Bilan de KHL (I) : ceux qui souffrent mais qui survivent

La première partie du bilan de KHL traite des clubs de bas de tableau. Cette KHL qui souffre, où les salaires sont versés à la discrétion de quelques sous-gradés, mais aussi cette KHL qui survit, où les clubs - y compris les équipes étrangères - gardent leur place malgré tout. Mais sous certaines conditions...

 

Lada Togliatti (23e) - Gare à la somnolence au volant !

ZATOVIC Martin 140509 647Même parti depuis cinq ans, l'entraîneur incarnant l'ultra-défense, Piotr Vorobiev, a laissé des traces dans l'esprit du Lada Togliatti. La priorité reste aux lignes arrières et cela s'est constaté dans la répartition des places d'étrangers. L'unique attaquant importé est Martin Zatovic, le dynamique joueur de quatrième ligne de l'équipe nationale tchèque. Sans être un pur joueur d'offensive, il a fini meilleur buteur avec 12 buts.

Les meilleurs marqueurs ont été Yuri Petrov, revenu dans sa ville natale (avant d'en repartir pour signer deux ans à Omsk) et Anton Shenfeld, prêté par son club formateur Magnitogorsk où il n'était que remplaçant. Mais ils n'ont totalisé que 21 points. On comprend donc, avec une offensive si timide, pourquoi le Lada a si peu fait parler de lui depuis son retour en KHL (après des années au purgatoire pour défaut de capacité de sa patinoire). Il a roulé pépère dans l'anonymat le plus total.

Les deux seules fois où l'on s'est souvenu de son existence, c'est quand il a échangé ses gardiens avec le bien plus médiatique SKA Saint-Pétersbourg. Arrivé juste après le début de saison, Ilya Ezhov est retourné dans la capitale des Tsars fin décembre en contrepartie d'Evgeni Ivannikov. Savoir qui a le plus gagné dans l'échange dépend des pondérations respectives de la prise de responsabilité individuelle et du palmarès. Ezhov a fini champion, mais en regardant ses équipiers sur le banc. Ivannikov a raté ce titre mais a connu une fin de saison solide à Togliatti avant de retourner à Saint-Pétersbourg. Pour le Lada, ces gardiens de passage changent finalement peu de choses.

 

Medvescak Zagreb (24e) - L'impossible rêve olympique de la Croatie

MedvescakLa deuxième saison est souvent la plus difficile, et l'aventure du Medvescak Zagreb en KHL n'a pas échappé à la règle. L'effet de surprise provoqué par un style complètement nord-américain, à rebours des concurrents, a beaucoup moins bien fonctionné. Le remplacement rapide de l'entraîneur Chuck Weber par Doug Shedden début octobre n'a rien changé à une saison passée en bas de tableau.

Pour les hockeyeurs croates proprement dits, le Medvescak ne sert plus à rien, car ils sont trop loin du niveau de la KHL. Mais les dirigeants du club sont devenus aussi ceux de la fédération de Croatie. L'état des championnats locaux et de la formation des jeunes est toujours aussi délabré, mais peu importe. Les règlements IIHF permettent à un joueur n'ayant porté aucun maillot national de devenir sélectionnable pour un pays dont il a la nationalité au bout de deux ans dans un club local. Or, au gré de ses pérégrinations dans des ligues transnationales, le Medvescak continue de délivrer des licences croates.

Après deux saisons au sein de la ligue russe, des "produits KHL" ont donc renforcé l'équipe de Croatie : l'attaquant canadien Mike Glumac et l'ex-joueur de NHL Andrew Murray, capitaine du Medvescak, qui a mis 8 points au Mondial D1B alors qu'il en a mis 6 et 7 en deux saisons de KHL... Avec sept Canadiens et deux Américains, la sélection croate s'est classée 4e de D1B... mais c'est encore 14 places derrière le niveau nécessaire à la qualification olympique, qui paraît très peu probable.

Cette quête olympique dépendra aussi de la pérennité de l'investissement du Medvescak. On a longtemps cru que le club croate se retirerait de la KHL. Les sponsors russes ont maintenu leur soutien, mais à leurs conditions, et selon la nouvelle politique de la KHL qui ne vise plus l'internationalisation à tout crin, mais privilégie les intérêts intérieurs de la Russie. Le Medvescak sera donc encore là, mais en recrutant désormais de jeunes joueurs russes. Quant à savoir s'ils porteront à terme l'uniforme de la Croatie, c'est une autre histoire...

 

Yugra Khanty-Mansyisk (25e) - Un salaire mensuel ? C'est écrit où ?

KASPAR Lukas 100509 141Jusqu'en décembre, la saison du Yugra Khanty-Mansyisk était à peu près normale. Le club se félicitait d'avoir recruté Lukas Kaspar et Ben Maxwell, deux joueurs qui ont aussi évolué au Kärpät Oulu au cercle polaire finlandais et qui ne craignaient donc pas le grand froid du "Edmonton russe". Mais le meilleur marqueur (21 buts et 16 assists) fut l'étonnant Nikita Gusev, un jeune Moscovite formé dans le petit club des Belye Medvedi avec la révélation de la saison NHL Nikita Kucherov, copain d'enfance qu'il appelle encore deux fois par semaine. Gusev a été invité au All-Star Game de la KHL et a fait sensation pendant la session des pénaltys.

Les play-offs restaient donc à portée, jusqu'à ce que les pensées des joueurs soient de plus en plus obnubilées par les retards de salaires. Ils croyaient de moins en moins aux promesses (jamais tenues), et l'équipe a forcément glissé au classement. À partir de janvier, les listes des rémunérations devaient être transmises au Département Régional des Sports, qui restait le seul à décider des transferts d'argent sur les comptes en banque. Le directeur de ce Département des Sports, Evgeni Redkin, champion olympique 1992 du 20 km de biathlon à Albertville (la ville pétrolière de Khanty-Mansyisk est aussi la capitale russe du biathlon), a développé une argumentation originale selon laquelle les contrats prévoyaient un salaire donné mais pas forcément des versements mensuels réguliers. En entendant cela, le sang du président du syndicat des joueurs de KHL Andrei Kovalenko n'a fait qu'un tour...

Il aura fallu attendre le 26 mars, après une réception chez le vice-gouverneur de la Région, pour que les salaires en retard soient enfin versés. Et Kovalenko de conclure : "Des gens respectés sont intervenus, et l'argent pour régler les dettes a été immédiatement trouvé. On a rappelé à des individus [NDLR : Redkin a les oreilles qui sifflent] qu'ils n'étaient ni des rois ni des dieux. Les relations avec les employés ne sont pas régulées par la bonne volonté d'un homme, mais par le code du travail et les règlements de la KHL [...] Il n'y a pas que dans la situation du Yugra qu'il a fallu une intervention d'en haut."

 

Slovan Bratislava (26e) - Beaucoup de bruit pour rien

NAGY Ladislav 140512 060Un des premiers clubs à tirer le signal d'alarme sur la situation financière est le Slovan Bratislava, par la voix de son manager Maroš Krajci dès la mi-décembre. Comme tous les clubs étrangers de KHL, il est en effet très dépendant des contrats publicitaires avec des entreprises russes ou liées à la Russie. Même si sa patinoire de 10 400 places restent toujours bien remplie, cela ne suffit pas sans cette aide extérieur pour financer la saison.

Les espoirs sportifs de qualification en play-offs du Slovan Bratislava se sont envolés en décembre pendant la blessure à la cuisse du meilleur marqueur Ladislav Nagy, qui avait connu un excellent début de saison. Mais le principal motif d'inquiétude était le changement de président de la KHL. Aleksandr Medvedev, chantre de l'expansion internationale tous azimuts, a été remplacé par Dmitri Chernyshenko, qui avait dirigé le comité d'organisation des Jeux olympiques de Sotchi, et qui a annoncé une politique de consolidation intérieure face à la crise économique et aux sanctions internationales.

Sentant que le vent risquait de tourner, le club slovaque a cherché des solutions de repli. Il a sondé ses supporters sur l'intérêt manifesté pour rejoindre l'Extraliga tchèque et l'EBEL autrichienne. La conclusion était claire : si le Slovan quitte la KHL, ce serait uniquement pour retourner "à la maison", dans l'Extraliga slovaque. Néanmoins, le club a aussi réaffirmé que sa priorité était de rester en KHL. Il aura finalement été exaucé, et la ligue russe n'a donc perdu aucun club étranger pour cet été.

 

Metallurg Novokuznetsk (27e) - Nous partîmes cinq étrangers...

NovokuznetskPour la seconde année consécutive, Novokuznetsk termine avant-dernier de KHL (une fois de plus devant Khabarovsk), et personne ne s'en étonnera. L'entraîneur Herman Titov sera resté 18 mois en poste, et cette première expérience a même été jugée assez satisfaisante pour qu'on lui confie les commandes du Spartak Moscou qui renaîtra la saison prochaine. Le meilleur entraîneur du monde ne pourra en effet rien faire avec un effectif qui s'effiloche au fur et à mesure que la saison avance...

L'arrivée de quatre Américains en début de saison a été plutôt prometteuse, mais, après le Tchèque Tomas Rachunek dans une première charrette, deux d'entre eux, Matt Lashoff et Jim O'Brien, ont été écartés en décembre et sont retournés en AHL. Alors, bien sûr, le Metallurg Novokuznetsk a gardé ses deux meilleurs éléments (le gros attaquant Ryan Stoa et le petit défenseur Cade Fairchild, tous deux prolongés pour la saison prochaine) tout en se débarrassant des autres. Néanmoins, on ne fera croire à personne que ces choix étaient uniquement sportifs : sinon, les partants auraient été remplacés. Or, le Metallurg a fini la saison à deux étrangers et avec une voilure réduite. Ceci dit, mieux vaut ça que ne pas payer ses salaires : désormais, les mauvais élèves de ce point de vue se trouvent ailleurs...

Le Metallurg Novokuznetsk s'est aussi séparé du gardien Ilya Sorokin juste avant le Mondial junior en l'envoyant au CSKA : après avoir fait sensation à l'automne avec une première sélection en équipe de Russie à 19 ans, Sorokin a peut-être été porté aux nues trop tôt. Il a perdu sa place de titulaire lors des championnats du monde U20... et l'avait déjà perdue en club au profit de Rafael Khakimov, un gardien prêté par Ufa qui n'avait encore à 24 ans aucune expérience à ce niveau. Même s'il forme moins de jeunes qu'il y a quelques années, le Metallurg démontre donc au moins aux grands clubs qu'ils peuvent lui prêter des éléments pour les aguerrir avec du temps de jeu.

 

Amur Khabarovsk (28e) - Double culture et double charrette

AmurYuri Leonov paraissait bien malheureux à la tête d'un effectif limité qualitativement et quantitativement. Après une une série de neuf défaites en octobre, l'entraîneur russe a donc été remplacé par Jukka Rautakorpi. L'Amur Khabarovsk se souvient en effet toujours du succès obtenu par un autre Finlandais, Hannu Jortikka, et rêvait un peu d'un second miracle. Rautakorpi, qui a conduit le Tappara Tampere à six finales de SM-Liiga (dont une seule victoire), a amené avec lui un adjoint de confiance, Aleksandr Barkov (senior), ancien joueur russe dont le fils est la nouvelle star de l'équipe de Finlande. Sa double culture semblait idéale pour servir de lien entre entraîneurs finlandais et joueurs russes.

La culture et la langue sont néanmoins des préoccupations secondaires lorsque l'argent manque et que l'équipe n'a pas le niveau requis. Même si Rautakorpi a aussi fait venir Tuukka Mäntylä, le défenseur-vedette du Tappara, l'Amur Khabarovsk n'a jamais pu quitter la dernière place. Le staff finlandais a donc été débarqué sans attendre que la saison ne s'achève.

En fait, si l'Amur s'est enfoncé dans les profondeurs de la KHL depuis deux ans, c'est parce qu'un nouveau club concurrent (l'Admiral Vladivostok) s'est créé en Extrême-Orient avec - ultime provocation - comme président désigné l'ex-star de NHL Aleksandr Mogilny, un natif de Khabarovsk. Mais la plaisanterie a assez duré. Le gouverneur de la région a annoncé avoir recruté Mogilny plus le vice-président et l'entraîneur de l'Admiral. Le balancier du pouvoir en Extrême-Orient devrait donc quitter la côte et revenir sur les bords du fleuve Amour...