Hockey et télé, amours contrariées (1930-1995) - 1re partie

1re partie (1930-1970) : Infos muettes et Léon de Prague

Personne ne serait assez fantaisiste pour imaginer qu'en 2014, une chaîne française généraliste aurait la folie de retransmettre la finale d'un championnat du monde de hockey sur glace en direct, en y assignant en plus son présentateur vedette (même si celui-ci n'y connaît rien).

Pourtant, le paysage audiovisuel est plus étendu que jamais, il y a de la place pour tout... et c'est justement la raison de ce constat : la concurrence est telle sur le marché du sport télévisé que les médias filent vers ce qui est rentable, ce qui fait du chiffre. Alors le hockey, vous pensez.

Il a cependant existé une époque où, fort de ses deux petites chaînes de rien du tout et chapeauté par un ministère de l'Information tout puissant (bonjour M. Peyrefitte), le service public de télévision se faisait une mission, entre deux allocutions de De Gaulle, de parler d'un peu de tout, et donc de tous les sports. Je suis sûr que si le skeleton avait existé en 1965 (vous savez ce que c'est le skeleton ? Moi non plus), il aurait eu le droit à son petit reportage semestriel. Ce qui a permis à notre bien-aimé hockey sur glace, comme à d'autres disciplines d'ailleurs (mais on ne parle bien que de ce qu'on connaît, alors restons hockey), d'avoir ses quarts d'heure d'antenne, j'allais dire de gloire.

Attention, nous n'étions pas nés pour la plupart. Le temps dont je parle précède le rachat des droits de diffusion de la FFSG par TF1 et l'avènement du marché boursouflé qu'est devenu le sport télévisé. Dans un des tout premiers articles du site, Marc a décrit la fosse médiatique dans laquelle sont tombés les hockeyeurs à partir des années 90. Et s'ils avaient le gabarit de Jean-Philippe Lemoine, elle devait être large et profonde.

Ils sont où vos casques ?

Par curiosité, je me suis penché sur ce que pouvait être le hockey à la télévision d'avant, celle des postes cathodiques, des speakerines et de Gérard Holtz jeune. Pour cela, l'Institut national de l'audiovisuel (INA) est une mine, à condition d'y avoir accès. Plus qu'à taper « hockey sur glace » dans le moteur de recherche et ça foisonne. Même s'il ne faut pas oublier de préciser « glace » pour ne pas tomber sur un Pakistan-Allemagne disputé sur (faux) gazon.

Et surprise, on constate qu'il y avait déjà du hockey télévisé ... avant même la télé, aux infos filmées « Pathé » ou « Gaumont ». On a tous vu cela dans une de ces émissions de nostalgie sur la Belle Époque : les journaux d'actualité en images projetés entre deux séances de ciné quand le parlant s'installait à peine. Le document le plus ancien remonte au 1er janvier 1930 pour un match apparemment disputé à Paris, dans le cadre de cérémonies entre Alliés de la première Guerre mondiale. Grande-Bretagne contre Canada, sur une glace en plein air, dans une agglomération qui ressemble fort à Paris mais va savoir. Pas de son malheureusement (la bande s'est perdue... ou elle a servi de palet pour finir le match ?) et un jeu tressautant, en accéléré car les formats de pellicule ont changé. Voyage dans le temps... assez déroutant car on ne comprend rien à ce qui se passe. À part de la compassion pour ces pionniers, probablement amateurs canadiens en tournée européenne :

GBR - CAN 1930Grande-Bretagne / Canada - 1930

On ne peut rien ressentir car le pauvre caméraman fait ce qu'il peut, perché en haut de gradins improvisés, les mains dans ses moufles (ben oui, il doit faire froid si ça joue en plein air).

Mais et ce match en prime-time ? J'y viens. Vingt ans plus tard, l'humanité est plus vieille d'une guerre et s'est remis à taquiner le palet. Au Canada, d'ailleurs, on ne s'est jamais arrêté. Cela explique que l'Érable – dont le drapeau est encore celui du Commonwealth, avec l'Union Jack dans un coin et quelques étoiles – domine les Mondiaux, même avec une sélection bricolée. Et en mars 1951, soit 66 ans avant une certaine échéance cologno-parisienne, c'est en France qu'il vient chercher son or. Et le tout nouveau journal de 20 heures de la RTF (le « O » viendra plus tard) fait honneur à l'événement en offrant un résumé du match décisif, un Canada-Suède aisément dominé par les premiers. On remarque le courage du preneur d'images, posté quasiment sur la glace du Palais des Sports, même s'il faut dire que la lenteur du jeu le laisse voir venir d'éventuels chocs.

SUÈDE - CANADA 1951Suède / Canada - 1951

Quoique, avec le son, l'impression serait peut-être différente. Et ce n'est pas la NHL, non plus. D'ailleurs, je vois un Suédois qui s'excuse après avoir un chargé un adversaire.

Ah, la feinte de Jaroslav Holik

« Tic-tac-toe ». L'expression n'est pas née lors de la Série du Siècle, mais elle lui doit sa célébrité. Vous savez, le petit bruit lancinant d'une rondelle glissant de palette en palette sous le nez de défenseurs impuissants. Eh bien, ce tic-tac-toe spécialité des Soviétiques, on l'entend enfin en 1969, quand dans la foulée des JO de Grenoble, les sports de glace conquièrent un espace conséquent sur le petit écran.

Patoches et postes de télé se répandent en France, au point qu'un Tchécoslovaquie-URSS décisif a l'honneur de s'inviter dans des foyers plus habitués au cyclisme ou au foot. Et attention, pas n'importe quel Tchécoslovaquie-URSS, LE Tchécoslovaquie-URSS du 28 mars 1969, à Stockholm, un an après le printemps de Prague. Celui où les Tchécoslovaques masquent l'étoile du maillot.

TCH - URSS 1969Etoile masquée : TCH / URSS - 1969

Et où le public suédois prend fait et cause pour le peuple oppressé, sans que Léon Zitrone n'ose trop le dire.

Le voici, ce fameux prime-time dont je parlais en intro. Il avait bien du courage, le gros Léon (plus connu pour ses « et tandis que nous voyons ici Son Ââââltesse Serrrrénissiiiiime Rrrrrreinier de Monacô »), de se coltiner un spectacle avec lequel l'hiver grenoblois ne l'avait pas familiarisé.

Il parle de « coup à suivre » (lancer dans le trafic), d' « envoyer dinguer » (mise en échec), de « soulever du bout de la crosse » (flip) mais, même depuis Cognacq-Jay, il est comme nous saisi par la tension de l'instant. Ça joue incroyablement vite par rapport à 1951 et même par rapport aux matches de l'équipe de France des années qui suivront (teaser, partie II à venir).

Les Tchécoslovaques se défendent comme des possédés et jouissent d'une technique d'exception. D'un seul mouvement du poignet, Jaroslav Holik envoie sur son séant un défenseur soviétique et hop, cage ouverte mal protégée par Zinger, 4-2 pour Bohême, Moravie et Slovaquie réunies.

TCH - URSS 1969La cage ouverte : TCH / URSS - 1969

Beau à voir. Même si on connaît la suite, la victoire suédoise qui couronne quand même l'URSS, la normalisation, le numéro de dossard de Jaromir Jagr, etc. Et Zitrone qui retournera présenter Intervilles car le hockey, à partir de 1973 et l'arrivée de la troisième chaîne en couleurs, j'ai nommé FR3, se centrera sur l'équipe de France et trouvera sa place dans de parfois folkloriques émissions consacrées au sport.

Enfin, ça, c'est pour le second épisode.