La naissance de la DEL

 

En 1994, la fédération allemande, d'après l'initiative de son président Ulf Jäkel, décide de réformer radicalement l'ancienne Bundesliga. Certains clubs comme Weißwasser, par la voix de son manager Boris Capla, se plaignant ouvertement du danger d'une deuxième division peu attirante et risquée financièrement, on met sur pied une ligue fermée, fondée sur un système de franchises contrôlées par la DEL (Deutsche Eishockey Liga), qui doit alors être une émanation de la fédération.

Cette organisation est clairement calquée sur un modèle américain, et ses promoteurs ont d'ailleurs fait une tourné outre-Atlantique. Outre la r&eacue;férence NHL, ils citent comme inspiration l'International Hockey League (IHL), une ligue américaine présenté alors comme un modèle de réussite économique après son expansion dans les grandes villes des années 80. Ce qu'ils ne savent évidemment pas encore, c'est que l'IHL, en crise financière, fermera ses portes en 2001. Plusieurs voix critiques s'élèvent contre la nouvelle ligue, mais à l'heure d'entériner la réforme, seul un président refuse de la voter : Hans-Ulrich Urban (Krefeld).

À l'ancienne Bundesliga à douze clubs, on rajoute non seulement le promu Augsbourg, mais on repêche également le relégué Ratingen et cinq clubs supplémentaires : Kassel, Francfort, Hanovre, Weißwasser et Nuremberg. Ainsi est formé un championnat professionnel à dix-huit clubs, dont seize doivent se qualifier pour les huitièmes de finale, et dont aucun ne court le risque de descendre en division inférieure.

Faillite inaugurale du champion

Dix-huit, mais bientôt dix-sept. Le champion en titre, le Hedos Munich, n'a pas des finances très saines. Aux temps de la Bundesliga, il n'aurait jamais pu repartir compte tenu des règles alors en vigueur. Mais Munich est le siège de la fédération, et on peut difficilement se passer de la capitale bavaroise. Voilà pourquoi la nouvelle SARL des "Mad Dogs" est autorisée à prendre le départ. Mais les chiens fous de la gestion ne survivront que quelques mois. Juste avant le tournoi final de Coupe d'Europe, Munich fait faillite, contraignant la fédération internationale à repêcher un remplaçant en catastrophe. Quelle sévère coup porté à l'image du hockey allemand ! Ce n'est que la première d'une longue série de banqueroutes qui marqueraient les premières années de la DEL. Kaufbeuren, Düsseldorf, Riessersee, Weißwasser (dont l'inclusion artificielle en élite n'a donc pas résolu les problèmes), Landshut, Rosenheim, autant de bastions historiques du hockey allemand qui tombaient les uns après les autres. De nombreux autres passèrent sur le fil du rasoir, dont le club-phare Mannheim, qui a vu la mort de près en 1998.

Mais on n'en est pas encore là. Ce qui marque la première année de la DEL, c'est surtout la désaffection des spectateurs. Ceux-ci se désintéressent d'une ligue qualifiée de "zoo" (ceci en raison des nouvelles appellations animalières des clubs qui remplacent les noms traditionnels - et ce non comme surnoms, mais de manière officielle puisqu'ils sont la dénomination légale des SARL qui composent la ligue) qui a perdu son enjeu sportif et sa représentativité du fait de la suppression de la relégation et de la promotion.

Au coup d'envoi de la saison (match Augsbourg - Munich), tout semble pourtant aller pour le mieux : le coup d'envoi est donné devant de nombreux VIP par Bobby Hull, une des légendes de la NHL (qui sera plus tard au centre d'une polémique au Canada pour avoir exprimé ses sympathies pour le nazisme et l'eugénisme dans un journal russe anglophone). Problème, Hull ne sait pas trop ce qu'il fait là, et il a tellement abusé du vin en salle VIP qu'il tient à peine sur ses jambes. Néanmoins, la présence médiatique est importante, et les salles de presse relaient le nouveau modèle de la DEL, même si c'est parfois pour la décrier, tant elle est à l'opposé de la conception qu'on se fait du sport.

Enrichissement personnel ?

Avant même la catastrophe Munich, les premières lézardes apparaissent en novembre quand ses adjoints s'intéressent au président Jäkel, soupçonné d'avoir fait cavalier seul et de s'être enrichi au passage. Dans un courrier interne (rendu public quelques semaines plus tard), ils s'étonnent : le contrôle des finances des clubs a été confié à une entreprise dont il est comme par hasard l'un des actionnaires. De plus, l'agence chargée de concevoir les nouveaux logos des clubs est une entreprise originaire de Kaufbeuren, la ville natale de Jäkel.

Cette affaire éclate début novembre, la fin des Mad Dogs fin décembre, et Jäkel ne pourra poursuivre son mandat que jusqu'au 18 février, où, acculé, il n'aura plus d'autre choix que de se retirer. Le nouvel homme fort du hockey allemand se nomme alors Bernd Schäfer troisième du nom, un avocat de Cologne qui exerce également la fonction d'agent de joueurs de football, et qui est élu porte-parole des clubs de DEL. Schäfer III peut alors placer des hommes à lui à la tête de la fédération : Rainer Gossmann comme président et Rudolf Schnabel comme vice-président.

Il espérait ainsi exercer le plein contrôle sur la fédération, mais cet espoir sera vite déçu. L'ancien gardien international Gossmann ne lui obéit pas autant qu'il l'escomptait, et se met en tête de représenter les intérêts de tous, y compris des petits clubs. Ainsi la fédération résiste-t-elle à la tentative d'indépendance de Schäfer III. En effet les clubs veulent se dégager de la dîme qu'ils doivent verser : 9% des recettes aux guichets à la fédération, et 2% à leur ligue régionale. À l'été 1995, Schäfer III annonce la fondation d'une NEL (Nationale Eishockey Liga), mais la fédération riposte en faisant valoir qu'elle est la seule représentante agréée par la fédération internationale, et que tous les transferts doivent passer par elle. La NEL serait ainsi une ligue illégale, sans lien au marché international. Mais ce n'est que partie remise...

Un contrat mirobolant

Bernd Schäfer III ne perd pas espoir et explore d'autres pistes. En attendant, la DEL signe son plus brillant succès, dans le domaine des droits télévisés. Depuis 1992, la Bundesliga puis la DEL est sous contrat avec la chaîne payante "Premiere" qui a pris le relais de la télévision publique et offre des retransmissions de qualité (16 caméras, analyses, reportages...), mais qui n'obtient que des audiences décevantes pour son match de la semaine du dimanche après-midi, descendant même une fois jusqu'à moins de 30 000 téléspectateurs, et s'est peu à peu désengagée, ne retransmettant pas en 1996 les huitièmes de finale de play-offs qu'elle estimait dévalués, puisque 16 des 17 équipes y participaient. En 1997, à l'heure de renouveler le contrat, la télévision payante est dans une période de concurrence féroce, et le groupe Taurus du magnat Leo Kirch se lance dans une surenchère avec Bertelsmann et son canal "Premiere". C'est la DEL qui y est gagnante, puisque le premier nommé empoche la mise pour pas moins de 87 millions de marks (45 millions d'euros environ) sur trois ans. Chaque club reçoit ainsi chaque année la somme rondelette de 1,7 million de marks (contre 400 000 auparavant). Les ambitions démesurées de Kirch s'avèrent illusoires : seulement 30 000 personnes s'abonnent à sa télévision numérique DF1 la première année, et le hockey sur glace n'est pas un produit d'appel. Quant au match de la semaine, qui est lui diffusé sur une chaîne sans décodeur, DSF, appartenant aussi à Kirch, il dépasse rarement la barre des 200 000 téléspectateurs, et descend même jusqu'à 12 000. Le hockey sur glace est devenu un sport confidentiel, renfermé sur son petit marché, qui n'intéresse plus les télévisions publiques. Celles-ci, qui étaient partiellement associées à l'offre concurrente, ne diffusent plus les images de la DEL, qui a préféré l'argent à une large diffusion. Malgré tout, l'objectif de remplir les caisses est atteint, même si la DEL sait pertinemment qu'elle n'obtiendra plus jamais un contrat pareil.

La rupture : DEL, deuxième du nom

Ce contrat peut donc servir à Schäfer III à rompre définitivement avec la fédération. Il s'appuie pour cela sur la décision d'une commission d'arbitrage dirigée par Bernhard Reichert, et qui déclare le contrat de franchises de la DEL nul et non avenu. En plein milieu de ce bras de fer, la DEL est allée jusqu'à refuser de libérer les internationaux allemands pour deux matches amicaux contre la Norvège, qui doivent être annulés.

La tentative de Schäfer de se présenter aux élections fédérales se solde par un échec, et Gossmann conserve son poste. La rupture est donc consommée. Le système de franchises créé par la fédération étant jugé illégal, Schäfer fonde une DEL indépendante, entièrement contrôlée par les clubs, qui peut se développer grâce à la manne providentielle des droits télé. La fédération tente un temps de mettre sur pied un semblant d'élite qui ferait abstraction de la DEL, une nouvelle Bundesliga, mais la DEL contre-attaque en se rebaptisant "DEL - Die 1. Bundesliga". La fédération reviendra peu à peu à la raison, son championnat-phare s'appellera de nouveau "deuxième Bundesliga", et les deux parties recommenceront peu à peu à discuter pour savoir comment travailler ensemble et remettre sur place un système de promotion/relégation.

Dans l'intervalle, la DEL a complètement changé de visage. Après l'arrêt Bosman, la ligue a en effet commis sa plus grande erreur en décidant de libéraliser complètement le nombre des étrangers. Schäfer III explique alors : "Les supporters veulent voir du haut niveau et s'identifier avec les victoires de leur équipe. La nationalité des joueurs n'a rien à y voir." Pourtant, lorsque les Berlin Capitals engagent le défenseur canadien McAusland (littéralement "McÉtranger" dans la langue de Goethe), même le très sérieux quotidien Die Welt, l'équivalent allemand du Monde, ne résiste pas à titrer sur ce joueur bien-nommé en ajoutant que "la DEL n'est plus un championnat d'Allemagne".

La ligue est envahie par les Canadiens, le jeu y devenant de plus en physique, voire brutal. Des joueurs allemands internationaux de grande qualité comme Tobias Abstreiter disparaissent dans les divisions inférieures, et l'é squipe nationale, qui n'a jamais quitté les huit ou dix première places mondiales de son histoire, ne parvint même plus à se maintenir dans un groupe A à seize équipes.

Il faudra la descente de l'Allemagne dans le groupe B pour faire évoluer les choses, et on commencera à réintégrer peu à peu les joueurs locaux, surtout après le départ de l'idéologue du libéralisme et du hockey dans les grandes villes, Bernd Schäfer III. Malgré des soubresauts et des réticences persistances, les choses évoluent avec un peu de bonne volonté. L'organisation du Mondial à domicile par l'Allemagne doit ainsi marquer le début de la renaissance de l'équipe nationale et de la reconquête du grand public.

Marc Branchu

 

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