Hockeyeuse et opposante à la dictature

Après vous avoir exposé le contexte sulfureux du Belarus, où l’IIHF maintient le Mondial 2021 malgré l’indignation du peuple biélorusse et de la communauté internationale, il nous paraissait opportun de recueillir le témoignage d’une citoyenne biélorusse… et gardienne de hockey.

Déni de la pandémie, élections douteuses, violentes répressions de la police et de l’armée, oppression et/ou emprisonnement des opposants, président de la fédération biélorusse soupçonné de complicité d’assassinat politique : les Biélorusses sont révoltés alors que le pays bascule dans le chaos. Et la tenue d’un Championnat du monde, quand bien même le hockey est le sport national, n’intéresse personne.

Vous avez forcément vu ces immenses manifestations défiant le régime en place. Ce sont tous les corps de la société qui sont mobilisés face au dictateur Loukachenko, président depuis 1994, dont le milieu sportif. La basketteuse Yelena Levtshenko, très populaire dans son pays, est très impliquée dans l’opposition. Elle a d’ailleurs passé quinze jours dans la redoutable prison d’Okrestina, à Minsk, où des passages à tabac, des actes de viol et de torture ont souvent été relatés.

La prise de position dans un régime extrêmement répressif est un risque. Ces athlètes sont souvent expulsés de leur fédération et perdent leur travail.

Mais ce risque, beaucoup ont décidé de le prendre. Dont Julia Abbasova, gardienne de hockey de 33 ans et très investie pour un retour à la démocratie. Julia a réussi à fédérer bien au-delà de la famille du hockey. Sa pétition et sa lettre ouverte à l’IIHF – peu regardante lorsqu’il s’agit d’étudier la situation des droits de l’homme – pour décourager l’organisation du Mondial sur sol biélorusse sont remontées au-delà de la sphère du hockey, jusqu’aux plus hautes autorités gouvernementales. Cette pétition a d’ailleurs réuni plus de 40 000 signatures.

Dans un pays où le hockey est roi, où le nombre de patinoires est supérieur aux stades de foot, mais où il n’y a qu’une poignée de joueuses, Julia incarne le changement. Confessions d’une gardienne de hockey qui n’a pas froid aux yeux, et toujours attachée justement à ce que chacun ouvre les yeux.

En guise de présentation, vous êtes hockeyeuse. Vous jouez au Belarus, c’est ça ? Et quelle est votre profession ?

À Minsk, je joue au hockey dans deux équipes amateures, avec des hommes car nous n’avons pas de hockey féminin ici au Belarus. Ce qui n’est pas un problème pour moi car j’ai des coéquipiers formidables.

J’ai l’habitude de jouer dans la ligue féminine d’Ukraine, j’ai d’ailleurs été championne d’Ukraine en 2018 et médaillée d’argent en 2019 avec mon équipe des Kharkiv Panthers. Ma carrière de joueuse s’effectue via la fédération ukrainienne de hockey mais, en raison de la pandémie covid-19, le championnat de hockey féminin est annulé dans ce pays. Donc pour le moment, je ne joue qu’au Belarus – en équipe masculine. Honnêtement, jouer en équipe féminine me manque vraiment. Alors actuellement, je suis à la recherche d’opportunités pour jouer dans n’importe quelle équipe féminine.

En parallèle, je travaille quotidiennement en tant que spécialiste marketing numérique et mobile dans une entreprise informatique. Je suis justement en train de préparer une maîtrise en marketing numérique. Tout cela, ainsi que l’entraînement et les matchs de hockey, prennent l’essentiel de mon temps.

Hormis le hockey, vous êtes très investie contre le régime dictatorial qui gangrène le pays depuis 1994. Vous avez mis en ligne une pétition contre le Championnat du monde 2021 organisé à Minsk, qui a obtenu plus de 40 000 signatures. Comment la justifiez-vous et quel est votre but ?

Le 13 août, quand internet a été réactivé dans le pays (l’accès au web étant régulièrement perturbé, NDLR) et quand nous avons vu ce qu’il s’était passé à Minsk du 9 au 12 août, les gens ont été choqués et effrayés par le niveau de cruauté et de violence exercé contre les manifestants pacifiques. Des appels à mettre fin immédiatement à la violence et à la nécessité d’enquêter sur les cas d’abus de pouvoir par l’armée ont commencé à retentir de partout. De la part des médecins, des journalistes, des travailleurs, des athlètes, des enseignants, des médias, et bien d’autres.

De nombreux athlètes, très populaires, ont signé une lettre ouverte pour interpeller les autorités. Mais beaucoup ont été renvoyés de l’équipe nationale, licenciés, condamnés à une amende ou arrêtés.

Je voulais absolument provoquer une réaction de solidarité dans la communauté du hockey. Mais il est vite devenu clair que ceux qui voulaient s’exprimer l’avaient déjà fait. Les autres ont choisi de se taire, ce qui est pour moi un acte de lâcheté totale.

Le principal objectif de cette pétition était d’attirer l’attention de la communauté du hockey et le monde sportif sur ce qu’il se passe au Belarus. Beaucoup disent que le sport n’est pas dans le champ de la politique. Mais le Belarus est un cas unique. Le hockey est le sport favori de Loukachenko, qui ordonne personnellement de mettre en prison des milliers de personnes, sans procès. Il couvre l’anarchie totale nourrie par le comportement de la police, du KGB et de l’armée. Organiser un championnat du monde ici, ce serait une célébration personnelle pour un dictateur, non-légitime. Et de fait, cela conforte l’idée que le responsable d’un génocide de son peuple peut célébrer l’ouverture des Championnats du monde. Comme si de rien n’était.

Les événements qui se sont enchaînés n’ont fait que renforcer mon souhait d’écrire une lettre à l’IIHF et de lancer la pétition. Plus de 25 800 personnes ont été arrêtées pour des motifs politiques au cours des deux mois et demi de pétition. Et aucune action n’a été engagée contre les forces de l’ordre.

Le Belarus vit désormais sous un régime de bandits armés. Surtout, les gens sont effrayés par la police et l’armée, qui exécutent calmement les ordres criminels d’une seule personne au lieu de protéger leur propre peuple.

Qu’attendez-vous de l’IIHF ? Pensez-vous que la fédération internationale changera de position ?

Depuis le 13 août, date à laquelle la lettre ouverte à l’IIHF a été envoyée et publiée, la controverse sur la possibilité de déménager le Mondial de Minsk est passée de « nous n’envisageons pas le déplacement » à « nous sommes sérieusement préoccupés par la possibilité de tenir les matchs à Minsk ». Il y a quelques jours à peine, le 21 novembre, le vice-président de l’IIHF Kalervo Kummola a tweeté qu’il pensait que le Championnat du monde 2021 ne serait pas organisé à Minsk.

Le sujet a été mis sur le tapis en grande partie grâce aux actions du gouvernement letton, à Svetlana Tikhanovskaïa (leader de l’opposition battue aux présidentielles biélorusses avec un score plus que douteux, NDLR), au Fonds de solidarité sportive du Belarus et aux médias. L’IIHF doit prendre le problème au sérieux et réagir.

L’un des événements les plus importants de ces derniers temps, qui devrait sans aucun doute être examiné par l’IIHF, est le cas de l’implication de l’actuel président de la fédération biélorusse de hockey sur glace Dmitri Baskov dans la mort de Roman Bondarenko, un incroyable artiste de Minsk âgé de 31 ans. Le Fonds de solidarité sportive, dirigé par la nageuse triple médaillée olympique Aliaksandra Herasimenia, a annoncé qu’ils enverraient prochainement un rapport sur le rôle de Baskov dans le meurtre de Roman au Comité National Olympique.

Je me demande comment l’IIHF voit la possibilité d’organiser le championnat du monde dans un pays où le président de la fédération nationale de hockey sur glace, avec des policiers entièrement équipés, participe au passage à tabac de civils innocents ? Ce serait d’un cynisme complet.

Ces derniers mois / semaines, les Lettons, qui co-organisent le Mondial dans leur pays, ont apporté beaucoup de soutien dans le but de déplacer la compétition hors du Belarus. Quelques personnalités du hockey, dont Peter Forsberg, l’ont également fait, les joueurs pourraient boycotter le tournoi à Minsk. J’imagine que ce soutien est très important pour faire évoluer la situation, non ?

Tout à fait. Le fait que les Lettons soient parmi les premiers à soutenir l’idée d’exclure le Belarus de la co-organisation du Mondial était très encourageant pour nous et notre pétition. Nous avons eu un soutien à un très haut niveau gouvernemental. Puisque nous parlons de réactions dans la communauté de hockey, je dois dire que le soutien de la part des joueurs, des équipes et des représentants des fédérations nationales de hockey sur glace est tout aussi important car ce sont les voix de notre discipline.

Beaucoup de Biélorusses sont reconnaissants envers le club KHL des Jokerit de ne pas venir à Minsk pour jouer contre le Dinamo, où Dmitri Baskov était directeur général à l’époque. Ce qui me rend heureuse, c’est que de plus en plus de personnes liées au hockey, et à tous les niveaux, ont commencé à parler de l’impossibilité de tenir un championnat du monde à Minsk, et de l’éventualité de le boycotter.

Les marches pacifistes sont impressionnantes. Pensez-vous que Loukachenko abandonnera le pouvoir ? Avez-vous peur des répressions et de ce qui pourrait se passer par la suite dans votre pays ?

Je suis persuadée que Loukachenko demeurera au pouvoir, quel qu’en soit le prix. Il est prêt à tout pour rester au pouvoir, même tuer des gens. Une terreur à grande échelle est désormais lancée contre la nation biélorusse. Nous avons l’impression de vivre en 1937. Le pays sombre dans l’anarchie. Vous pouvez vous faire arrêter à tout moment, n’importe où. Comme Andrei Krauchanka, décathlonien médaillé d’argent aux Jeux olympiques 2008, et Ivan Ganin, champion du Belarus à plusieurs reprises de kickboxing et boxe thaïlandaise. Tous deux ont été brutalement sortis de leur voiture et retenus menottés dans un parking.

La loi en tant que mécanisme est morte. Les lois ne sont utilisées que de manière unilatérale, pour jeter des manifestants pacifiques en prison. Selon les défenseurs des droits de l’homme, il y a actuellement environ 4000 demandes d’ouverture de poursuites pénales contre des policiers pour usage de violence injustifiée. Devinez combien de cas ont été traités ? Zéro !

Les ordres sont simples : les structures militaires censées protéger la nation ont eu carte blanche pour réprimer et opprimer des citoyens pacifiques. Ils agissent comme cela parce qu’ils savent pertinemment qu’ils ne seront pas inquiétés.

Je suis convaincue que, très bientôt, Loukachenko apparaîtra dans les livres d’histoire comme un dictateur, entre Staline et Hitler. Nos enfants ne comprendront jamais comment de telles atrocités et répressions ont été possibles au cœur même de l’Europe du XXIe siècle…

Nous remercions Julia Abbasova pour son témoignage, ainsi que les photos qu’elle nous a transmises pour illustrer l’article. Vous pouvez retrouver sa pétition ainsi que la lettre adressée à l’IIHF sur ce lien.

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