NHL aux JO : de la réalité à la fiction ?

La Coupe du monde, close après la victoire du Canada, laisse une question en suspens : quand verra-t-on les meilleurs des meilleurs représenter leur pays ?

P1020180En 1998, la National Hockey League opérait pour la première fois une coupure dans son calendrier pour libérer ses joueurs en vue des Jeux olympiques d'hiver de Nagano. Pour la première fois de l'histoire, le tournoi olympique de hockey allait se dérouler avec les meilleurs des meilleurs : Wayne Gretzky, Patrick Roy, Brian Leetch, Dominik Hasek, Jaromir Jagr, Pavel Bure, Nicklas Lidström, Teemu Selänne, Peter Forsberg, tous les grands étaient réunis pour la ruée vers l'or olympique. Mais vingt ans plus tard, la participation de l'élite mondiale aux JO de Pyeongchang, dans la même zone géographique, demeure très incertaine.

Une discorde à 10 millions de dollars

Depuis de nombreux mois, les quatre entités n'ont réussi à se mettre d'accord : la NHL, son association des joueurs (NHLPA), le Comité International Olympique (CIO) et la Fédération internationale de hockey (IIHF) sur glace sont en pleine discorde pour évidemment une histoire de sous. Les points les plus sensibles concernent les frais de transport et d'assurance qui étaient couverts lors des cinq olympiades précédentes. En 2014, le CIO avait dépensé 14 millions de dollars pour s'assurer de la présence des stars du hockey à Sotchi. Mais ces frais, estimés par le président de l'IIHF René Fasel à 10 millions de dollars pour 2018, le CIO ne veut plus les supporter et la NHL n'a pas vraiment envie de mettre la main à la poche.

Depuis 1998, la participation des NHLers aux JO n'a jamais été aussi incertaine. Bill Daly, bras droit du grand patron de la NHL Gary Bettman, confirme qu'il n'y a eu aucune avancée ces six derniers mois et s'estime désormais encore plus pessimiste. En mai dernier, René Fasel estimait la probabilité d'un refus de la NHL à 60%. Interrogé lors de la dernière finale de la Coupe du monde, Fasel parlait d'un 50-50. Plus optimiste, le moustachu suisse n'a pas l'intention de baisser le pavillon si facilement, prêt à se creuser les méninges et avaler les kilomètres pour trouver une entente, l'image de sa discipline en dépend. Oui mais comment ? L'IIHF perçoit tous les quatre ans 40 millions de dollars versés par le CIO dans le but de contribuer au développement du hockey. Les fonds du CIO constituent une piste intéressante mais taper dedans, Fasel y a toujours été réticent car cela impacterait les programmes des jeunes hockeyeurs. À l'entendre, la meilleure solution serait de convaincre les comités nationaux olympiques et les fédérations nationales de hockey de financer les 10 millions nécessaires. L'opération "collecte pour les JO" est lancée.

Le propre plan de la NHL

L'IIHF doit se résoudre à trouver ses propres solutions alors que le CIO ne veut plus privilégier une discipline plus qu'une autre, et la NHL ne voit que peu d'intérêt à envoyer ses représentants en Corée du Sud. Selon Daly et la NHL, la participation aux JO constitue une opportunité relativement mineure et l'éventualité d'une nouvelle paralysie de la ligue le temps de la quinzaine olympique, en plus d'un décalage horaire important limitant les audiences, fait toujours autant grincer les dents. Et avec sa Coupe du monde, il semble que la NHL ait la volonté d'instaurer son propre calendrier international. Cette stratégie d'internationalisation a pour vocation de décupler les revenus directs (retransmissions, merchandising, revenus publicitaires, etc), alors que les JO généraient jusqu'à maintenant des revenus indirects.

Gary BettmanIl a fallu attendre 12 ans avant que la National Hockey League ne dégaine une nouvelle édition de sa Coupe du monde, remplaçante de sa défunte Coupe Canada. Mais cette fois-ci, Gary Bettman n'a pas l'intention d'attendre aussi longtemps pour la prochaine édition, il est bien décidé à en faire une compétition régulière. Le patron de la NHL la considère d'ailleurs comme une fondation d'un plan ambitieux : il envisage davantage de confrontations sur le vieux continent et des exhibitions Amérique du Nord / Europe style "Ryder Cup". La prochaine Coupe du monde devrait se disputer en 2020, avec une version toutefois revue et corrigée. Le tournoi n'a pas eu forcément le rayonnement souhaité par la NHL avec des sièges vides apparents en finale et des audiences décevantes (seulement 500 000 téléspectateurs devant la série finale sur ESPN).

L'élimination rapide des États-Unis a eu une lourde incidence sur ces audiences très convoitées. Les équipes Europe et Amérique du Nord U23, certes compétitives, n'ont pas leur place dans cette compétition, un système de qualifications pour les autres nations est déjà envisagé. Malgré les qualités indiscutables et insoupçonnées du Team Europe, l'affiche en finale entre Européens et Canadiens était loin de créer une atmosphère électrique comme sait le faire la grande messe olympique.

Pyeongchang ne semblait pas vraiment intéresser la NHL mais l'obtention des jeux d'hiver par Pékin pour 2022 a toutefois changé la donne. Le marché chinois, certes pour le moment encore dormant, possède indéniablement un potentiel séduction important. La KHL et la Russie se sont déjà engouffrées dans la brèche pour apporter leur savoir-faire au comité d'organisation 2022 et à la fédération chinoise. Le potentiel chinois, Gary Bettman en a également pleinement conscience, comme il le confiait à The Hockey News l'année dernière : "C'est un marché important, très important. Même si vous ne touchez qu'un seul pour cent de la population, c'est déjà une victoire." Alors la NHL à Pékin 2022, c'est déjà acquis ou presque. Qu'en est-il pour Pyeongchang 2018 ? La NHL s'abstiendra-t-elle pour mieux revenir ?

Vers une pression des joueurs ?

La NHL aux JO, il faut bien avouer que nous en sommes devenus dépendants. Les prouesses d'Hasek à Nagano, le but en or de Crosby à Vancouver et le show de TJ Oshie à Sotchi face à la Russie sont quelques uns des nombreux moments qui ont marqué les téléspectateurs lors des dernières olympiades d'hiver. Et par extension l'histoire de la discipline. Même les joueurs eux-mêmes voient les Jeux olympiques comme un événement incontournable, une chance trop rare dans une carrière pour se la voir enlever pour une histoire de gros sous. "Ma décision est la même [qu'il y a quatre ans, NDLR], quoi qu'il arrive j'y serai", ce sont les mots, fermes, d'Aleksandr Ovechkin qui a de nouveau menacé de mettre en parenthèses sa carrière NHL pour jouer les JO. Il y a quatre ans, il avait déjà mis en jeu son contrat avec Washington en lançant un ultimatum avant les jeux de Sotchi.

OVECHKIN Alexander 150516 936Attentif devant ce genre de remarque, d'autant plus de la part d'une des grandes stars de la ligue, Bill Daly avoue qu'il la prendrait davantage au sérieux si elle était suivie. Nul doute que d'autres voix devraient se faire entendre. Pour Sotchi, Patrick Kane avait soutenu Ovechin et les Russes, désireux d'obtenir leur revanche chez eux. Daniel Alfredsson et Jamie Langenbrunner avaient même joué les ambassadeurs de luxe pour Fasel. Pour 2018, Sidney Crosby souhaite que les problèmes se résolvent rapidement et Mike Babcock, qui a mené le Canada aux deux derniers titres olympiques, a tenu des propos très explicites : "la Coupe du monde était formidable, mais ce ne sont pas les Jeux olympiques. Ne soyons pas dupes." Voilà qui a le mérite d'être clair.

Les projecteurs de la Coupe du monde éteints, on peut présumer que Donald Fehr, représentant de l'association des joueurs NHL et convaincu que les jeux à la sauce NHL peuvent coexister avec la Coupe du monde, aura plus que le nom d'Ovechkin à avancer pour prétexter la volonté des joueurs de participer aux Jeux olympiques.

L'amateurisme, vestige du passé

Les joueurs "pros" aux JO, c'est une longue histoire. En 1970, le CIO était fermement opposé à leur participation aux compétitions internationales, faisant pression à l'époque sur l'IIHF pour conserver une forme d'amateurisme dans la discipline. Interdire des joueurs NHL de représenter le Canada ou les États-Unis, c'était purement hypocrite quand on constatait dans le même temps que les nations européennes, elles, n'avaient pas ou peu de stars en NHL mais bel et bien des joueurs talentueux dont le hockey était leur activité principale, donc bien assimilables à des "professionnels". Se sentant floué, le Canada boycotta les épreuves internationales dès le Championnat du monde 1970... qu'il était censé organiser pour la première fois de son histoire, à Winnipeg et Montréal. Ce n'est qu'en 1977 que l'on revit les Canadiens - qui avaient également refusé de disputer les JO 1972 et 1976 - aux Championnats du monde avec des relations enfin plus apaisées avec l'IIHF.

pyeongchang 2018 logo detailDeux décennies plus tard, il a fallu que la NHL mette fin à son deuxième lock-out, en 1995 après 15 semaines d'inactivité, pour considérer l'engagement de ses joueurs aux Jeux olympiques et favoriser une meilleure exposition à l'international. Auparavant, les puristes considéraient la descente comme l'épreuve-reine des Jeux olympiques d'hiver. Mais après cinq tournois olympiques de hockey réussis qui ont vu défiler une profusion de stars, difficile de ne pas confier cette couronne au hockey sur glace.

Pour Salt Lake City 2002 et Vancouver 2010, il n'y avait guère de difficulté pour s'entendre avec des tournois implantés sur les terres de la NHL, auréolés tous deux d'une finale Canada - États-Unis qui a maximisé les recettes. Les négociations pour Sotchi 2014 avaient pâti d'un lock-out 2012-2013 particulièrement dévastateur, la participation de la NHL aux JO n'étant officialisée que sept mois seulement avant que la flamme olympique ne soit allumée dans le stade. Pour Pyeongchang 2018, le couperet devrait tomber avant la fin de l'année. René Fasel a rencontré Gary Bettman et Donald Fehr le 19 septembre dernier et ils prévoient de se revoir en novembre. Christopher Dubi, directeur exécutif du CIO, a par ailleurs annoncé que les représentants de la NHL visiteront prochainement le site olympique sud-coréen. Dubi a également précisé qu'une décision devra être prise avant le 15 janvier 2017. Rendez-vous est donc pris pour éviter un bond en arrière de la discipline.