La révolution avortée en Slovaquie

Un débat pour désigner le président d'une fédération de hockey sur glace à la télévision nationale, comme en France pour élire le Président de la République ? Incroyable ! C'est pourtant ce qui s'est passé ce week-end en Slovaquie, et cela montre l'enjeu de la journée qui vient de se terminer.

L'an dernier, un bastion sclérosé avait été renversé avec un fort soutien médiatique et populaire, la fédération allemande de hockey sur glace. Mais le nouveau président ainsi élu n'était pas un novice, mais un dirigeant expérimenté et respecté (Franz Reindl).

LintnerEn Slovaquie en revanche, celui qui se présentait pour battre un socle fédéral réputé indéboulonnable n'a aucun passé de gestionnaire. Il s'agit de l'ancien hockeyeur Richard Lintner, devenu depuis sa récente retraite un commentateur de hockey très apprécié à la télévision par son charisme et son bagoût à toute épreuve.

Comme il n'a pas sa langue dans sa poche, il a vite critiqué le président de la fédération slovaque (SZLH) Igor Nemecek. Il y avait matière, car le hockey slovaque déclinait à vue d'oeil. Nemecek reste considéré comme un simple acolyte de son prédécesseur Juraj Siroky, entrepreneur soupçonné de s'être enrichi en construisant un hôtel sur un terrain acquis à bas coût à côté de la patinoire qu'il a fait construire pour le Mondial 2011.

Endossant peu à peu le costume d'opposant officiel à force d'interviews, Lintner a eu l'intelligence de ne pas s'isoler. Il y a deux mois, il a présenté autour de lui une équipe de dix personnes, avec d'anciennes stars respectées (Miroslav Satan et Peter Bondra), mais aussi Jan Filc, le sélectionneur de l'équipe de Slovaque championne du monde 2002, un ancien président de club (Vladimir Jacko à Kosice), un homme qui a développé des projets pour développer auprès des jeunes (Peter Žifčák), un avocat (Rastislav Železník), un ancien directeur de la télévision slovaque (Andrej Miklánek). Cette équipe rassemblait donc des compétences diverses et incarnait certains des arguments de Lintner, comme de développer le marketing (via la télévision) et de relancer la formation des jeunes. Soudain, la candidature prenait de la crédibilité.

Cependant, cette réunion de lancement très médiatique en avril a aussi montré les lacunes dans les ambitions de Lintner : seuls 3 clubs d'Extraliga slovaque (Martin, Skalica et Nitra) sur 11 étaient représentés. Les autres ont évoqué comme excuse principale une réunion de "Pro-Hokej" prévue de longue date et ont invité ceux qui voudraient les démarcher à venir les voir... On a senti que la conquête de la fédération était un processus de longue haleine et qu'une campagne de deux mois était courte.

La réticence des membres de l'Extraliga était compréhensible quand on sait que Lintner est très critique de Pro-Hokej (la ligue des clubs de l'élite) et veut ramener le championnat dans le giron de la fédération, ainsi que permettre une ouverture aux clubs de division inférieure dans des conditions plus équitables. En effet, aujourd'hui, un barrage oppose le dernier d'Extraliga au champion de 1. Liga avec avantage de la glace au premier nommé.

Or, le système électoral de la SZLH ne favorise peut-être pas Lintner. En effet, les clubs d'Extraliga ont 3 voix, ceux de 1. Liga (deuxième niveau) ont 2 voix, et les autres ont 1 voix, y compris les sections de hockey mineur des clubs professionnels aux structures séparées. Et le moins que l'on puisse dire est que les déclarations des présidents d'Extraliga étaient peu enthousiastes, entre indifférence polie et condescendance, envers les projets de Lintner. L'autre particularité du système est que les membres de la fédération votent, ce qui n'est évidemment pas propice au changement...

L'autre danger pour le volubile Lintner était que sa quête apparaisse comme une ambition personnelle. Même s'il a présenté son collectif comme n'ayant pas de chef désigné, l'annonce qu'il serait le candidat à la présidence a en effet été un non-événement : cela ne pouvait être personne d'autre. Satan et Bondra vivent aux Etats-Unis, les autres n'ont pas le charisme ou sont moins impliqués. Lors du débat télé de ce week-end, organisé comme un débat contradictoire courtois et pas comme une confrontation, les deux candidats avaient le droit de poser une dernière question à leur adversaire. Nemecek a donc demandé à Lintner s'il comptait se présenter aux prochaines élections législatives. Lintner a démenti cette rumeur. Précédemment, il avait déjà pris garde à ne pas s'aventurer sur le terrain politique en précisant que Peter Stastny ne faisait pas partie de son équipe. En effet, il y a quelques années, quand Statsny, député européen de droite, était le principal opposant de Siroky (considéré comme un financeur du parti social-démocrate), l'arrière-pensée politique était évidente.

Lintner a rassemblé des messages de soutien d'à-peu-près tous les meilleurs hockeyeurs slovaques, et même des étrangers puisque Kimmo Timonen - le défenseur finlandais des Chicago Blackhawks - a crié son slogan "Hej! Spolu sme hokej!" ("Hé ! Ensemble nous sommes hockey !") lors des célébrations de la Coupe Stanley. Sa candidature est donc très populaire auprès des fans et du public, et des personnalités du spectacle ont aussi exprimé leur soutien. Mais cela suffit-il à gagner un vote à bulletins secrets ? La majorité silencieuse se tait - surtout les présidents de club qui ne veulent pas se mettre à dos leurs supporters - mais elle peut très bien choisir le statu quo.

Lundi soir, un tournant a semblé se produire quand le club de Banska Bystrica, dont le président était pourtant un détracteur de Lintner, publiait un communiqué officiel pour le soutenir ! Certains sentaient-ils le vent tourner ? Dans sa déclaration, le président de Banska Bystrica expliquait en filigrane que les clubs de Poprad et Zvolen soutenaient Nemecek parce qu'il s'était battu pour les garder en élite alors qu'ils n'avaient respecté aucune règle financière.

De jour en jour, et alors que l'élection faisait la une des médias slovaques, les espoirs des supporters ont grandi... pour être douchés. Nemecek a été élu par 48 voix contre 35, et a placé ses soutiens déclarés dans le comité exécutif de six personnes (dont les représentants de Zvolen et Poprad). Sans surprise, puisque chacun avait déclaré dans kle débat télévisé qu'il n'offrirait pas de poste à l'autre. Nemecek a en revanche promis de reprendre certaines propositions de Lintner.

Si certains joueurs impliqués dans la campagne ont eu des réactions outragées face à ce résultat, Peter Bondra a essayé de rester optimiste : "Quand j'étais joueur, j'ai donné mes meilleures performances quand j'étais sous pression. Nous avons mis la pression sur Igor Nemecek et rien que pour cela notre activité a eu du sens. Les derniers mois ont été positifs. J'espère que cela ira au bénéfice du hockey slovaque, qu'Igor sentira la pression et bougera dans la bonne direction."