Le tournoi de rêve de Nagano : mythes et réalités

Hockey Archives s’est enrichi de nombreuses pages inédites qui retracent de fond en comble un moment marquant de l’histoire du hockey sur glace : les Jeux olympiques 1998 de Nagano.

L’arrivée des joueurs professionnels de la NHL aux Jeux olympiques suscita une attention médiatique sans précédent pour le hockey, y compris en France. Nous reconstituons pour vous l’atmosphère, les enjeux et les coulisses de ce tournoi de légende à travers cette présentation complète et inédite des JO 1998 : une plongée dans cette époque-charnière.

Huet, pas encore immortel

L’équipe de France aborda ce tournoi dans le contexte très compliqué décrit dans la présentation, et directement face à une équipe inconnue, le Bélarus. Mais elle n’était apparemment pas la seule à être inconnue. Découvrez en images dans ce résumé du match de quel étrange prénom – tant sur la feuille de match officielle que sur les incrustations télé – on avait affublé le jeune gardien français et grand espoir national, Cristobal Huet, comme s’il était quelque acteur français exporté à Hollywood.

Stars de NHL venues en… spectateurs

Ce tournoi olympique fut forcé par la NHL d’adopter une formule bâtarde en deux phases, avec un tour préliminaire lors duquel les « autres pays » devaient attendre que leurs joueurs de NHL puissent arriver alors que le tournoi était déjà commencé. C’est ainsi qu’Olaf Kölzig a appris le résultat éliminatoire de son équipe à l’aéroport après avoir traversé l’Océan Pacifique. Les joueurs allemands sont alors restés professionnels en jurant de se venger contre la France.

Ce sort était-il ou non préférable à celui des Slovaques ? Eux étaient encore en lice, mais la plupart d’entre eux devaient suivre depuis les tribunes le match décisif pour la qualification, en passant par toutes les émotions captées par les caméras, mais sans pouvoir intervenir.

Pas de culture du match nul ?

Parmi les mythes colportés à l’époque, il y avait le fait que match nul ne soit pas compris dans la culture japonaise, où il faudrait forcément un vainqueur ou un vaincu. En ce temps-là, la ligue japonaise de football avait aboli le match nul, pourtant fréquent dans ce sport. Ce mythe fut un peu battu en brèche en voyant toute une patinoire applaudir un match nul.

Mais l’objectif fondamental des Japonais, c’était d’éviter le déshonneur – autre mythe culturel ? – de la dernière place, ce qui se décidait dans un match de classement contre l’Autriche. Dans ce cas, on finissait par une prolongation et des tirs au but. Mais de nos jours, c’est systématique dans un match de hockey sur glace. Et dans le championnat japonais de football ? Il y a des matches nuls depuis bien longtemps… Les temps changent et les perceptions aussi. La culture du match nul n’est peut-être pas plus gravée dans le marbre que celle des pénaltys (voir plus bas)…

Des surprises, vraiment ?

Le souvenir que ce tournoi a laissé dans la mémoire collective est celui des surprises qui auraient émaillé le tournoi jusqu’au triomphe tchèque inattendu. Mais lorsqu’on revoit ces rencontres en détail, il n’y a pas eu de cataclysme soudain. Il y a eu des signes avant-coureurs, ou du moins l’histoire du tournoi s’est-elle rapidement mise en place. Même dans le tour préliminaire, le hockey allemand était en pleine crise, et cela faisait des années qu’on disait que la Slovaquie n’avait pas de gardien et de jeu défensif.

La victoire tchèque n’est pas non plus venue de nulle part : l’équipe entraînée par Ivan Hlinka a très bien joué dès le départ, et Dominik Hašek a sorti le grand jeu dans les parties à élimination directe… comme tout le monde l’en savait capable. En fait, la phase éliminatoire finale n’a fait que confirmer les tendances de matches de poule. S’il y a eu une anomalie, ce serait la médaille de bronze de la Finlande : sur le jeu proposé jusque là dans le tournoi, sa victoire sur la Suède était une surprise (dans le contexte du passeport de Samuelsson sur lequel nous étions déjà revenus voici quelques mois), tout comme le gain du match pour la troisième place contre le Canada, mais celui-ci est clairement revenu à l’équipe la plus motivée.

La fausse impression est née d’une attention médiatique déformée, surtout en Amérique du nord. L’attention s’est concentrée sur le groupe II, où évoluaient le Canada, la Suède et les États-Unis, en pensant que c’était le groupe des favoris. En fin de compte, les médaillés sont tous venus de l’autre groupe, où ils sont montés en puissance plus discrètement mais avec plus de sérénité et de concentration.

L’échec américain : arrogance et impréparation

Les États-Unis étaient venus en se voyant les plus beaux après la Coupe du monde remportée dix-huit mois plus tôt. Leur élimination sans gloire a été une claque aussi violente que le saccage de leurs chambres d’hôtel. La faute à qui ? Au gardien Mike Richter, moins bon, comme on l’a parfois lu ? Il avait été MVP à la Coupe du monde… à laquelle n’avaient participé ni Hasek ni Roy. À Nagano, il a été « normal », en dessous de ces deux légendes du poste mais pas spécialement en dessous du reste du plateau des gardiens. Malgré ses statistiques moyennes, il n’a pas encaissé de si mauvais but ni fait si piètre impression. On oublie donc le bouc émissaire masqué, trop facile.

Beaucoup plus simplement, victimes de l’emballement médiatique malgré leurs tentatives de le déminer, les Américains ont pensé qu’ils dupliqueraient un succès obtenu sur des glaces NHL dans leur environnement familier de NHL. À l’autre bout du monde – sur des chaises qui se cassent toutes seules quand on s’assoit dessus (pour ceux qui croient à l’excuse du mobilier fragile) – ils n’ont jamais su « s’adapter à l’international », comme on dit. Leur candeur était confondante : dans une ville olympique où tout le monde est concentré, évidemment, il y aura des témoins quand vous passez la nuit au bar ! Bien sûr, vous devrez affronter des questions à ce sujet si vous perdez (car si vous gagnez tout le monde s’en fiche, selon une règle bien connue des compétitions internationales).

Mais pour cela, encore faudrait-il connaître les compétitions internationales… Ce n’est pas comme si les professionnels américains avaient démontré leurs compétences dans le domaine à l’époque. Dès leur premier match olympique, Ron Wilson expliquait qu’il aurait voulu finir premier de poule pour éviter Hasek en quarts et que son équipe devait changer sa façon de jouer. Relisons ces propos qui traduisaient une prise de conscience prémonitoire. Les Américains allaient déjà dans le mur et n’ont jamais su changer de trajectoire. L’élimination, le vandalisme, les excuses piteuses et la honte de leur pays, tout ça était déjà en germe.

L’échec canadien… en était-il un ?

Peut-on tenir les mêmes propos au sujet du Canada ? Absolument pas. Finir sans médaille a été une très rude déception, mais les Canadiens n’ont pas pour autant à avoir honte de leur tournoi. Simplement, on attend tellement du « pays du hockey » que le moindre échec est disséqué. Journalistes et partisans déçus ont alors échafaudé toutes les thèses possibles pour expliquer l’échec en demi-finale. Examinons-les :

1) Il aurait fallu prendre « Machin » plutôt que « Trucmuche ». Non étayé. Le grand classique des sélectionneurs sur canapé, qui se fondent sur la réputation des joueurs ou sur des statistiques – à l’époque – pas du tout avancées… Pour le processus – très intéressant – de constitution de l’équipe, je vous renvoie à la présentation.

A posteriori, force est de contester que les controverses ont fait pschitt, comme disait le président français de l’époque. Lindros a tout de suite assumé son rôle de capitaine, le soi-disant inconnu Zamuner a été bon. Le seul débat ouvert au préalable qui aurait pu avoir un sens est la non-inclusion de Scott Niedermayer, mais ce n’est pas en défense que le Canada a failli. Pendant les JO, la paire Pronger-Foote a eu plus de mal que les autres par manque de vitesse, mais leur place n’a jamais été remise en cause et tous deux sont devenus champions olympiques quatre ans plus tard. Débat aisément clos, donc, le Canada a bien bâti la meilleure équipe possible ou peu s’en faut.

2) On ne doit pas décider d’une élimination aux tirs au but. Impossible. Aujourd’hui communs en NHL (en saison régulière), les tirs au but étaient vécus comme une étrangeté au Canada. Utiliser ces jeux du cirque pour décider d’une qualification au tour suivant, c’était donc une injustice, une absurdité, etc. Sauf que… c’est la seule solution pour un tournoi de ce type, a fortiori quand il est ramassé sur une durée aussi courte par la pression des propriétaires de NHL. Autant on peut envisager une prolongation à durée indéterminée pour une finale, autant une première demi-finale doit s’arrêter à un moment donné… parce qu’il faut bien que la seconde demi-finale se joue ensuite !

3) Marc Crawford aurait dû envoyer Gretzky parmi les tireurs. Peut-être pour le symbole, pas pour l’efficacité. C’est la récrimination la plus répandue, parce que ne pas avoir laissé le meilleur joueur de tous les temps tenter sa chance était perçu comme un petit affront. Dans les faits, pourtant, lancé en un contre un face au gardien, l’intelligence de jeu du numéro 99 ne servait plus. La vitesse d’exécution est importante dans cet exercice, et à 37 ans, celle de Gretzky n’était plus aussi grande.

S’il n’y en avait pas en fin de match, il y avait bien des tirs de pénalité accordés parfois en match en NHL. Voici les statistiques en carrière des cinq joueurs choisis :
Fleury : 3 sur 3
Bourque  : 1 sur 2
Nieuwendyk  :1 sur 3 alors (2 sur 4 en fin de carrière)
Lindros : 2 sur 2
Shanahan : 0 sur 2 alors (2 sur 6 en fin de carrière)
Et Gretzky ? 2 sur 6, inscrits dans sa jeunesse. Aurait-il fait mieux ? Et sinon, qui ?

Le meilleur était clairement Joe Sakic (3 sur 3 alors, 5 sur 6 en fin de carrière). Sakic avait aussi réussi son pénalty lors de la finale mondiale 1994. Et surtout, il avait réussi à battre Dominik Hasek lors du All-Star Game de NHL. En deux tentatives, Sakic lui avait mis 1 barre transversale et 1 but. Ses coéquipiers olympiques canadiens Fleury, MacInnis, Shanahan, Recchi et Gretzky avaient tous échoué dans ces concours d’habiletés face à Hasek (et le grand absent Kariya aussi). Le « facteur Hasek » change en effet tout. Malgré son taux de réussite parfait dans la ligue, Theo Fleury avait même échoué à deux reprises contre le gardien tchèque dans ces exhibitions. En trois ans, Hasek ne s’était incliné que 2 fois sur 26 tentatives. Les deux seuls joueurs à l’avoir battu étaient Joe Sakic et Pavel Bure. Mais dans cette demi-finale, Sakic était en tribune, blessé. Quant à Bure, quelques heures plus tard, il inscrivit quatre breakaways dans l’autre demi-finale pour devenir le second héros de Nagano. Face à un gardien de la trempe de Hasek, qui atteignait ces années-là un niveau inégalé dans l’histoire du hockey, la seule solution était de gagner avant l’épreuve des tirs au but…

4) Sakic et Kariya ont manqué au Team Canada. Certes. Des joueurs de cette trempe qui se blessent laissent forcément un vide. Mais ces blessures ne rentrent pas dans la catégorie « qu’est-ce qu’on aurait pu faire de mieux ? », elles font partie des circonstances. Si on imagine une NHL qui aurait suffisamment sévi contre les charges à la tête dès le siècle dernier pour que Kariya ne soit pas privé du tournoi olympique (et d’une partie de sa carrière), on est carrément dans l’histoire parallèle…

In fine, quel était le défaut de ce Canada ? Comme toujours très bien doté en centres, il manquait un peu de purs buteurs sur les ailes. À cette époque, les finisseurs les plus tranchants du hockey mondial n’étaient pas canadiens. Le meilleur Canadien dans ce profil était Brendan Shanahan, mais il a été peu efficace lors de cette aventure olympique japonaise, et son ultime pénalty raté n’en a été que le symbole.

Le Canada n’a pas vraiment à s’autoflageller de cette « élimination sans défaite » face aux futurs champions olympiques. Il a fait bonne figure dans ce tournoi, il était bien placé pour le gagner. S’il y a vraiment quelque chose qu’il aurait pu mieux gérer, c’est réussir à se remettre de cette déception pour aborder avec envie et détermination le match du lendemain vers la médaille de bronze. Mais cela, quand tout un pays s’attendait à la conquête de l’or, c’était aussi un sacré défi !

Quand le Kazakhstan a appris à défendre

Un dernier mot enfin sur une équipe qui faisait sa première apparition sur la scène internationale et qui allait devenir dans la décennie suivante la bête noire de l’équipe de France : le Kazakhstan. À l’époque, ce n’était pas encore cette équipe frustrante qui neutralisait ses adversaires par un faux rythme pour mieux les piéger. C’était au contraire une formation très offensive qui ne s’était pas encore confrontée aux exigences du hockey international. Après avoir pris rouste sur rouste en poule, c’est peut-être lors du quart de finale contre le Canada (celui qui s’acheva par la malheureuse blessure de Sakic provoquée plus par un coéquipier que par un adversaire comme cela fut souvent rapporté) qu’il a fait un pas dans son apprentissage du jeu défensif. Pour le plus grand malheur des Bleus quelques années plus tard…

 

Retrouvez sur la page du tournoi olympique 1998 l’intégralité des comptes-rendus et, à travers les étoiles que nous avons attribuées aux meilleurs hommes de chaque match, voyez qui étaient les joueurs dominants de cette compétition. Hockey Archives continuera à retracer de cette manière d’autres épisodes (parfois mal compris, déformés ou oubliés entre temps) de l’histoire du hockey mondial.