement marginalisé, a vu son contrat rompu en novembre (il a dû faire appel au syndicat des joueurs pour négocier deux mois de salaire en dédommagement).

Le tempérament de Keenan ne l'a pas desservi, au contraire. La seule fois où il a pété les plombs, en invectivant l'arbitre au sixième match de la finale, il a reçu des compliments de journalistes russes tout fiers de faire remarquer que même des Nord-Américains pouvaient utiliser des synonymes d'"homosexuel" comme une insulte, validant ainsi la position russe si controversée en la matière...

Dans ce contexte nouveau, Keenan a su laisser suffisamment de liberté d'improvisation offensive à ses ailiers-vedettes russes Sergei Mozyakin et Danis Zaripov. Dès lors qu'ils peuvent entrer en zone à pleine vitesse le long des bandes, leurs passes latérales sont ensuite redoutables pour faire exploser n'importe quelle défense. Après des expériences malheureuses avec des centres nord-américains (Cal O'Reilly et Justin Hodgman, pas conservés), Mozyakin et Zaripov ont été placés avec le Tchèque Jan Kovar : ce fut la formule magique. Le trio a totalement dominé la saison régulière et les play-offs, d'une façon jamais vue depuis la troïka de Kazan (Zaripov-Zinoviev-Morozov : cherchez le point commun). Mozyakin a dépassé tous les points de passage statistiques enregistrés la saison précédente quand il avait Malkin à ses côtés. Il a battu tous les records historiques d'URSS et de Russie en inscrivant 106 points. Ce total inclut ses 6 buts gagnants en play-offs, dont 4 en prolongation.

Après une telle démonstration, tout un pays attendait qu'elle soit confirmée en équipe nationale par Mozyakin, qui s'était dit "humilié" par sa non-sélection olympique. Le changement de sélectionneur devait lui dérouler un tapis rouge... mais c'est lui qui a décliné l'invitation à la surprise générale en se disant fatigué. Son collègue Danis Zaripov, pourtant blessé, a par contre finalement décidé de venir, réussissant un retour remarqué à 33 ans en étant le meilleur joueur de la finale. Le troisième homme, Jan Kovar, en revanche, n'arrive toujours pas à dépasser la quatrième ligne en équipe tchèque.

Le titre de Magnitogorsk ne se résume bien sûr à un seul trio (quoique...). Le défenseur offensif Chris Lee a excellé, surtout en supériorité numérique. Le gardien Vassili Koshechkin a enfin, à 31 ans, mis un terme à sa réputation de fragilité en play-offs. Quelques éléments du précédent titre de Magnitogorsk en 2007, comme l'attaquant Denis Platonov et le défenseur bloqueur de tirs Vladimir Malenkikh, sont toujours fidèles même s'ils sont plus discrets.

Le plus impressionnant est sans doute que le Metallurg ait aligné 11 joueurs formés au club en play-offs, dont 5 ont marqué en finale. On sait que la naissance du grand hockey à Magnitogorsk a 20 ans, lorsque le président du combinat métallurgique Viktor Rashnikov a fait venir quelques-uns des meilleurs joueurs d'Oural mais aussi du Kazakhstan (les frères Koreshkov) pour former une grosse équipe. Cependant, sa décision d'ouvrir une autre patinoire dédiée à la formation des jeunes hockeyeurs en 1997 a été tout aussi déterminante. Auparavant, Magnitogorsk n'existait pas dans le hockey mineur. Aujourd'hui, les générations s'entretiennent avec 80% d'entraîneurs locaux, et les jeunes entièrement formés sur la nouvelle glace arrivent à maturité : Viktor Antipin a été le meilleur défenseur de la finale à 22 ans, Yaroslav Khabarov s'est imposé à la ligne bleue avec ses buts décisifs en demi-finale et en finale, et l'attaquant Bogdan Potekhin est déjà le nouveau chouchou du public.

 

Lev Prague (2e) : le cocktail puis la gueule de bois

SEKAC Jiri-140509-624La KHL recherchait l'expansion internationale pour accroître son influence, mais elle ne s'attendait peut-être pas à ce qu'un club "étranger" atteigne si vite la finale. Le Metallurg Magnitogorsk a en effet été sacré champion de Russie avant même d'affronter le Lev Prague, avec cette fois pour enjeu la Coupe Gagarine de vainqueur de la KHL.

Cet affrontement a donné un piment inédit à la finale, sous fond de rivalité toujours vive entre les Tchèques et Russes. Tout un pays s'est rangé derrière le Metallurg Magnitogorsk, défenseur de l'honneur national, et dans le même temps, la République Tchèque s'est prise au jeu de voir ce "Lev" défier les adversaires dans leur championnat. Pendant la saison, les spectateurs étaient moins nombreux pour voir le Lev que pour le Sparta Prague, qui appartient aux mêmes propriétaires et évolue en Extraliga tchèque. Mais en finale, la O2 Arena s'est remplie, et comme c'est la plus grande patinoire de KHL, elle a battu les records d'affluence de la ligue.

La lecture de l'effectif du Lev explique sa réussite. Il dispose d'un homme d'expérience dans les cages avec Petri Vehanen, 36 ans et déjà vainqueur de la KHL avec Kazan en 2010. La défense compte trois internationaux tchèques, deux internationaux finlandais et trois Canadiens tous passés par la NHL. Le capitaine Jiri Novotny mène l'offensive où s'est révélée l'attaquant de 22 ans Jiri Sekac, qui a inscrit 28 points contre... 1 la saison précédente. Et en play-offs, le petit Canadien de 170 cm Justin Azevedo a surgi pour enquiller les buts.

Ce cocktail du Lev Prague a été animé par l'entraîneur Kari Jalonen, qui savait qu'il ne resterait pas puisqu'il avait déjà été désigné comme futur sélectionneur de la Finlande. Il est arrivé en octobre, lorsque Vaclav Sykora, pour raisons familiales, avait demandé à reculer comme simple adjoint. L'intelligence tactique et son sens de l'écoute de Jalonen ont fait merveille pour mener cet effectif international où il connaissait déjà le meilleur buteur Martin Thörnberg, pour avoir entraîné le Suédois à Nijni Novgorod.

Mais ce printemps sera sans lendemain. Le Lev a peut-être été victime de son succès. Si les sponsors russes injectent de l'argent pour aider à monter une équipe de KHL dans de nouveaux pays, ils ne vont cependant pas poursuivre cette assistance à fonds perdus pour une formation capable de dominer les clubs russes. Et avec ses ressources propres, il n'avait tout simplement pas les moyens d'entretenir une équipe en KHL. Il a jeté l'éponge fin juin, laissant tardivement sur le carreau ses joueurs.

 

Salavat Yulaev Ufa (3e) : patience et longueur de temps

PIHLSTROM Antti-130503-350Même les années où il a fini champion (2008 et 2011), le Salavat Yulaev Ufa avait connu des périodes de crise. Cette saison, il a fait preuve d'une régularité remarquable. Son attaque a paru trouver la bonne harmonie, et la meilleure preuve qu'elle est la seule en KHL à avoir marqué à chaque match de saison régulière.

Et patatras : douze jours avant les play-offs, l'entraîneur Vladimir Yurzinov junior a dû être opéré de l'appendicite, juste au moment où il devait préparer la phase décisive du calendrier. On a bien cru que cette intervention bénigne serait lourde de conséquences, quand le Salavat a perdu ses deux premières rencontres à domicile contre le Torpedo, dont une avec une attaque restée pour la première fois muette. Le duo Mirnov-Kaïgorodov, grâce à la présence physique du toujours énergique Antti Pihlström à leurs côtés, se créait des occasions à chaque match, mais ne concrétisait pas toujours.

Si le Salavat s'est sauvé de l'élimination, c'est grâce à son gardien de 19 ans Andrei Vassilievsky. Faire confiance à un junior comme titulaire était un sacré pari, mais il a été gagnant. Ufa n'a été battu qu'en finale de conférence est par Magnitogorsk, et surtout sur la fraîcheur physique, après avoir joué 18 parties en 33 jours.

Ces play-offs ont clairement conforté la nouvelle politique de "production locale" des Bachkires. Le dernier gros salaire hérité de l'époque de la fièvre acheteuse, Sergei Zinoviev avec ses 5 millions de dollars annuels, est en fin de contrat, souvent malade et jamais à son niveau. Le défenseur de 37 ans Vitali Proshkin n'a pas retrouvé sa place de titulaire automatique à son retour de blessure. Quant au talentueux Nikita Filatov, qui rêve de se reconvertir en analyste de match, il devra d'abord apprendre à analyser ses propres performances toujours aussi sinusoïdales. Il a lui aussi fini en tribune, avec le revenant de NHL Anton Babchuk ou l'international slovaque Tomas Zaborsky. Aucun de ceux-là ne sera conservé.

Cette rotation totalement assumée a permis de laisser plus de place aux joueurs formés au club, dont certains sont des piliers. Dmitri Makarov a fini meilleur marqueur. Le défenseur Andrei Zubarev a joué - et remporté - son premier championnat du monde. L'attaquant Yegor Dubrovsky, mûri deux ans en VHL dans le club bachkire partenaire du Toros Neftekamsk, a été pour sa part la révélation de ces play-offs avec ses 6 buts. Et pour couronner le tout, il y a Vassilievsky, mais le gardien prodige préfère partir très précocément en Amérique du nord et ne sera donc pas resté longtemps...

 

Lokomotiv Yaroslavl (4e) : en avant toutes !

KRONWALL Staffan-130519-749Le 1er février, en pleine préparation olympique un communiqué a pris de court le milieu du hockey russe : Piotr Vorobiov, l'entraîneur du Lokomotiv Yaroslavl a démissionné ! Pas si surprenant si on se souvient qu'en 2010, il s'était retiré sur les recommandations de ses médecins inquiets de l'état de ses valves cardiaques. Quatre jours après son 65e anniversaire, il a donc pris une retraite définitive pour raisons de santé.

Bien plus étonnant est le nom de son remplaçant : Dave King avait quitté Magntigorsk fin 2006 et raconté sans détours son expérience dans un livre. On ne pensait pas que le Canadien, âgé pour sa part de 66 ans, retournerait une seconde fois en Russie. Il est arrivé à la tête d'une équipe qui n'avait pas encore assuré sa qualification, et avec seulement quatre rencontres restant à jouer dans le championnat régulier, certes toutes à domicile... et finalement toutes gagnées. On ne donnait pas cher de sa peau en play-offs face au Dynamo Moscou, qui restait sur deux titres consécutifs sans avoir jamais perdu un match au premier tour. Pourtant, Yaroslavl s'est qualifié en sept manches, et a enchaîné en éliminant l'autre favori, le SKA. Il n'a cédé qu'en finale de conférence contre le Lev Prague.

Vorobiev avait jeté les bases de l'équipe avec une condition physique toujours soutenue et son habituel système de jeu extrêmement défensif et replié. King l'a forcément libérée un peu en la faisant jouer de manière bien plus active en zone offensive.

En six mois, le Lokomotiv aura donc changé sa tactique du tout au tout puisque le prochain entraîneur, l'ex-sélectionneur de la Suisse Sean Simpson est très adepte du forechecking. Il disposera d'une équipe assez jeune de corps et d'esprit pour suivre ses volontés, grâce à une nouvelle génération incarnée par le trio offensif Plotnikov-Apalkov-Averin.

Yaroslavl garde le passé en mémoire, il suffit de compter les maillots floqués aux noms d'anciens joueurs dans les tribunes (qu'ils soient disparus dans la catastrophe aérienne comme Demitra ou toujours vivants comme Antipov), mais s'est désormais tourné vers l'avenir - et vers l'avant - après la retraite de son entraîneur d'avant 2001 Vorobiov.

 

SKA Saint-Pétersbourg (5e) : nouvel échec de la piste aux étoiles

KOVALCHUK Ilya-130504-333Après avoir terminé deux fois à la première place de la conférence ouest pour mieux se faire sortir en play-offs par le Dynamo Moscou, le SKA Saint-Pétersbourg a cette fois fini derrière son grand rival, de sorte qu'il s'est débarrassé d'un peu de pression. Sauf que, quand le Dynamo s'est fait éliminer au premier tour par le Lokomotiv Yaroslavl, le SKA a de nouveau fait figure de favori à l'ouest... et a été lui aussi écrasé par le Loko. Et cette fois, ce n'est pas la faute du gardien, car le Tchèque Alexander Salak a amené comme prévu de la sécurité à ce poste.

L'attaque du SKA était pourtant la plus dense de KHL, avec six joueurs au-dessus de 30 points. Mais en play-offs, il ne restait plus que le trio étranger Patrick Thoresen - Tony Mårtensson - Roman Cervenka qui a porté à bout de bras son équipe. Mais où sont donc passés les attaquants russes qui étaient dominants en saison régulière ? Deux d'entre eux se sont blessés juste avant la série fatale : Evgeni Ketov à la jambe, et Artemi Panarin à la main le lendemain. Et quelques jours plus tard, le meilleur marqueur parmi les défenseurs, Dmitri Kalinin, a rejoint l'infirmerie à son tour.

Ceux qui restaient ont déçu, et en premier lieu la superstar que l'on a chipé à la NHL, Ilya Kovalchuk, le capitaine dont les performances étaient observées à la loupe. La surexposition critique a atteint un point excessif, surtout que le genou de Kovalchuk n'était clairement pas rétabli après les Jeux olympiques. Son forfait pour le championnat du monde n'a surpris personne. En revanche, certains se sont épanouis en mai après avoir bien peu fleuri en mars. Le centre de la première ligne de la Russie, Vadim Shipachyov, a inscrit un petit point en play-offs, et le meilleur attaquant des Mondiaux, Viktor Tikhonov, n'en a mis que trois.

Comment expliquer ces échecs répétés ? Les joueurs sont-ils mal choisis ? Mal préparés ? Mal coachés ? Les dirigeants du SKA n'ont pas tranché entre ces hypothèses et les ont toutes retenues : qu'il s'agisse du manager Aleksei Kasatonov, du préparateur physique Andrei Tochitsky, ou de l'entraîneur Jukka Jalonen avec tous ses adjoints, ils ont tous été virés d'un seul bloc.

L'ancien sélectionneur national Vyacheslav Bykov va donc faire son grand retour en Russie pour essayer de faire enfin gagner ce SKA, gros budget jusqu'ici incapable d'accéder ne serait-ce qu'à la finale de KHL.