Bilan de la KHL (III) : règlements de compte

Un club issu d'une volonté olympique, des règlements de compte juridico-financiers au plus haut niveau : en Russie, le hockey sur glace ne peut jamais s'analyser sans observer les arrières-pensées politiques. C'est la troisième partie du bilan de la KHL, avec les clubs éliminés au premier tour des play-offs.

 

Dynamo Minsk (9e - 1er tour) : comment "acquérir" la place du Medvescak

DinamoAprès deux saisons en dehors des play-offs, le Dynamo Minsk a fait un retour remarqué dans le haut du classement lors du championnat 2014/15. Il serait tentant de pointer la coïncidence avec la remontée dans la hiérarchie internationale du Bélarus, quart de finaliste des championnats du monde deux ans de suite. Ce serait pourtant trompeur.

La clé de la réussite est d'une simplicité presque dérangeante : le club biélorusse a recruté l'été dernier quatre joueurs nord-américains du Medvescak Zagreb, puisqu'il a plus de moyens que le club croate. Alors que le Medvescak s'est écroulé, ces quatre hommes, Charles Linglet, Matt Ellison, Jonathan Cheechoo et Ryan Vesce, ont mené leur nouvelle équipe au point de marquer la moitié de ses buts. En plus, ils ont tous nettement amélioré leurs statistiques par rapport à Zagreb. C'est en partie parce qu'ils ont eu du temps de jeu supplémentaire, surtout en supériorité numérique où on leur a laissé les clés.

Derrière les six meilleurs marqueurs tous nord-américains, les hockeyeurs biélorusses n'ont donc eu qu'un rôle d'appoint. Et comme le Dynamo Minsk va garder ses leaders - dont certains (Linglet et le défenseur Nick Bailen) sont naturalisés - il peut escompter que l'amélioration de ses performances se confirme. Maintenant qu'il a son propre entraîneur (Lubomir Popovic) et non plus un sélectionneur qui fait double emploi, il est déconnecté de la gestion parfois chaotique de l'équipe nationale et peut construire dans la durée.

 

Lokomotiv Yaroslavl (10e - 1er tour) : très cher changement d'avis

LOKTIONOV Andrei 130504 254D'aucuns ont déclaré que le licenciement au bout de 9 matches d'un entraîneur aussi fameux que Sean Simpson (champion d'Europe avec Zurich et vice-champion du monde avec la Suisse) renforçait le prestige de la KHL. Une volte-face aussi rapide est surtout le signe d'un club qui ne sait pas ce qu'il veut, et qui a donc dû payer 1,8 millions de dollars d'indemnités de licenciement. Cela coûte cher de changer d'avis...

Le Lokomotiv a donc rappelé Dave King, à bientôt 67 ans. Le Canadien avait pris en main l'équipe l'hiver précédent en sachant que Simpson avait signé et que ce serait une mission de quelques mois. Il ne se doutait qu'il reviendrait six mois plus tard jouer à nouveau les pompiers de service. La tâche était difficile avec un gardien, Curtis Sanford qui n'avait plus la même confiance (l'ancien portier de NHL a pris sa retraite à l'issue du championnat).

L'équipe de Yaroslavl n'était que neuvième de la Conférence Ouest - donc non qualifiée en play-offs - début décembre quand sont arrivés Andrei Loktionov - qui a terminé sa convalescence après sa blessure à l'épaule à sa première présence aux Mondiaux 2014 - et Petri Kontiola - l'international finlandais qui avait vainement tenté sa chance en NHL. Les deux hommes jouent habituellement au centre, mais Loktionov a été reconverti par King à l'aile, avec moins de tâches défensives. Dès lors, l'équipe semblait assez équilibrée, avec quatre bonnes lignes. Tout le monde a patiné et travaillé, même s'il manquait un peu de créativité et de volonté en zone offensive. Le Lokomotiv s'est donc qualifié confortablement, et il a même mené 2 manches à 1 contre le Dynamo Moscou avant de se faire corriger dans les trois rencontres suivantes.

Néanmoins, on a reproché aux entraîneurs canadiens de trop peu s'occuper de la relève. Les deux internationaux russes, l'attaquant Sergei Plotnikov et le défenseur Yegor Yakovlev, sont en fin de contrat et ne resigneront pas. Or, les juniors, parmi les meilleurs du pays, ont eu peu l'occasion de se montrer et de progresser, à l'instar de Vladislav Gavrikov, meilleur défenseur du Mondial U20 qui a peu joué en KHL.

 

Barys Astana (11e - 1er tour) : Nazarov fait jaser puis s'en va

IVANOV Alexei 120506 033L'arrivée du tumultueux entraîneur Andrei Nazarov au Kazakhstan a forcément capté toute l'attention. Comme à chacune de ses haltes, l'ancien enforcer n'a cessé de faire parler de lui. Il a enchaîné une suspension de 6 matches pour un geste obscène vers le public avec une autre de 4 matches pour un jet de bouteille vers Aleksandr Svitov, venu près du banc s'expliquer avec le coach sur la bagarre qui venait d'avoir lieu avec Damir Ryspaev. Ce junior kazakh dit n'avoir peur de personne, sauf bien sûr de son coach, qui l'utilise pour la bagarre et pour menacer les gros bras adverses dans la presse. Beaucoup de salive dépensée pour un joueur qui n'a joué que 7 matches (et 83 minutes de pénalité)...

Au-delà de ce folklore nazarovien, le Barys Astana a en fait gardé ses caractéristiques des saisons précédentes : une grosse ligne nord-américaine (le trio Boyd-Bochenski-Dawes complété de la paire défensive Lundin-Dallman) dotée de beaucoup de temps de jeu et chargée de l'essentiel de la production offensive. C'est pourquoi, lorsque le capitaine Brandon Bochenski s'est blessé au premier match des play-offs, on ne donnait plus cher de la peau du Barys. Son adversaire du premier tour, l'Avangard Omsk, avait remporté ses six confrontations en saison régulière. Et pourtant, l'international kazakh Konstantin Pushkaryov a remplacé Bochenski et l'équipe s'est transcendée pour pousser Omsk à un septième match. C'est d'autant plus admirable qu'ils n'avaient plus été payés depuis le début de l'année 2015... Des retards réguliers chaque année à Astana.

Sans salaire, les nombreux internationaux du Kazakhstan sont ensuite partis en Pologne pour le Mondial de division IA, toujours sous la férule de Nazarov. Ils ont remporté le tournoi avec un nouveau titulaire gardien, Pavel Poluektov, révélé au cours de la saison au Barys. En effet, le vétéran Vitali Eremeev, deux fois champion de Russie avec le Dynamo Moscou, a fini par prendre une retraite forcée par une blessure sans avoir joué depuis un an. Aleksei Ivanov, gardien parti au Spartak pour pouvoir jouer en KHL car on ne lui avait jamais donné sa chance à Astana, était revenu l'été dernier comme numéro 2, mais le jour où le titulaire Jan Laco était en Slovaquie auprès de sa femme qui accouchait, le malheureux Ivanov s'est blessé à l'échauffement. Et c'est ainsi que Poluektov a renversé la hiérarchie en s'imposant comme la doublure de Laco au Barys, et donc comme le n°1 du Kazakhstan.

Un bilan honnête en championnat et une remontée dans l'élite : les dirigeants ont donc prolongé les contrats du sélectionneur national et coach de club Andrei Nazarov. Mais ni le contrat signé, ni la perspective d'intégrer la patinoire ultra-moderne de 12000 places d'Astana en septembre, ni les championnats du monde à Moscou sur le banc du Kazakhstan, n'auront été une motivation suffisante quand le SKA Saint-Pétersbourg, champion et plus gros budget de la KHL, a appelé Nazarov fin juin. Une proposition unique qui ne se refuse pas. Encore une fois, l'entraîneur-qui-fait-jaser ne sera resté qu'un an et change à nouveau de club...

 

Torpedo Nijni Novgorod (12e - 1er tour) : des casquettes pour un hat-trick... de pénaltys

SALMINEN Sakari 130506 421Même s'il est tenace en zone neutre et en zone défensive, le Torpedo a gardé sa réputation d'équipe offensive et active. Il escomptait renforcer ce talent en attque en octobre en récupérant dans un échange l'ancien capitaine de l'équipe junior russe Nikita Filatov. L'ex-numéro 6 de draft NHL a réussi des débuts idéaux contre Magnitogorsk puisque le public a jeté des casquettes pour fêter un "hat-trick"... dans la séance de pénaltys. Il a donc immédiatement démontré que sa technique était intacte... mais n'a marqué que trois buts dans le reste de la saison.

C'est tout le problème de Nijni Novgorod, qui était très dépendant de son premier trio. Les Finlandais Sakari Salminen et Jarkko Immonen y travaillaient pour le Canadien d'origine polonaise Wojtek Wolski, qui s'est décrit comme la "comète humaine de la ligue russe" après avoir remporté le concours de vitesse au All-Star Game de KHL. Les autres lignes étaient moins performantes, et le Torpedo n'avait donc que la dixième défense de la Conférence Ouest.

Le 22 janvier, après une série de 8 défaites, Nijni Novgorod tomba aussi à la dixième place de sa conférence. Avant le match, le président Oleg Kondrashov a précisé qu'inviter l'entraîneur Peteris Skudra était son idée, que la seconde saison était toujours difficile pour un coach, mais qu'il gardait patience car Skudra savait quoi faire. Une confiance méritée : le Torpedo a enchaîné avec une série de 8 victoires et s'est qualifié en play-offs. Il s'y est fait éliminer en cinq manches par le futur champion Saint-Pétersbourg.

 

HK Sotchi (13e - 1er tour) - remplir les sites olympiques

SotchiLe nouveau venu en KHL a bien rempli ses tribunes. Il faut dire que les tickets étaient cent fois moins chers qu'aux Jeux olympiques organisés dans cette même patinoire en février 2014. À huit euros pour les meilleures places en tribune centrale, les billets les moins chers de la KHL ont été conçus pour être attractifs : 7000 spectateurs en moyenne pour les 12000 places. Heureusement, car la fréquentation des patinoires est le seul élément qui contrebalance l'impression de vide laissée par nombre de sites olympiques un an après.

Cette volonté de donner un destin post-olympique au chantier pharaonique des JO explique évidemment la création imposée d'un club à Sotchi, sans le moindre hockey mineur (il a signé un partenariat avec le Berkut Kuban... qui s'est dissous en mai par manque d'argent). Il a connu la même réussite que tous les nouveaux clubs de KHL, atteignant les play-offs dès sa première saison. Cela n'avait pourtant rien d'évident, car le HK Sotchi a longtemps été dernier de la Conférence ouest en début de saison. Il est pourtant rentré dans la zone qualificative dès début décembre après une série de 10 victoires, en dépassant le Lokomotiv, qui s'est vengé en venant gagner 9-2 la confrontation directe. L'équipe de la Mer Noire a donc dû batailler jusqu'au bout pour prendre la huitième place qualificative à l'Ouest.

En tant que nouvelle équipe, elle s'est forcément appuyée sur ses joueurs étrangers, qu'elle avait le droit par dérogation d'aligner par 7 au lieu de 5 à ses rivaux. Le meilleur marqueur a pourtant été le trentenaire Ilya Krikunov (41 points), qui n'avait jamais dépassé 26 points et dont la carrière semblait perdue après avoir connu quatre équipes différentes en deux ans. La résurrection la plus attendue était cependant celle de Mikhaïl Anisin, l'ancien petit prince de Moscou, qui a connu six mois de "réflexion" après divers éclats extrasportifs, mais qui a progressivement retrouvé son niveau.

En play-offs, l'entraîneur Vyacheslav Butsaev avait le petit plaisir d'affronter le CSKA Moscou, qui l'avait licencié la saison dernière. Mais face à la meilleure équipe de la saison régulière, il n'y avait rien à faire et Sotchi a été balayé en quatre manches.

À cette époque, les joueurs n'étaient plus payés puisque les salaires de janvier et février n'ont été versés que... le 20 mai. Un délai expliqué par le changement de gouverneur du kraï de Krasnodar. Comme tout ce qui a trait aux investissements olympiques, la région reste sous perfusion artificielle et l'existence même du club reste une décision politique.

 

Salavat Yulaev Ufa (14e - 1er tour) - la disgrâce des anciens Maîtres

KAIGORODOV Alexei 110512 349C'est la grande affaire économico-judiciaire de l'année en Russie : les tribunaux de Moscou ont déclaré illégale la privatisation de la compagnie pétrolière Bashneft. Pendant l'ère Eltsine, synonyme d'autonomie des provinces, la propriété de celle-ci a été transférée par le gouvernement central au gouvernement régional de la République autonome de Bashkortostan, dirigé par Murtaza Rakhimov. Celui-ci a ensuite privatisé Bashneft en 2003 vers des compagnies liées à son fils Ural Rakhimov, qui les a revendues en 2009 à l'entreprise Sistema. Depuis lors, Bashneft est une entreprise florissante et prospère. Trop ?

Selon beaucoup d'analystes, le procès en cours est téléguidé par la compagnie Rosneft, tout comme l'affaire Yukos il y a quelques années. Une fois de plus, un oligarque puissant s'est retrouvé en prison : Vladimir Yevtushenkov, président de Sistema, paraissant pourtant acheteur de bonne foi puisque la privatisation douteuse a eu lieu bien avant... Quant à Ural Rakhimov, il s'est réfugié en Autriche pour échapper à la justice russe, qui s'est attaquée aux diverses sociétés qui lui appartiennent (et qui portent son nom).

Quand la société Ural-Invest a été mise sous séquestre à l'automne, le fonds caritatif "Ural" a expliqué que le financement de grands projets risquait de s'arrêter : la construction de la nouvelle Grande Mosquée d'Ufa, un nouvel hôpital pour les vétérans de guerre... et le financement de l'équipe de hockey sur glace du Salavat Yulaev Ufa. En effet, depuis 2010 (depuis que la famille Rakimov ne dirige plus le Bashkortostan), le financement public du sport ne passe plus par le budget régional, mais par ce fonds "Ural". Celui-ci a alors tenté d'utiliser l'opinion publique à son avantage : des bannières avec des slogans en sa faveur dans la Ufa-Arena, et de nombreux articles de presse "sur commande" pour expliquer toutes les merveilleuses réalisations de l'indispensable fonds "Ural". En vain. En Russie, quand la machine judiciaire commence à broyer des hommes autrefois puissants mais en disgrâce, elle fait rarement marche arrière...

Un nouveau sponsor a été trouvé en fin de saison : Bashneft ! Entre-temps, comme la privatisation a été jugée illégale, la compagnie pétrolière est redevenue la propriété majoritaire de l'État russe. Le prochain manager sera le meilleur joueur jamais formé à Ufa, l'ex-international Aleksandr Semak, qui est député à l'assemblée régionale, mais qui était aussi interdit de patinoire depuis ans après être devenu le principal critique des dirigeants. La "révolution de palais" est ainsi complète.

Comment l'équipe a-t-elle vécu cette saison tumultueuse en coulisses ? Pour rassurer le public, ses membres ont précisé que rien ne changeait dans leur quotidien. Et il est vrai que la saison sportive a été plus calme. Les médias avaient annoncé la démission de l'entraîneur Vladimir Yurzinov en décembre : fausse information ! Il est resté jusqu'à la fin de saison

Yurzinov n'aura pas à rougir de ses deux ans passés à la tête de l'équipe. Il aura pratiqué jusqu'au bout son hockey esthétique et créatif, que symbolise son meilleur marqueur, le défenseur très offensif Kirill Koltsov. Bien sûr, le Salavat Yulaev Ufa n'a pas réédité sa finale de 2014, mais il avait perdu deux joueurs-clés. Le duo offensif Kaigorodov-Pihlström était orphelin de son ancien partenaire Mirnov, ne trouvant jamais d'équivalent. Le gardien Andrei Vasilievsky, parti en NHL n'a pas non plus été remplacé, même si Vladimir Sokhatsky, également formé au club, a confirmé ses capacités au plus haut niveau.

 

Traktor Chelyabinsk (15e - 1er tour) : le nouveau manager a remodelé l'équipe

ATYUSHOV Vitali 110515 116La saison du Traktor a commencé par des bruits de couloir étranges mais insistants : le défenseur vétéran Vitali Atyushov aurait demandé au vestiaire de faire en sorte que le nouvel entraîneur étranger - Karri Kivi - soit vite mis à la porte. C'est arrivé à l'oreille des dirigeants qui ont immédiatement affirmé leur soutien au Finlandais. Mais, au cours de ce même mois de septembre, le club a viré son vice-président Vladimir Krechina et a engagé comme nouveau manager Sergei Gomolyako. Celui-ci n'avait donc aucune responsabilité dans le recrutement passé et était libre de faire table rase.

Le pire début de saison de l'histoire du club lui en a donné l'occasion. Karri Kivi s'est fait virer le 22 octobre, mais il n'a pas été le seul. Dans la foulée, l'international biélorusse Andrei Kostsitsyn, présent depuis plus de deux ans mais qui présentait un bilan médiocre (4 points et une fiche de -12 en 13 journées), a été envoyé à Sotchi. Quant à Kyle Wilson, arrivé en tant que meilleur marqueur du Dinamo Riga mais très loin de ce niveau (6 points et une fiche de -14 en 22 journées), il était renvoyé d'où il venait.

L'équipe a alors été confiée à Andrei Nikolishin, ancien joueur respecté à Chelyabinsk mais débutant en tant que coach : on serait peut-être plus indulgent avec lui. Nikolishin a vite trouvé son style : autoritaire sur le fond, mais se montrant très proche des joueurs dans chaque exercice, quitte à courir avec eux. Il introduit aussi de la variété dans la préparation, avec du volley, du water-polo... Sa première saison peut être qualifiée de succès, puisqu'il a ramené l'équipe en play-offs.

Il compte modeler l'équipe à son image puisqu'il a promis de la rebâtir à 50%. Stanislav Chistov, qui a totalement changé d'attitude à l'entraînement depuis qu'il a été nommé capitaine, en restera un leader. En revanche, le gardien Michael Garnett, un des héros des podiums 2012 et 2013, ne sera plus prolongé : même si les supporters restent attachés à lui, on lui reproche de ne plus s'entraîner correctement et d'avoir failli en play-offs contre Novosibirsk. Le Traktor espère que le jeune gardien champion tchèque, Pavel Francouz, sera la clé pour revenir dans le haut du classement.