Julien remplace Therrien à Montréal, raisons et conséquences d’une décision qui change la donne pour les Canadiens.

L’histoire se répète à Montréal où, quatorze ans plus tard, Claude Julien remplace une nouvelle fois Michel Therrien derrière le banc des Canadiens. La décision peut surprendre car Montréal est en tête de la division Atlantique depuis le début de la saison et Marc Bergevin avait lancé un message fort l’été dernier en réitérant sa confiance pleine et entière en son coach malgré une saison ratée. Il faut en réalité creuser bien au delà des résultats pour comprendre les origines et l’ampleur du bouleversement qui vient de s’opérer.

Par Thibaud Chatel @batonsrompus

 

Un entraîneur reposant avant tout sur ses joueurs stars

Si sa fiche d’entraîneur de 194 victoires pour 121 défaites et 37 autres en prolongation depuis 2012 est respectable, elle cache en vérité une situation bien plus complexe qu’il n’y paraît. Michel Therrien n’a, depuis le début de sa carrière, jamais caché son penchant pour un hockey de la vieille école, basé sur la rigueur défensive et l’engagement physique. Il a toujours privilégié que ses équipes se débarrassent rapidement de la rondelle afin d’écarter le danger, puis de nouveau l’envoyer en fond de territoire adverse dans le but de mettre la pression sur les défenseurs. Ce sont là des tactiques très en vogue dans les années 90 et début 2000, lorsque les systèmes défensifs de trappe bloquaient le jeu et qu’il fallait plutôt chercher à occuper la zone adverse, comme lorsque les joueurs du rugby jouent au pied pour avancer. Il se situe donc presque à l’opposé du hockey de possession prôné et pratiqué par tous les derniers champions de la coupe Stanley.

Michel Therrien a cependant eu la chance de toujours pouvoir compter sur des individualités capables à elles-seules de porter une équipe à bout de bras. Lors de son premier passage à Montréal, José Théodore avait connu une saison exceptionnelle, étant sacré MVP de la saison. Le seul gardien à avoir mérité cet honneur depuis est… Carey Price en 2015. Le retour sur terre de Théo avait coûté son poste à Therrien dès la saison suivante. Il avait eu ensuite le privilège de coacher le début de carrière des Crosby, Malkin, Letang et Fleury, échouant en finale de la coupe avant d’être limogé la saison suivante, son remplaçant menant cette fois-ci les Penguins à la victoire.

Les choses ne changèrent pas à son retour à Montréal et après une demi-saison convaincante en 2012-13 où le tricolore présenta le 7e taux de possession de la ligue, les saisons suivantes les virent se classer 26e, 22e et 12e sur cette même mesure. Les Canadiens n’ont en fait largement dû leur succès qu’aux exploits de Price. Le cerbère était de fait le facteur déterminant de l’équation d’une défensive parmi les pires de la ligue pour le nombre de tirs accordés mais parmi les meilleures pour les buts encaissés. Et même si joueurs et dirigeants s’évertuèrent à répéter que Montréal n’était pas QUE l’équipe de Price, l’équipe s’est littéralement écroulée la saison dernière après la perte de son gardien, signe d’un déséquilibre profond et malsain.

 

La glissade de cette saison

Il paraissait dès lors justifié de se demander le bien-fondé d’une stratégie qui repose sur les épaules d’un seul homme plutôt que sur la force d’un collectif, mais Marc Bergevin avait pourtant choisi de passer outre. Il avait plutôt pointé du doigt un manque de leadership dans le vestiaire et donc la capacité des joueurs à répondre présent dans les moments difficiles. Ce début d’année semblait lui donner raison et il faut constater que le système de jeu des Canadiens était en nette amélioration, présentant à l’heure actuelle le 4e meilleur taux de possession de la ligue ! Il convient tout de même de mettre un bémol à cette performance. L’équipe a en fait continué sur le rythme des années précédentes, sauf en décembre où les Habs proposèrent un jeu plus inspiré qui ne dura malheureusement pas face à quelques défaites, pour le coup imméritées, qui firent faire marche arrière aux entraîneurs. Ainsi, au contraire des équipes très stables dans leurs stratégies comme Washington, San José ou Pittsburgh, la moyenne annuelle de Montréal est encore teintée positivement par ces 15 matchs de décembre et ne mérite peut-être d’être aussi haute.

L’histoire est la même au classement. Si Montréal avait commencé l’année en trombe grâce à un Carey Price au sommet de son art et une réussite des joueurs aux tirs assez insolente mais intenable à long terme, la suite de la saison est beaucoup moins reluisante. De fait, la fiche de 13 victoires pour 2 défaites (dont 1 en prolongation) qui avait propulsé le Canadiens en tête de la ligue affiche depuis lors 24 victoires pour 25 défaites (dont 7 en prolongations). Ainsi, Montréal s’accroche encore à la tête du classement grâce aux points engrangés en début d’année mais cette avance diminue dangereusement et Ottawa pourrait même les dépasser si les Sens gagnent leur matchs en retard.

Les 45 derniers jours ont donc semblé une longue épreuve pour les Canadiens, surtout que si Price faisait encore un travail haut de gamme à égalité numérique, il ne pouvait corriger une infériorité numérique défaillante qui coûta de nombreux buts. Les joueurs blessés en décembre étaient revenus au jeu et il n’était pas question de remettre en cause le leadership, puisque l’acquisition de Shea Weber et Andrew Shaw cet été devait résoudre ce problème. Le premier se faisait pourtant discret dernièrement et le second enchaîne les mauvaises pénalités depuis le début de la saison. Sans excuse ni bouc-émissaire véritable, Bergevin a-t-il alors réalisé que le coaching pouvait être à la source des maux ? Les joueurs paraissaient dernièrement démotivés sur la glace, non-préparés, or c’est bien le travail des entraîneurs de s’assurer que leurs troupes soient dans des conditions optimales au coup de sifflet de l’arbitre. Il transparait en réalité que Michel Therrien avait perdu l’appui de son vestiaire. Une prise de becs avec Price et un lynchage en public de Shaw, très respecté par ses équipiers pour son engagement physique, auraient, selon les observateurs, créé un climat tendu pouvant faire rejaillir des conflits plus ou moins enterrés. Le 8 février, après la défaite 0-4 face au Colorado, la nouvelle avait paru que Bergevin s’était entretenu avec ses leaders, Price, Weber et Pacioretty avant d’avoir une autre rencontre en face-à-face avec Therrien. Il semble aujourd’hui très probable que le Directeur Général ait sondé l’avis de ses joueurs sur l’ampleur du problème avant de prendre une décision. La déclaration de Price dimanche soir disant que l’équipe avait « perdu son identité » sonnait de plus comme une critique ouverte venant de la star pourtant d’habitude plutôt avare de paroles.

Le feu couvait mais la confiance historique de Bergevin envers son coach semblait à toute épreuve alors que les rumeurs d’un échange majeur visant à secouer les troupes paraissaient, elles, beaucoup plus probables.

 

La donne a changé avec la disponibilité de Claude Julien

Deux éléments ont cependant influencé la décision de Bergevin. Premièrement, le Directeur Général est persuadé que Montréal peut gagner la coupe Stanley dès cette année et doit tout faire en son pouvoir pour ne pas laisser passer cette chance. Ses leaders sont à l’apogée de leur carrière et le cap salarial risque de lui donner des maux de tête dans deux ans lorsque Price devra signer un nouveau contrat assurément juteux. Il est donc hors de question de laisser la machine s’enrayer maintenant, quoi qu’il en coûte. Deuxièmement, il est indispensable aux yeux de l’opinion publique québécoise que l’entraîneur-chef des Canadiens de Montréal soit francophone. Cela signifie que si Bergevin voulait limoger Therrien, encore fallait-il qu’une meilleure option soit disponible pour le remplacer.

Cette option s’est présentée la semaine dernière lorsque les Bruins de Boston ont choisi de laisser partir Claude Julien. Julien est possiblement le meilleur entraîneur francophone de NHL et est respecté comme tel, Bergevin ayant d’ailleurs pu le côtoyer et l’apprécier durant la Coupe du monde où les deux œuvraient pour Team Canada. Il paraissait clair que Julien ne resterait pas longtemps sans emploi et plusieurs équipes dont Vegas avaient déjà tâté le terrain en l’espace de quelques jours. Dimanche soir, quelques heures après une nouvelle défaite contre Boston (sic), Bergevin décrochait son téléphone et commençait les négociations. Au-delà de l’aspect émotionnel pour un francophone d’entraîner les Canadiens, il est évident que Julien préférait se retrouver avec une équipe compétitive plutôt qu’empêtré dans une équipe d’expansion ou en reconstruction. Mardi, vers 16h30 heure locale, les salles de presse prises au dépourvu se mettaient en ébullition. Bergevin venait encore une fois de surprendre son monde.

 

Que va apporter Claude Julien ?

Le monde du hockey paraissait clairement unanime à l’annonce de la nouvelle : Montréal venait de changer la donne et d’ajouter un atout maître à son jeu. Si les systèmes de jeu de Therrien ont été largement décriés, ceux de Julien passent pour être parmi les meilleurs de la ligue. Durant son passage à Boston, l’équipe a constamment fait partie des meilleures équipes de possession de la NHL, quel que soit l’effectif à sa disposition. Il a su profiter de l’apogée de ses joueurs vedettes pour atteindre deux finales et gagner la coupe en 2011. Pris par une administration aux actions douteuses qui le privèrent tour à tour de Tyler Seguin, Dougie Hamilton ou Milan Lucic, il continuait pourtant de faire des miracles avec pas grand-chose. Cette année, malgré le manque de profondeur en attaque, sans même un défenseur de niveau top-2 depuis que Chara a ralenti, il avait réussi à faire des Bruins une machine à dominer l’adversaire. Meilleur taux de possession de la ligue, 3e pour les chances de marquer, l’équipe était uniquement plombée par le pire taux de réussite aux tirs de la ligue et un Tuukka Rask en perte de vitesse. Dans leur sagesse habituelle, les dirigeants des Bruins ont alors préféré la décision facile de changer l’entraineur en vue d’insuffler un regain de vigueur à une équipe qui n’en manquait pourtant pas.

Julien a surtout comme marque de fabrique de bâtir des systèmes extrêmement hermétiques en défense, prônant une récupération rapide du palet afin de porter le danger chez l’adversaire tout en gardant la possession et donc le contrôle du jeu, le contraire de Therrien. Depuis 2007-2008, aucune équipe n’a accordé moins de buts que les Bruins, symbole d’un système collectif dépassant les seules qualités athlétiques d’un gardien.

Et l’attaque n’était pas en reste, contrairement aux croyances populaires, Boston s'est régulièrement classé  parmi les cinq meilleures équipes de la ligue pour les buts marqués, sans pour autant compter sur des marqueurs vedettes jusqu'à récemment. Julien sait ainsi pleinement exploiter toutes les ressources à sa disposition pour s’assurer que son équipe se crée le maximum de chances de l’emporter.

 

Claude Julien vient ainsi au 10e rang de l'histoire de la NHL pour le pourcentage de points par match parmi les coachs ayant dirigé plus de 500 rencontres dans la ligue. Michel Therrien se place lui au 22e rang.

coach records

L’autre divergence profonde qui devrait être observée concerne la gestion des joueurs. Là où Michel Therrien a toujours été très conservateur, refusant systématiquement de faire confiance aux jeunes joueurs comme Galchenyuk ou Beaulieu, favorisant les joueurs de soutien sans grand talent plutôt que les joueurs offensifs, Julien n’a jamais eu peur de faire confiance et de favoriser le développement par la pratique. Là où Therrien avait le bâton facile, Julien préfère la carotte. Il a ainsi propulsé cette année le rookie Brandon Carlo aux côtés de Zdeno Chara face aux meilleures lignes adverses, comme il faisait confiance à Dougie Hamilton à l’époque. La presse de Boston lui reprochait d’ailleurs régulièrement de ne pas préférer des vétérans aux jeunes. Il sera ainsi intéressant de voir ce qu’il fera de Nathan Beaulieu, encore cantonné à la 3e paire malgré des progrès constants ces derniers mois, surtout que Emelin n’est clairement pas à sa place aux côtés de Weber. Galchenyuk jouera-t-il enfin les minutes dignes de son talent sans se voir préférer un David Desharnais qui passait presque comiquement pour le chouchou du coach… Peut-on espérer voir un peu plus d’innovation ? Le temps manque et il est plus probable que Julien sera avant tout pragmatique d’ici la fin de saison.

De plus, il n’est pas dit que Bergevin ne fera pas un échange aidant l’équipe à atteindre la coupe, mais la décision qu’il vient de prendre risque de peser bien plus sur le futur de l’équipe que toutes les autres.