Igor Larionov

 

Avec ses passes millimétrées et intelligentes, Igor Larionov, le centre de la KLM, est peut-être le plus grand playmaker de l'histoire après Wayne Gretzky. C'est en tout cas l'avis de ce dernier : "C'est clair, sa vision du jeu était la même que la mienne. Sa passe et son sens du hockey étaient probablement plus similaires aux miens que ceux de n'importe quel autre joueur de l'histoire."

Mais, au-delà de sa créativité, le joueur de Voskresensk a surtout marqué la légende du hockey par son incroyable longévité. Il a passé plus d'un quart de siècle au plus haut niveau, dans deux systèmes différents, le système soviétique à la botte de Tikhonov des années 80, qu'il a contribué à faire s'effondrer, puis la NHL des années 90. Il ne s'est pas contenté d'une carrière, on peut presque dire qu'il en a eu deux. S'il a su durer, c'est grâce à sa discipline de travail qu'il s'est forgée lui-même, à l'image de sa diététique personnelle. Igor Larionov est un caractère rebelle qui n'a jamais admis la soumission, où qu'il soit passé, mais qui savait au contraire être exigent envers lui-même, et perfectionniste de son propre chef.

 

Voskresensk, la ville du hockey

Igor Nikolaïevitch Larionov n'est pas né à Voskresensk même, mais à cinq kilomètres de là, dans une banlieue nommée Lopatinsk, le 3 décembre 1960. Ce n'est que plus tard que la famille s'est installée dans la ville. À Voskresensk, tout le monde joue au hockey. Il n'y a pas une rue où l'on ne pratique pas ce sport, souvent même sans attendre l'hiver, à même le sol. Des compétitions sont organisées et encadrées partout par des bénévoles. Mais pour aller dans l'école officielle d'un club, dans un pays où les patinoires sont aussi rares que la passion du hockey est répandue, il faut passer par des détections. Igor a commencé dans la rue, où il a appris la compétition et la confiance en soi. Il allait à l'école avec des horaires normaux et a pu vivre sa vie d'enfant classique sans être entraîné au hockey à 100% de façon spartiate dès son plus jeune âge dans une école à champions. C'est peut-être aussi une des explications à son exceptionnelle longévité...

De 7 à 17 ans, donc jusqu'à son intégration en senior, Larionov est formé par l'entraîneur Dmitri Odinokov. Dès l'adolescence, le jeune joueur se fait un nom. La troïka qu'il forme avec Vladimir Soloviev et Aleksandr Gribanov remporte le classement des marqueurs d'un tournoi national soviétique de jeunes, le Palet d'or, remporté par les jeunes joueurs de Voskresensk à Cherepovets. Mais la croissance corporelle d'Igor est déjà inférieure à celle de ses coéquipiers. Il ne développe pas sa stature athlétique avec de la musculation comme eux, mais préfère travailler sa technique et son propre style.

Enrôlé de gré ou de force

En 1980/81, avant un match du Khimik Voskresensk contre le CSKA Moscou, Viktor Tikhonov explique à Larionov les plans qu'il a pour lui, et lui fait savoir que son avenir en équipe nationale est tout tracé... s'il rejoint le CSKA. La rencontre se termine sur un résultat nul, et la ligne de Larionov remporte son micro-match face à celle d'en face, Krutov-Zhlutkov-Makarov. Perçoit-il alors que c'est bientôt lui qui sera au centre de ce trio ?

Igor préfèrerait rester à Voskresensk que de partir dans cette équipe dont Vladimir Lavrentiev, qui avait quitté le Khimik pour le CSKA peu avant, ne lui a pas dit que du bien. Il déteste ce système qui incorpore tous les meilleurs joueurs dans une même équipe, qui en fait un passage obligé, mais son désir de faire carrière en sélection nationale est le plus fort. Il se sent envieux envers Vladimir Krutov, son compagnon en équipe nationale junior, qui a déjà pu disputer les Jeux Olympiques, alors que lui ne joue qu'avec la sélection B, désavantagé parce qu'il ne joue pas au CSKA. C'est ce qui lui fait préférer le club de l'armée et son entraîneur omnipotent Viktor Tikhonov à l'offre du Spartak du moins antipathique Boris Kulagin. Son mentor Nikolaï Epstein, le père du hockey à Voskresensk, est d'ailleurs le premier à lui conseiller l'évidence, ce transfert est inéluctable. Dans cette période du début des années 80, pas un joueur n'échappe à Tikhonov.

Le régime militaire, ce n'est vraiment pas pour Larionov. Au Khimik aussi, les joueurs sont regroupés dans une "basa" avec couvre-feu à onze heures du soir, mais c'est une petite ville, les distances sont minimes et il y a le temps de voir sa famille toute proche ou de sortir. Dans la base du CSKA, à Arkhangelskoïe, à trente-cinq kilomètres de Moscou, on vit coupé du monde, en vase clos, et l'épanouissement culturel et personnel n'est pas à l'ordre du jour. On ne sort jamais du même train-train, entraînement, parties de cartes et télé, retour dans sa chambre double (que Larionov partage avec Vladimir Zubkov), et cela agace Igor au plus haut point.

Diététique à base de légumes

Lever de la fonte, là encore, très peu pour lui, malgré les sarcasmes de Zhlutkov, un centre aux gros biceps mais qui ne soutient pas la comparaison avec Larionov crosse en main. La "diététique" CSKA, qui consiste à se gaver de plats copieux et carnés, ça ne correspond pas à ses habitudes de bonne nutrition. Dans l'armée, on ne discute pas les principes, on n'adapte pas la préparation à chacun, tout le monde doit manger les mêmes plats et faire les mêmes séances de musculation, comme de bons petits soldats. Mais le jeu de Larionov est fondé sur la vitesse et l'agilité bien plus que sur la force physique, et en constatant ses performances, on finit par le laisser suivre ses habitudes singulières. Il suivra toute sa vie la diète alimentaire préconisé quand il avait 17 ans par Yuri Korneev, le docteur du Khimik qui avait étudié la médecine tibétaine. Au CSKA, on s'accommode de ce provincial qui a un appétit de moineau, pire, qui mange surtout des fruits et des légumes ! Pour autant, personne ne s'inspire de ses méthodes. Dans la discipline militaire, on n'écoute pas les suggestions des subordonnés.

Dès le début, il est placé sur le premier bloc. Être au centre d'une ligne comprenant des joueurs si différents entre eux (le puissant Vladimir Krutov et l'artiste Sergueï Makarov aux ailes, l'improvisateur Slava Fetisov et le fiable Alekseï Kasatonov en défense), mais tous si talentueux, exige d'atteindre la perfection dans son rôle, de la place que chacun va prendre dans le mouvement à effectuer. Le jeu de Larionov s'enrichit de nouvelles combinaisons. Lui, le centre distributeur, parvient à marquer plus souvent, alors que ce n'était pas sa spécialité à Voskresensk. Mais cela ne le rend pas plus heureux. Chaque but marqué pour le Khimik était une contribution au succès de ses concitoyens, alors qu'au CSKA, il ne prend plaisir qu'au jeu lui-même, pas à l'environnement. Il n'a pas cette communion avec les spectateurs, la victoire est seulement un impératif fixé par des dirigeants qui n'ont aucune considération humaine pour leurs joueurs. Il ne peut pas aimer le CSKA. Il considèrera d'ailleurs que la ligne KLM aurait eu autant de réussite si elle n'avait joué ensemble qu'en équipe nationale, et qu'elle aurait été plus épanouie si Makarov était resté à Chelyabinsk et lui-même à Voskresensk.

Interdit de voyage à l'étranger

Larionov est plutôt doué pour les langues, et même avec ses rudiments scolaires, il a toujours essayé de communiquer avec des athlètes d'autres pays. C'est lui le premier qui a parlé du hockey soviétique à Wayne Gretzky à la Coupe Canada 1981. Mais lors des JO de Sarajevo 1984, où il remporte sa première médaille d'or olympique, il est réprimandé par Vladimir Yurzinov - l'assistant de Tikhonov - parce qu'il parle avec des "ennemis", et même parce qu'il félicite ou console d'autres compétiteurs russes alors que, selon ses entraîneurs, il doit penser au hockey 24 heures sur 24. Il faut dire que la tension est extrême pour Tikhonov lors de ce tournoi olympique, car il risque de perdre sa place en cas de second échec consécutif. Il rejette la pression sur ses joueurs qui sont paralysés par la peur et n'ont pas le même grain de folie improvisatrice que d'habitude.

De plus, en 1984, Youri Moïseïev est promu entraîneur du Dynamo. Or, en tant qu'adjoint de la sélection, il avait de bonnes relations avec Larionov et servait de fusible entre Tikhonov et les joueurs. Son départ laisse ces derniers à la merci du "dictateur", et la situation commence alors à se détériorer. Pendant la saison 1985/86, Larionov est interdit de voyage à l'étranger, que ce soit pour une tournée du CSKA en Amérique du Nord, pour un tour de Coupe d'Europe à Bolzano ou pour les matches de l'équipe nationale en Suède, en Allemagne de l'ouest et en Finlande. Aux journalistes étrangers qui s'interrogent sur son absence, on répond qu'il a la santé fragile, qu'il a une angine, etc. À chaque fois, on laisse croire à Igor qu'il part et on lui explique au dernier moment qu'il y a un problème de passeport. Sans doute une paranoïa, comme celle qui avait affecté les dirigeants tchécoslovaques au début des années cinquante, sur une possible défection de Larionov, qui a été drafté par les Canucks de Vancouver en juin 1985 et chez qui on craint une attraction fatale envers le monde occidental. Des rumeurs courent pour justifier sa mise à l'écart, comme quoi il se serait livré à du marché noir ou à de sombres intrigues. Il devient donc brusquement un paria rejeté et voit tout le monde lui tourner le dos, à part deux ou trois amis d'enfance à Voskresensk.

Les décisions arbitraires de la hiérarchie, les brimades pour ceux qui voudraient sortir du rang, Larionov en a assez, et il fonde espoir dans l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, un homme en qui il a immédiatement confiance et en qui il apprécie sa liberté de ton.

À partir de 1986, la situation se débloque pour "Larsa", comme on le surnomme au sein du CSKA. Il se marie avec Elena Batanova, une patineuse dont l'amour l'a aidé pendant cette année difficile. Et il est enfin autorisé à repartir à l'étranger. Les mêmes dirigeants militaires qui l'avaient soupçonné le félicitent maintenant du brio avec lequel il défend l'honneur de la Mère Patrie, presque étonnés qu'il n'ait pas fui à l'ouest.

Allergie à Tikhonov

Même s'il n'a plus l'étiquette du traître potentiel collée dans le dos, Larionov reste rétif à son statut de militaire. Il trouve ridicule de parader en uniforme alors qu'il n'a jamais vu un fusil de sa vie. Il n'a jamais accepté aucune montée en grade dans l'armée soviétique, ce qui est la règle pour ses dignes représentants que sont les joueurs du CSKA. C'est donc sans lui demander son avis qu'on l'a nommé lieutenant, en signant le papier à sa place. Mais il aura toujours un grade de moins dans l'armée que ses quatre compagnons de ligne, la "distinction" du rebelle.

Viktor Tikhonov ne tarit pas d'éloges sur le joueur Larionov : "C'est un académicien du hockey. Un constructeur. Il bâtit le jeu, et il peut aussi bien diminuer ou augmenter le rythme. Qui plus est, quand il est sur la glace, il est assez capable de désamorcer les conflits. Et pas seulement sur la glace, il isole ses partenaires de facteurs externes irritants. Sans jamais céder à la tentation de régler les disputes en recourant aux coups de poing, il exerce une influence favorable autour de lui, en particulier Krutov et Makarov. Je suis athée, mais je suis prêt à reconnaître qu'Igor Larionov est un meneur de jeu d'essence divine."

Néanmoins, en pratique, Larionov est devenu littéralement "allergique" à Tikhonov. Il ne peut plus le sentir. Excédé de la totale absence de liberté qui lui est laissée jusque dans les plus petits détails de la vie quotidienne, il traîne la patte. Il ne cache plus sa volonté de retourner au Khimik ou de partir en NHL, et on sent que les JO de Calgary sont peut-être le dernier tournoi commun de la KLM, qui tient à marquer le coup. Elle joue alors divinement, complètement libérée, comme pour un bouquet final. Mais les adieux ne sont pas encore d'actualité.

En novembre 1988, Larionov se fracture la cheville en se prenant le patin dans une lézarde de la glace lors d'un match de championnat à Chelyabinsk. Il consulte alors un nutritionniste et un spécialiste en médecine orientale, et suit un régime très spécial. Pendant trois semaines, il ne mange pas et ne boit que de l'eau. Quand cela devient insupportable, il mélange du miel à l'eau, ou de temps en temps prend des figues et des abricots secs. Son corps affamé n'utilise que ses propres forces et sa cheville désenfle. Il reprend la glace en à peine quatre semaines. Encore une fois, il a suivi sa voie plutôt que de se plier aux règles établies.

La lettre qui pourfend un système

Mais son véritable acte de rébellion, il l'a accompli un mois plus tôt dans une lettre ouverte adressée à Tikhonov et publiée dans l'hebdomadaire Ogoniok, un journal qui fait circuler les idées nouvelles sous l'ère Gorbatchev. C'est une véritable bombe incendiaire qu'il lance : "Camarade Tikhonov, vous nous avez déclaré une fois qu'un joueur devait être en bonne santé physique, mais que ses sentiments ne vous intéressaient pas. Et quand la santé défaille, on la stimule d'autres façons. Lorsque j'avais refusé de subir une injection avant les championnats du monde à Helsinki, on en avait même référé au Goskomsport (Comité des Sports). C'est tout à l'honneur de notre ligne que ni moi, ni Krutov, ni Fetisov, ni Makarov, ni Kasatonov n'aient souhaité accéder à un autre niveau de jeu par de telles méthodes, et que nous ayons toujours refusé ces injections." Sur ce point, Larionov se fera plus disert après son départ du CSKA en évoquant des contrôles truqués, où les assistants médicaux qui accompagnent le joueur sont soviétiques et délivrent des échantillons d'urine préparés à l'avance, à l'insu des dirigeants et des responsables généraux des contrôles anti-dopage.

Mais la lettre met aussi en cause la compétence de Tikhonov : "Vous avez instauré un culte de la personnalité autour de vous. Le débat n'existe plus et a été remplacé par une soumission totale. Mais votre système est en train de craquer de toutes parts, comme le système dirigiste qui était à l'œuvre dans ce pays. Et si nous avons remporté tant de victoires, c'est parce que nous occultions toujours de notre esprit les engueulades auxquelles vous vous livriez à la moindre erreur, et aussi parce que notre ligne se concertait en son sein pour élaborer sa tactique. Nous n'aurions jamais remporté tant de titres en suivant votre logique." L'amateur d'échecs Larionov vient de faire un échec au roi.

Jusqu'ici, Larionov n'avait pas cherché l'affrontement direct avec Tikhonov (et pour cause, il essayait plutôt au maximum de l'éviter), mais ces propos sonnent comme une déclaration de guerre. Pourtant, il ne sera pas écarté et mis au ban comme l'est le capitaine Fetisov qui se joint à l'opposition. C'est que Tikhonov est fragilisé désormais. Même le patriarche Tarasov, celui qui a créé le système de jeu du CSKA, se range du côté de Larionov. La seule solution pour le "tsar" est de discréditer son joueur. Au Mondial 1989, Tikhonov rabâche que sa première ligne n'est pas préparée, qu'elle a fait son temps, qu'il ne l'a sélectionnée que sur pression extérieure¨, et qu'il aurait gagné sans elle.

Vancouver, les grands espaces...

Larionov offre ses services au Khimik en cas d'échec des négociations pour aller en NHL. Et quand il signe le contrat avec les Vancouver Canucks le 1er juillet 1989, il s'arrange en bons termes avec son club formateur et peut partir outre-Atlantique le cœur léger, le plus loin possible de Tikhonov.

Passer de son deux-pièces à Moscou à une immense maison avec trois salles de bains, isolée en grande banlieue de Vancouver, cela fait un choc. Mais pour le couple qui n'a alors qu'une fille, Alyonka (Diana et Igor jr naîtront plus tard), c'est beaucoup trop grand, et cela laisse une impression, non pas de sécurité, mais de solitude, loin de l'atmosphère vivante de la ville. Le silence, seulement entrecoupé des bruits de la forêt et des craquements du bois, est oppressant. Que faire d'autant de pièces inutiles et inoccupées ? Au bout de trois mois, Elena pousse Igor à déménager dans une zone résidentielle plus proche du centre de Vancouver, dans un appartement certes encore luxueux, mais au troisième étage, avec de vrais voisins et une possible vie sociale.

Au-delà de cette histoire de domicile, Larionov doit s'adapter à un monde différent, en particulier à un hockey plus physique. La façon dont il s'y prenait avec son petit gabarit, il l'avait déjà expliqué deux ans plus tôt : "Quand vous arrivez à la balustrade, vous ne devez pas regarder votre adversaire dans les yeux comme pour lui dire 'OK, on va s'affronter !' Vous devez au contraire garder les yeux sur le palet et clouer votre adversaire contre la bande. Et comme l'autre gars ne s'attend pas à une mise en échec à ce point du duel, vous vous échappez avec le palet. En même temps, il faut juger des capacités de votre adversaire. S'il est plus lourd que vous, alors vous devrez prendre une posture plus large avec les jambes très écartées de façon à abaisser votre centre de gravité."

Igor s'adapte à des partenaires différents, et tous les ailiers sont ravis de se faire servir par un tel centre, qui prouve qu'il ne dépend pas de tout un collectif pour briller, comme le lui reprochaient certains Nord-Américains, mais qu'il est capable de produire son jeu en toutes circonstances, pourvu qu'on lui en laisse le loisir.

Ce ne sera pas le cas lorsque, après trois ans à Vancouver, il opte pour le championnat suisse et Lugano, excédé que les dirigeants russes réclament encore un pourcentage sur ses contrats NHL. Au Tessin, à force d'être invité à dîner avec de bonnes bouteilles, il développe un grand amour du vin, mais pas celui du hockey. Au lieu de le laisser jouer comme il l'entend, l'entraîneur suédois John Slettvoll entend en effet lui imposer son système. Igor appelle d'ailleurs Slettvoll "Svetlov" pour lui signifier qu'il est encore plus rigide que les entraîneurs soviétiques.

Un petit coin de Russie à Detroit

Larionov retourne alors en NHL à San José, où il retrouve Makarov. Leur première année est étincelante, avec un jeu de mouvement partagé par les cinq joueurs sur la glace. Mais la seconde saison, il se casse le pied, et quand il revient, l'équipe a changé. L'Américain Jeff Norton, le meilleur défenseur dans le jeu de transition, a été échangé. Larionov doit descendre très bas dans la zone défensive pour chercher les palets et n'a plus d'espaces ensuite pour créer du jeu face à un adversaire qui a le temps de s'organiser. Makarov est poussé à la retraite au cours de l'été, et le centre comprend qu'il ne peut plus pratiquer son jeu. Il demande à être échangé dès la reprise.

Detroit l'engage alors, quelques mois après... Vyacheslav Fetisov. Voilà un défenseur capable de soutenir l'offensive. Pas un hasard, il y a un plan derrière tout ça. Scotty Bowman, l'entraîneur de Detroit, se considère comme un disciple de Tarasov, et il rêve d'importer en NHL un peu du jeu russe traditionnel. Pour cela, il ne suffit pas d'avoir quelques individualités isolées, il faut former une ligne complète, c'est à dire un bloc de cinq joueurs, comme le préconisait Tarasov.

Larionov va alors sur ses trente-cinq ans, ses meilleures années sont théoriquement loin derrière lui, mais les perspectives ouvertes par Bowman lui font retrouver une seconde jeunesse. Pour faire place à Igor qui est son aîné de neuf ans, le centre Sergueï Fedorov, élu meilleur joueur en NHL en 1994, se mue en ailier droit. Il découvre les passes parfaites dans la palette alors qu'il est lancé à pleine vitesse et les opportunités que cela lui ouvre, et il réalise une de ses meilleures saisons, élu pour la deuxième fois meilleur attaquant défensif de la ligue.

À l'aile gauche, on retrouve Vyacheslav Kozlov, lui aussi centre à l'origine, et formé à la pépinière du Khimik Voskresensk tout comme Igor. En défense derrière ces "trois centres", il y a Slava Fetisov et Vladimir Konstantinov. Ce "Russian Five" enflamme la NHL avec son jeu de possession, et comme il porte le maillot rouge de Detroit, on a l'impression de revivre les grandes heures du hockey soviétique à "Hockeytown" (appellation que se donne la métropole de l'automobile américaine, mais qui pourrait tout aussi bien s'appliquer à une ville russe nommée Voskresensk...).

Qui de mieux pour en parler que Steve Yzerman, le joueur-symbole des Detroit Red Wings dont il a porté le maillot pendant vingt ans à une époque où tous les joueurs de la ligue sont échangés à tour de bras ? "Nous n'avions pas vu ce style de hockey ici depuis les compétitions auxquelles participait l'équipe nationale d'URSS. Nous devions nous entraîner contre cette ligne, dans des exercices à cinq contre cinq, et à chaque fois on se disait, bon sang, il va falloir qu'on joue contre eux. Une fois qu'ils avaient le palet, vous ne pouviez plus le leur reprendre, donc vous les pourchassiez pendant quarante-cinq secondes. Ils étaient complètement uniques en NHL."

En 1996, Detroit est le grand favori du championnat après avoir écrasé la saison régulière avec 62 victoires, mais bute sur Colorado et Patrick Roy en finale de la Conférence ouest. L'année suivante est la bonne, il aura fallu 42 ans pour que Detroit reconquière la Coupe Stanley. Mais six jours plus tard, la fête est endeuillée par l'accident de limousine dont sont victimes Konstantinov, Fetisov et le masseur Mnatsakanov après un tournoi de golf organisé par les Red Wings et conclu par un dîner. Igor Larionov, qui n'aime pas le golf, n'était pas venu, convaincu par sa fille de l'accompagner à la piscine alors qu'il aurait "dû" partager la même voiture. Vladimir Konstantinov sort du coma au bout de cinq semaines - pendant lesquelles il reçoit quotidiennement la visite de Larionov - avec des séquelles cérébrales irréversibles. L'année suivante, il est invité sur la glace, dans son fauteuil roulant, pour la seconde victoire consécutive de Detroit. Les Red Wings sont encore au sommet, mais il n'est évidemment plus question de l'éphémère "Russian Five".

Le doyen

À l'été 2000, Larionov est libre, et les Florida Panthers l'engagent pour encadrer le talentueux et capricieux Pavel Bure et lui distiller des palets en or. Mais il ne parvient pas à s'accorder avec le style rustique pratiqué par cette franchise qui balance les palets au fond. L'expérience tourne court. Au bout de trois mois, Igor retourne à Detroit, qui a bien plus besoin de sa créativité.

Il continue à se maintenir en aussi bonne forme et applique toujours sa propre diététique, à base de pâtes, de poisson, de poulet, et bien sûr de légumes, aux antipodes des habitudes alimentaires américaines. Il ne mange de la viande rouge que deux ou trois fois par mois, et la seule faiblesse qu'il s'autorise est son affection pour les croissants et le fromage au petit-déjeuner. Il suit un régime de travail personnel et travaille ses faiblesses. Il se prépare pour un ultime défi, revenir par la grande porte aux Jeux Olympiques en 2002. Ayant regretté d'avoir refusé l'aventure de Nagano juste par brouille avec la fédération russe et l'entraîneur Vladimir Yurzinov, ancienne âme damnée de Tikhonov, il revient à ceux de Salt Lake City, et est même nommé capitaine par son vieil ami Vyacheslav Fetisov, qui s'est vu confier les rênes de la sélection russe. Doyen de la compétition à 41 ans, il y côtoie un Ilya Kovalchuk qui avait à peine dix mois quand "Larsa" avait remporté sa première médaille d'or olympique. Cette équipe qui a réconcilié les générations termine à la troisième place.

Pour le grand succès, Larionov attend quelques mois de plus à l'occasion des play-offs de NHL. Il se fait pourtant une entorse du genou droit en demi-finale de Conférence contre Saint Louis après une collision avec le défenseur Aleksandr Khavanov, mais fait son retour au cours du tour suivant. Detroit compte surtout sur ses talents d'organisateur, en particulier en jeu de puissance, mais il se révèle buteur décisif. Les deux équipes sont à égalité une manche partout et le troisième match s'éternise. C'est au bout de cent quinze minutes de jeu que Larionov, qui avait déjà marqué plus tôt dans la soirée (ou plutôt dans la nuit), inscrit le but vainqueur qui met fin à la troisième prolongation. Personne n'attendait une contribution aussi directe du vieil Igor, qui est déjà le doyen de la NHL. Il est le symbole de cette équipe des "papys" de Detroit. Car les Red Wings ont fait la part belle à l'expérience en recrutant cette saison-là quelques-uns des grands anciens de la Ligue comme Brett Hull en plus des Dominik Hasek ou Brendan Shanahan.

Vieille crosse ou vieille rosse ?

Cette troisième Coupe Stanley avec Detroit est aussi la neuvième et dernière pour Scotty Bowman qui prend sa retraite. Igor se sent alors orphelin de cet entraîneur, et il aurait peut-être mieux valu qu'il arrête au même moment. Il a cependant toujours la fièvre du hockey, et il se fixe comme objectif de raccrocher les patins en 2003 après une nouvelle finale... Mais les Red Wings sont éliminés dès le premier tour des play-offs par Anaheim après une saison très décevante pour Larionov, qui termine avec une fiche négative. Il décide de prolonger d'une saison, mais refuse le "petit" contrat d'un million de dollars proposé par Detroit, se tournant alors vers le champion en titre New Jersey qui lui offre un demi-million supplémentaire.

C'est qu'Igor n'est pas si facile à gérer. Il a conservé son indépendance d'esprit, et avec l'âge, il n'est plus question de lui dire ce qu'il doit faire. Si Bowman jouissait de son respect, les autres coaches s'y cassent les dents, d'où le déclin de son rendement. En plein milieu d'un entraînement, le renommé Pat Burns, excédé par la mauvaise volonté de Larionov, lui lance : "Si mes exercices t'ennuient, tu peux t'en aller." Pas besoin de lui dire deux fois. Igor quitte la glace, et même si Burns déclare qu'il ne fera pas cas de l'incident, il en profite pour réduire le temps de jeu du Russe et ne plus l'aligner en jeu de puissance, où son impact est moindre que prévu.

"Les expériences négatives sont aussi des expériences", telle est la conclusion que Larionov a tiré de son passage chez les Devils. Car il n'a apprécie ni cette équipe ni la contribution de son entraîneur au hockey : "Je pense que les play-offs 1999, où New Jersey a facilement battu Detroit, ont porté un rude coup à la NHL. C'est là qu'a commencé la mode de la trappe. D'après mes observations, le hockey en NHL s'est alors substantiellement simplifié, il est devenu moins intéressant. Les audiences ont décru, et cela a prédéterminé le lock-out [qui a éclaté juste après la retraite d'Igor]".

Bien que Larionov ait sans doute fait deux saisons de trop, cela ne remet pas en cause sa longévité déjà fantastique. Au moment où sa carrière se clôt, il lègue un message aux générations futures : "Nous devons ramener l'attention sur le contrôle du palet, le patinage et la réflexion. Il y a si peu de créativité dans le jeu aujourd'hui. Tout l'accent est mis sur la trappe, et cela enlève vraiment toute excitation aux joueurs comme aux supporters. Tous les jeunes joueurs aujourd'hui s'entendent dire de s'en tenir à un jeu simple. Mais à force de faire simple pendant des années, ils oublient comment jouer, et après il est trop tard pour s'ouvrir. Nous devons laisser les gamins s'amuser et les encourager à être créatifs."

Créatif, c'est le mot d'ordre qui guide les deux filles d'Igor Larionov, qui visent des carrières artistiques. C'est parce qu'elles veulent se rapprocher de Hollywood qu'il quitte Detroit pour Los Angeles. Il est ensuite engagé comme conseiller spécial du SKA Saint-Pétersbourg. Après avoir contacté Scotty Bowman, qui refuse un emploi en Russie car son fils est atteint dans un cancer, Larionov joue les entremetteurs avec Barry Smith, l'ancien adjoint de Bowman qui avait organisé tactiquement les Red Wings. Il le recommande au club russe, puis devient début 2008 chargé de l'organisation du recrutement, en alternant trois semaines aux États-Unis et deux en Russie. Il prend du recul en 2009. Igor Larionov fait construire une maison dans la banlieue de Detroit, où il retourne, cette fois pour suivre son fils hockeyeur, pendant que ses filles déménagent à New York. Il faut dire que Larionov ne partage pas la vision d'Aleksandr Medvedev, président de la SKA et créateur de la KHL, car il pense que les clubs doivent s'auto-financer et ne pas dépendre du mécénat de conglomérats comme Gazprom. Il se reconvertit comme agent de joueurs, gérant la carrière de jeunes Russes venus en Amérique du nord, et inversement.

Marc Branchu

 

 

Statistiques

                                         (saison régulière)
                                        MJ    B   A Pts   Pén
1977/78 Khimik Voskresensk    URSS       6    3   0   3    4'
1977/78 URSS 18 ans        CE juniors    5    2   1   3    4'
1978/79 Khimik Voskresensk    URSS      32    3   4   7   12'
1978/79 URSS 20 ans        Tournoi-20    3    1   0   1    0'
1978/79 URSS 20 ans        CM juniors    5    2   4   6    8'
1979/80 Khimik Voskresensk    URSS      42   11   7  18   24'
1979/80 URSS 20 ans        Tournoi-20    3    2   3   5    0'
1979/80 URSS 20 ans        CM juniors    5    3   3   6    4'
1980/81 Khimik Voskresensk    URSS      43   22  23  45   36'
1981    CSKA Moscou          Europe      3    3   0   3    2'
1981    URSS              Coupe Canada   7    4   1   5    8'
1981    URSS                Izvestia     4    1   0   1    2'
1981/82 CSKA Moscou           URSS      46   31  22  53    6'
1981/82 URSS                amicaux     12    5   2   7    8'
1982    URSS                Mondial A   10    4   6  10    2'
1982    URSS                Izvestia     4    1   4   5    2'
1982/83 CSKA Moscou           URSS      44   20  19  39   20'
1983    URSS                Mondial A    9    5   7  12    4'
1983    URSS                Izvestia     4    1   3   4    2'
1983/84 CSKA Moscou           URSS      43   15  26  41   30'
1984    URSS                   JO        6    1   4   5    6'
1984    URSS              Coupe Canada   5    1   2   3    6'
1984    URSS                Izvestia     4    2   2   4    2'
1984/85 CSKA Moscou           URSS      40   18  28  46   20'
1985    URSS                Mondial A   10    2   4   6    8'
1985    CSKA Moscou          Europe      4    2   9  11
1985    URSS                Izvestia     4    2   3   5    6'
1985/86 CSKA Moscou           URSS      40   21  31  52   33'
1986    URSS                Mondial A   10    7   1   8    4'
1986    URSS                Izvestia     4    2   1   3    2'
1986/87 CSKA Moscou           URSS      39   20  26  46   34'
1987    URSS                Mondial A   10    4   8  12    2'
1987    CSKA Moscou          Europe      3    1   4   5
1987    URSS              Coupe Canada   9    1   2   3    6'
1987    URSS                Izvestia     5    1   1   2    2'
1987/88 CSKA Moscou           URSS      51   25  32  57   54'
1988    URSS                   JO        8    4   9  13    4'
1988/89 CSKA Moscou           URSS      31   15  12  27   22'
1989    CSKA Moscou          Europe      3    2   1   3
1989    URSS                Mondial A    8    3   0   3   11'
1989/90 Vancouver Canucks      NHL      74   17  27  44   20'         (play-offs)
1990/91 Vancouver Canucks      NHL      64   13  21  34   14'     6    1   0   1    6'
1991/92 Vancouver Canucks      NHL      72   21  44  65   54'    13    3   7  10    4'
1992/93 HC Lugano              LNA      24   10  19  29   44'     8    3  15  18    0'
1993/94 San José Sharks        NHL      60   18  38  56   40'    14    5  13  18   10'
1994/95 San José Sharks        NHL      33    4  20  24   14'    11    1   8   9    2'
1995/96 San José Sharks        NHL       4    1   1   2    0'
        Detroit Red Wings      NHL      69   21  50  71   34'    19    6   7  13    6'
1996    Russie           Coupe du monde  5    0   4   4    2'
1996/97 Detroit Red Wings      NHL      64   12  42  54   26'    20    4   8  12    8'
1997/98 Detroit Red Wings      NHL      69    8  39  47   40'    22    3  10  13   12'
1998/99 Detroit Red Wings      NHL      75   14  49  63   48'     7    0   2   2    0'
1999/00 Detroit Red Wings      NHL      79    9  38  47   28'     9    1   2   3    6'
2000/01 Florida Panthers       NHL      26    5   6  11   10'
        Detroit Red Wings      NHL      39    4  25  29   28'     6    1   3   4    2'
2001/02 Detroit Red Wings      NHL      70   11  32  43   50'    18    5   6  11    4'
2002    Russie                 JO        5    0   0   4    2'
2002/03 Detroit Red Wings      NHL      74   10  33  43   48'     4    0   1   1    0'
2003/04 New Jersey Devils      NHL      49    1  10  11   20'     1    0   0   0    0'
Totaux NHL                             921  169 475 644  474'   149   30  67  97   60'
Totaux en championnat d'URSS           457  204 230 434  295'
Totaux en équipe nationale d'URSS      192   73
Totaux en équipe nationale de Russie    14    1   7   8    6'

 

Palmarès

- Champion olympique 1984 et 1988

- Champion du monde 1982, 1983, 1986 et 1989

- Vainqueur de la Coupe Stanley 1997, 1998 et 2002

- Vainqueur de la Coupe Canada 1981

- Champion du monde junior 1979 et 1980

- Vainqueur de la Coupe d'Europe 1982, 1983, 1984, 1985, 1986, 1987, 1988 et 1989

- Champion d'URSS 1982, 1983, 1984, 1985, 1986, 1987, 1988 et 1989

Honneurs individuels

- Meilleur joueur soviétique 1988

- Membre de l'équipe-type du championnat soviétique 1983, 1986, 1987 et 1988

- Membre de l'équipe-type des journalistes aux championnats du monde 1983 et 1986

- Membre de l'équipe-type des championnats du monde juniors 1980

- Meilleur marqueur de la finale de Coupe d'Europe 1985

- Meilleur attaquant du tournoi des Izvestia 1985

 

 

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