Le nouveau virage (serré) de la KHL

C'est une passation de pouvoir qui sonne comme la fin d'une ère, d'un idéalisme. Comme un calque de la situation diplomatique tendue, la KHL plonge maintenant dans une phase d'introspection.

Logo KHL Black and WhiteEn 2008, la Superliga russe se muait en une KHL avec de hautes ambitions. Grand ponte du business russe via Gazprom, le très influent Aleksandr Medvedev devenait le patron de cette Ligue Continentale. Kontinental Hockey League, le nom était révélateur : concurrencer la NHL et offrir le meilleur circuit en Europe en créant une expansion au-delà des territoires de l'ex-URSS. Pourtant, le fantasme de Medvedev de voir une équipe KHL à Barcelone ou à Londres ne se réalisera jamais. En date du 28 novembre s'est tenue une réunion extraordinaire du conseil d'administration de la ligue au cours de laquelle le mandat de Medvedev a touché à sa fin. La faute à une vision divergente.

A l'unanimité, Dmitri Chernyshenko, chef du comité d'organisation des Jeux olympiques de Sotchi, lui succède. La nomination de Chernyshenko n'a rien du hasard. Car, malgré les chantiers dantesques entrepris sans aucune réflexion environnementale, via des marchés corrompus, les derniers J.O. d'hiver demeurent une réussite. La vitrine a brillé comme le voulait Vladimir Poutine et Chernyshenko a récolté les lauriers de ce succès.

Dans un contexte de froid à l'international vis à vis de l'Occident, le chef d'État aurait vu d'un mauvais œil l'expansion d'un championnat russe aux quatre coins de l'Europe. C'est pourquoi la vision Medvedev dérangeait et que Chernyshenko, proche de Poutine, a été propulsé sur la scène. Chernyshenko avait récemment rejoint Volga Group, une société d'investissements dont l'actionnaire majoritaire est... Gennadi Timchenko, milliardaire président du SKA Saint-Péterbourg, co-propriétaire des Jokerit d'Helsinki, président du conseil d'administration de la KHL, bon ami de Vladimir Poutine et de Vladislav Tretiak, le président de la fédération.

Le dernier Tournoi Karjala en Finlande, sans trêve de la KHL, fut mal vécu. Vladimir Poutine affectionne particulièrement la sélection nationale et une autre bonne connaissance, Roman Rotenberg, a obtenu le poste de vice-président de la fédération russe de hockey. La manœuvre est stratégique puisque Rotenberg sera affecté aux relations entre la fédération et la KHL. Mais la couleur a été annoncée d'emblée : l'équipe de Russie sera la priorité. Comprenez que c'est tout le hockey russe qui est conditionné dans l'intérêt du pays et de son éclat.

Dmitri ChernyshenkoChernyshenko (photo ci-contre) est un homme de marketing qui a comme souhait de renforcer la marque KHL. On attend de lui aussi une révolution financière afin de réduire le fossé entre les clubs riches et moins riches. Une tâche pas forcément évidente étant donné le contexte actuel. La Russie doit faire face aux sanctions internationales qui pourraient fragiliser bon nombre d'entreprises engagées dans le financement de la ligue et des clubs, dont Gazprom et Rosneft, endettés et qui vont éprouver davantage de difficulté à emprunter avec les sanctions. La Russie est proche de la récession et les sponsors pétro-gaziers, socle du financement de l'expansion de la KHL, seront les premiers touchés.

A cela s'ajoute la chute du rouble que n'a pu endiguer la banque nationale et qui n'a pas fini d'agacer les joueurs étrangers. Cela pourrait d'ailleurs les refroidir davantage et privilégier d'autres destinations. On pense notamment à la Suisse qui a connu un important afflux de Scandinaves ces dernières années. 

La KHL est donc désormais soumise aux intérêts de la Russie, dont le goût pour la tradition de Monsieur Poutine. C'est pourquoi le plan a radicalement changé. Si l'on annonce que certains clubs européens prestigieux auraient leur place en KHL, les clubs russes empreints justement de tradition seront privilégiés. 

untitled-1 20110929452C'est le cas des Krylya Sovetov - les "Ailes soviétiques" - un club russe créé en 1947, dissous en 2011, qui pourrait renaître de ses cendres dès 2016. Et c'est un autre monument de Moscou qui reviendra dès la saison prochaine : le Spartak, dont le budget dit-on sera comparable aux plus grands du circuit. Ils seront donc déjà 32 en 2016 et on est en proie à se demander si les clubs moscovites ne vont pas se substituer aux projets d'expansion vers l'ouest ou l'Extrême-Orient dont rêvait Medvedev. Même si Poutine le souhaitait, l'élargissement du championnat vers d'autres contrées serait délicat au vu du contexte économique actuel et du contexte à venir. L'heure semble donc à la politique de rigueur au vu de l'orage qui se profile.

Certains clubs étrangers, pas forcément au mieux financièrement, ont du souci à se faire. On sait que ceux-ci sont particulièrement dépendants des juteux financements russes, ce qui avait par exemple coulé le Lev Prague dont le retour semble compromis. Sauf que ces financements n'auront bientôt plus rien de juteux. Le Dinamo Riga, pas forcément soutenu par le gouvernement letton et qui demeure en vie grâce à une filiale de Rosneft - Itera - et le Slovan Bratislava, dont la situation économique inquiétait son directeur général Maroš Krajci, vont difficilement garder leur place. 

Dès la nomination de Chernyshenko, des rumeurs concernant le Medvešcak Zagreb annonçaient un départ dès l'année prochaine. Le nouveau président de la ligue n'est apparemment pas très intéressé par la localisation de ce marché, surtout que le sponsor numéro 1 est Sogaz, assureur victime des sanctions américaines en août et soutenu finalement par une filiale de Gazprom, venu prendre 16% des parts. Les rumeurs d'exclusion de l'équipe croate ont finalement été éteintes par le président zagrébois Damir Gojanovic, rappelant que la coopération avec la KHL court jusqu'en 2016. L'influent président du Dynamo Moscou Arkady Rotenberg a même émis le souhait que la KHL garde le Slovan et le Medvešcak. Mais ces belles paroles vont-elles suffire ?

Qu'en sera-t-il de l'Atlant Mytishchi ? On dit le club au bord de la faillite, l'homme d'affaires Anton Zingarevich est sur le départ et certaines vedettes devraient quitter la banlieue de Moscou dans les semaines / mois à venir. Pourtant, Roman Teryshkov, Ministre des Sports de la région de Moscou, a promis que le club honorerait ses dettes. Le fameux traitement de faveur pour les clubs de Moscou ?

Dès lors que les Jokerit ont rejoint la KHL, on pouvait penser que l'équipe d'Helsinki n'était qu'une porte avant d'autres manœuvres. Aujourd'hui, ce n'est plus la même chanson, la Ligue Continentale n'ayant tout simplement plus les moyens de ses ambitions. L'avenir du circuit, son orientation et sa place dans le hockey mondial soulève de nombreuses interrogations. Qu'il est loin, le rêve d'Aleksandr Medvedev...