Deux équipes aux antipodes en termes de dynamique
Heureux hasard du calendrier, la dernière journée de championnat avant la trêve internationale réserve une belle surprise avec la tenue d’un Derby du Lac entre Genève-Servette et Lausanne. Distants d’à peine une soixantaine de kilomètres sur la carte, les deux clubs sont en revanches aux antipodes du classement. Servette continue de dominer la National League tandis que les Vaudois sont en queue de peloton (12e sur 14 avant le match de ce soir). Mais peu importe les 25 points qui séparent les deux équipes, les derbys ne sont pas des matchs comme les autres et transcendent le temps d’une rencontre les positions au classement. Signe qui ne trompe pas : les Vernets sont à guichets fermés (7135 spectateurs) ce soir.
Genève-Servette : un leader qui sait faire preuve de résilience
Nous avions quitté Genève-Servette il y a une quinzaine de jours au sortir d’une fâcheuse défaite après prolongation à domicile face à Davos où les Grenats avaient manqué de constance et semblaient marquer le pas. Jan Cadieux et son staff ont provoqué un électrochoc en séparant le duo Linus Omark – Teemu Hartikainen à 5 contre 5 et en remontant Tanner Richard dans la hiérarchie des centres. Le brassage des lignes a porté ses fruits puisque dans la foulée les Grenats ont désossé les doubles champions en titre zougois (6 à 1), se sont imposés en costauds face à Lugano (3-2 après avoir été menés 2-0) puis ont enchaîné à domicile face à Ambrì-Piotta (4-1). Néanmoins, les Servettiens ont dû baisser pavillon mardi dernier après prolongation à Langnau (4-5) dans une rencontre marquée par la sortie sur civière du gardien Gauthier Descloux, commotionné après une collision. Privés de leur cerbère, les Genevois ont réagi en allant fesser Fribourg-Gottéron à la BCF Aréna hier soir (2-6). En collectant 13 points sur 15 possibles, Genève-Servette continue de dominer le classement de la National League (44 points en 19 rencontres), seul Bienne parvenant à suivre le rythme (40 points en 17 rencontres).
Lausanne : Réorganisation de la direction sportive
Du côté de Lausanne, la situation est tout autre. Le club vaudois erre dans les abîmes du classement, englué dans une crise sportive et managériale. Sur la glace, après une première série de cinq défaites de rang début octobre, stoppée par un brève accalmie (deux victoires d’affilée à domicile contre Zoug puis Ajoie), le LHC a de nouveau plongé, enchaînant 6 défaites de rang dont les deux dernières face à Zurich (4-5 après prolongations) puis Rapperswil-Jona (7-4) alors que les hommes de John Fust avaient pourtant le match en main (ils menaient 3 à 0 contre Zurich puis 4 à 1 à Rappi). Plutôt patients jusque-là, les fans lausannois ont commencé à montrer leur agacement au soir d’un match contre Davos en ciblant le directeur sportif Petr Svoboda dans une banderole (« Ignorance, arrogance, ingérence : Petr assume tes erreurs. »). Depuis qu’il a la charge de politique sportive, le Tchèque a multiplié signatures et ruptures de contrats (la dernière en date concernant Floran Douay qui a depuis trouvé refuge à Langnau), transferts, pratiqué le népotisme (en faisant de son ami Bobby Dollas et de son frère Karol Svoboda des membres du staff), la surenchère sur des joueurs de complément (le journal NZZ annonçant un salaire de plus 500 000 francs suisses par an pendant à 4 ans Michael Hügli, régulièrement 13e attaquant ou surnuméraire ces derniers temps), en plus d’appauvrir le contingent suisse et de ne pas parvenir à attirer de superstar étrangère. Le résultat sur la glace est une équipe qui manque certes de talent brut mais surtout de sérénité. Ainsi, au soir du 1er novembre, après avoir sombré corps et âmes à Rapperswil-Jona, le LHC est dernier de National League avec 16 petits points en 16 rencontres.
En coulisse, la révolution semble en marche. Le premier domino à tomber est Bobby Dollas (un proche de Svoboda) qui s’est vu retirer ses attributions d’assistant-coach en charge des défenseurs. Puis le club convoque la presse vendredi matin et annonce que Petr Svoboda « se retire en tant que directeur des opérations hockey ». Il est remplacé comme directeur sportif par l’actuel entraîneur John Fust qui cédera son poste de coach. La rumeur court vite (confirmée dimanche), c’est le Canadien Geoff Ward qui prendra place derrière banc. Il a notamment officié longtemps en NHL en tant qu’assistant à Boston (avec une coupe Stanley en 2011), New Jersey, Calgary (avec un interlude en tant que headcoach) puis dernièrement à Anaheim. C’est un connaisseur du hockey européen puisqu’il a été entraîneur-chef à Mannheim en 2014/15 avec un titre de champion de DEL à la clé. À très court terme, la fin de l’omniprésence de Svoboda dans tous les domaines du LHC (et notamment sportif) devrait soulager d’un certain poids les épaules des joueurs. L’équipe a d’ailleurs parfaitement réagi en s’imposant à domicile face à Berne (4-1) hier soir. À court terme toujours, Geoff Ward devra insuffler une dynamique positive à son équipe sachant que le LHC n’est qu’à 5 points de la dixième place et 9 points de la sixième place. Mais sa marge de manœuvre est réduite, le club vaudois ayant déjà utilisé 8 des 10 licences possibles pour des joueurs étrangers. À moyen terme, John Fust devra quant à lui tenter de redorer le blason du LHC dans le microcosme du hockey helvétique (joueurs, agents, dirigeants) et essayer d’améliorer l’effectif avec là encore des possibilités limitées puisque l’essentiel du contingent actuel est encore sous contrat pour la saison suivante.
Le match : un derby de haute volée
Le match débute par un round d’observation entre les deux équipes qui contrent les premiers tirs et se laissent peu d’espaces. Il faut attendre près de trois minutes pour voir un premier bon tir avec un lancer de Frick vient chauffer la mitaine de Mayer. À l’image de son capitaine, le LHC est bien dans son match et met la pression sur Servette. Le cerbère doit de nouveau s’interposer, du bouclier cette fois, face à Kovacs sur une descente à 3 contre 2. Sur la séquence, Tömmernes concède une pénalité. Lausanne fait le siège du but de Mayer qui pare toutes les tentatives dans son style pas toujours très académique mais pour le coup efficace. La bonne période lausannoise est freinée par une pénalité à l’encontre de Sekáč. Le meilleur jeu de puissance de la ligue de manque pas l’occasion. Un lancer puissant de Filppula depuis le haut du slot est contré par Gernát et revient dans la crosse de Hartikainen. Le Finlandais tente sa chance de près, Punnenovs concède le rebond et Rod – bien placé au premier poteau – pousse le palet dans la cage (1-0, 13’49’’).
Pas abattus par cette ouverture du score contre le cours du jeu, les Vaudois repartent à l’assaut du but défendu par Mayer. Peu performant lors de ses dernières titularisations, le gardien helvético-tchèque, réalise un exploit en se retournant au sol pour empêcher Bozon de faire fructifier un rebond consécutif à un tir de Jelovac. La domination stérile du LHC fait naître un sentiment de frustration et les charges se font plus appuyées des deux côtés. Après un coup de sifflet près du but Genevois, une échauffourée éclate. Karrer et Hügli s’empoignent, s’échangent des coups, finissent au sol… et seront renvoyés aux vestiaires. Si la tension baisse sur la glace, la domination du LHC se poursuit et il faut de nouveau un grand Mayer pour préserver l’avantage de Genève-Servette avant la première pause.
Les Grenats reviennent avec de meilleures intentions en deuxième période et c’est au tour de Punnenovs de s’illustrer en s’interposant sur des tentatives de Rod, Tömmernes et Praplan. À force de subir les assauts genevois, Lausanne part à la faute et Jelovac est puni pour faire trébucher. L’occasion est trop belle pour les locaux pour creuser l’écart. Tömmernes décale Filpulla qui adresse une passe tendue à Winnik placé devant Punnenovs. L’expérimenté Canadien contrôle dos au but et relaie à Hartikainen qui marque là son douzième but de la saison (2-0, 29’27’’).
Comme au premier tiers, le LHC ne courbe pas l’échine mais parvient cette fois à trouver la faille. Depuis la ligne bleue, Jelovac adresse un tir tendu qui termine dans le filet de Mayer, bien gêné par l’écran de Salomäki (2-1, 31’09’’). Dans la foulée, Lausanne manque de peu l’égalisation, Almond n’arrivant pas lever le puck au-dessus de Mayer à la suite d’un rebond laissé par le portier genevois. En fin de tiers, Jooris (en échappée) puis Rod passent près du troisième but mais Punnenovs veille au grain. Néanmoins, dans la dernière minute du tiers, Almond est sanctionné d’un coup de crosse. Le LHC devra commencer la troisième période à court d’un homme.
Parfait jusqu’à présent (deux buts en deux jeux de puissance), le powerplay genevois fait de nouveau étalage de son talent. Filppula relaie avec Tömmernes à la pointe. Le Suédois renverse vers Omark qui reprend de volée et place le palet hors de portée de Punnenovs (3-1, 40’34’’). Le LHC frise la correctionnelle en faisant encore preuve d’indiscipline mais cette fois, le penalty killing vaudois tient bon. Loin de baisser les bras, les Lausannois reprennent leur domination sur le match et parviennent à réduire l’écart. Fuchs repère Holdener. Le tir de l’éphémère Grenoblois (prêté aux Brûleurs de Loups pour quatre matchs de CHL en début de saison) n’est pas contrôlé par Mayer et profite à Riat (3-2, 45’41’’).
Lausanne accule Genève dans sa zone (aucun tir grenat sur Punnenovs entre la 52e et la 59e minute). Tout en puissance, Sekáč tente de forcer la décision à lui tout seul. Les vagues Lausannois se succèdent mais Servette conserve son avantage grâce aux prouesses de son gardien. À deux minutes du terme, Punnenovs déserte sa cage au profit d’un joueur de champ supplémentaire. Mayer écarte les tentatives de Sekáč, Gernát et Kovacs mais doit s’avouer vaincu sur un tir précis du haut des cercles de Riat, qui s’offre un doublé (3-3, 59’11’’) et pousse la rencontre en prolongation.
Incroyable scénario aux Vernets où Lausanne parvient à concrétiser sa domination et à recoller au score. Cette égalisation, méritée sur l’ensemble de la rencontre, permet au LHC de rêver à une victoire pour la dernière de John Fust derrière le banc. Pour le GSHC, c’est en revanche le spectre du match contre Davos (défaite en temps supplémentaire après avoir mené au score) qui se profile.
Malgré de belles occasions des deux côtés (Le Coultre et Rod pour Genève-Servette, Jäger et Bozon pour Lausanne), la prolongation ne permet pas de séparer les deux équipes. Le sort du match se décidera aux tirs aux buts. Fuchs est le premier à s’élancer. Mayer ne parvient pas à contrôler de la mitaine le tir des poignets du numéro 14 lausannois et le palet termine dans son but. Winnik ne tergiverse pas et trompe Punnenovs. Battu à deux reprises dans la rencontre par Riat, Mayer remportera leur dernier duel. Hartikainen, en dégageant une (fausse) impression de facilité, loge le palet au-dessus de la mitaine de Punnenovs et met la pression sur le LHC. Kovacs échoue face à Mayer et offre le puck du match à Tömmernes. Le Suédois tente un jeu compliqué mais Punnenovs ne mord pas aux feintes. Mayer répond d’une mitaine ferme sur l’essai de Sekáč. Quatrième tireur grenat, Praplan s’élance et donne la victoire aux siens d’un tir des poignets.
Grâce à cette 15e victoires en 20 rencontres et conjuguée à la défaite de Bienne, Genève-Servette accentue sa domination au classement. De son côté, le LHC a montré ce soir qu’il valait bien mieux que sa position actuelle.
Illustrations de Pierre Maillard
Les résultats et classements détaillés du championnat de Suisse
Commentaires d’après-match :
Arnaud Jacquemet (défenseur de Genève-Servette) : « Non ça n’a pas été simple. Ils étaient venus pour faire un résultat, ils ont eu un gros match hier (…), ce qui est arrivé chez eux ces derniers jours les a peut-être un peu libérés, c’était une belle équipe qui est venue ce soir aux Vernets. Notre powerplay a fait le job. Je pense qu’à 3-1 on aurait pu régler l’affaire mais il faut leur donner du crédit, ils ont su revenir dans le match. À 6 contre 5 tout peut arriver. Et puis si on regarde l’ensemble du match, pour être honnête, partager les points c’est plutôt juste. [Concernant le jeu de puissance Genevois] Je le vois tous les jours à l’entraînement, je dois tuer les pénalités contre cette unité-là. Le danger peut venir de partout. Les joueurs ont tout ce dont un joueur de hockey a besoin : la vision, les mains ou le tir. Il y a des artistes sur cette unité et je n’aimerais pas être l’équipe en face qui doit tuer ces pénalités-là. »
John Fust (entraîneur de Lausanne) : « Honnêtement, je suis fier de l’équipe. Ils se sont battus, dans les conditions que l’on a, surtout hier contre Berne et aujourd’hui pout revenir deux fois après compté deux buts de retard. Ils ont montré le caractère qui existe dans l’équipe. Je leur ai dit qu’une fois que nos joueurs-clés vont revenir de blessure et que le nouvel entraîneur va apporter son impulsion, on va voir quelque chose à Lausanne, c’est sûr. [Concernant son remplacement au poste d’entraîneur] La décision a été prise, c’est une bonne décision. L’équipe a besoin d’une nouvelle voix. (…) Je crois qu’on va dans la bonne direction. »
Genève-Servette – Lausanne 3-3 (1-0, 2-1, 1-2, 0-0) / 3-1 aux tirs au but
Samedi 5 novembre 2022 à 19h45 à la patinoire des Vernets. 7135 spectateurs (guichets fermés).
Arbitres : Daniel Piechaczek et Cedric Borga et assistés de Dominik Altmann et Thomas Wolf
Tirs : Genève-Servette 31 (6, 15, 6, 4) ; Lausanne 45 (17, 10, 14, 4)
Pénalités : Genève-Servette 29’ (29’, 0’, 0’, 0’) ; Lausanne 35’ (29’, 4’, 2’, 0’)
Évolution du score
1-0 à 13’49’’ : Road assisté de Hartikainen et Filppula (sup. num.)
2-0 à 29’27’’ : Hartikainen assisté de Winnik et Filppula (sup. num.)
2-1 à 31’09’’’ : Jelovac assisté de Bozon et Salomäki
3-1 à 40’34’’ : Omark assisté de Tömmernes et Filppula (sup. num.)
3-2 à 45’41’’ : Riat assisté d’Holdener et Fuchs
3-3 à 59’11’’ : Riat assisté de Gernát et Fuchs
Tirs au but :
Lausanne : Fuchs (réussi), Riat (manqué), Kovacs (manqué), Sekáč (manqué)
Genève-Servette : Winnik (réussi), Hartikainen (réussi), Tömmernes (manqué), Praplan (réussi)
Genève-Servette
Attaquants :
Daniel Winnik (-2) – Valtteri Filppula (-2) – Marco Miranda (-1)
Noah Rod (C) – Tanner Richards – Teemu Hartikainen
Linus Omark – Deniss Smirnovs – Vincent Praplan
Alessio Bertaggia (-1) – Josh Jooris (-2) – Benjamin Antonietti (-1)
Défenseurs :
Henrik Tömmernes (-1, 2’) – Arnaud Jacquemet
Marco Maurer (-2, 2’) – Roger Karrer (5’ + 20’)
Simon Le Coultre (-1) – Michael Völlmin (-2)
Giancarlo Chanton
Gardien :
Robert Mayer
Remplaçants : Antoine Keller (G), Keanu Derungs. Absents : Christophe Cavalleri (surnuméraire), Eliot Berthon (prêt à La Chaux-de-Fonds), Gauthier Descloux (blessé, commotion), Marc-Antoine Pouliot (blessé, haut du corps), Sami Vatanen (blessé, genou), Sandis Smons (blessé)
Lausanne HC
Attaquants :
Jiri Sekáč (+2) – Jason Fuchs (+2) – Damien Riat (+2)
Miikka Salomäki (+2) – Ken Jäger (+1) – Tim Bozon (+1)
Richard Pánik – Daniel Audette – Robin Kovacs (+1)
Ronalds Kenins (4’) – Cody Almond (2’) – Michael Hügli (5’+20’)
Marco Pedretti
Défenseurs :
Joël Genazzi – Martin Gernát (+2)
Lukas Frick (C, +1) – Igor Jelovac (+1, 2’)
Dario Sidler – Aurélien Marti
Makai Holdener (+1)
Gardien :
Ivars Punnenovs
Remplaçants : Tobias Stephan (gardien). Absents : Michael Raffl (blessé au pied), Emilijus Krakauskas (blessé), Fabian Heldener (blessé), Andrea Glauser (blessé au pied), Guillaume Maillard (prêt à Bienne jusqu’en novembre).