Le président Trump continuant de diviser par ses discours douteux, une grande partie du sport américain a pris position. Sauf la NHL, qui a souhaité adopter une position neutre, vaine tentative d’éviter le terrain politique.
Un paria devenu symbole
25 septembre 2016. L’hymne américain retentit lorsque Colin Kaepernick, quaterback des 49ers de San Francisco, pose un genou à terre en signe de protestation contre les violences policières que subissent les personnes de couleur. Les débordements sont à leur summum, le pays est divisé. La posture de « Kap » est soutenu par la communauté noire, mais elle est vue comme un affront par une large partie de la population américaine. Protester lors du sacro-saint The Star-Spangled Banner, pour beaucoup, c’est insulter le pays, son armée, son histoire et tout ce que représente les États-Unis.
24 septembre 2017. Depuis le début de la saison NFL le 7 septembre dernier, ils n’étaient qu’une poignée à reprendre le geste de Kaepernick. Mais la virulence du président Donald Trump, les insultant et incitant la NFL à les virer, n’a fait que renforcer le mouvement. Ce dimanche 24/09, plus de 200 joueurs ont posé le genou et trois équipes sont restées dans les vestiaires. Cette initiative pacifiste s’est étendue. Football américain, football, basket, baseball, volley, etc ; personnalités publiques, le mouvement a même atteint le Congrès puisque Sheila Jackson Lee, une élue démocrate du Texas de 67 ans, s’est elle aussi agenouillée.
"I kneel in honor of the First Amendment," Rep. Sheila Jackson Lee kneels on the House floor in solidarity with NFL players pic.twitter.com/2UwjAygx9R
— CBS News (@CBSNews) September 26, 2017
La position embarrassante des Penguins
Mais alors pourquoi l’équipe de hockey des Penguins de Pittsburgh a-t-elle été si critiquée ? Comme toutes les équipes professionnelles championnes aux États-Unis, il était convenu que les vainqueurs de la Coupe Stanley 2017 allaient rendre visite au président à la Maison Blanche. Les Penguins ont publié un message confirmant leur visite, un communiqué ô combien maladroit.
On ne pouvait pas faire pire comme timing. Leur message a été partagé quand le peuple américain s’apprêtait à contempler cette image forte de solidarité sur les terrains de NFL. Il a également été publié quelques heures seulement après l’annulation de la visite des champions NBA, Golden State, par Donald Trump, visite de toute façon boycottée par la plupart des joueurs des Warriors. Les Penguins à la Maison Blanche, c’est une décision qui les met à la marge d’un sport américain qui s’est largement désolidarisé des excès de son président.
La NHL, par l’intermédiaire de son commissaire Gary Bettman, avait recommandé à ses joueurs de laisser leurs opinions politiques en dehors des patinoires. Mais, au vu du contexte de ces derniers jours, rester apolitique n’est plus possible. Refuser d’aller à la Maison Blanche est une prise de position, mais y aller en est une autre. « Il utilise désormais le sport comme une plateforme pour nous diviser » déclarait LeBron James, basketteur star de Cleveland. Les Penguins de Pittsburgh souhaitent respecter cette institution de se présenter à Washington aux côtés du président, comme ils l’ont fait avec Barack Obama l’année dernière. Mais s’y présenter, au jour d’aujourd’hui, renforce l’idée d’une division, et cautionne d’une certaine manière les mots pourtant violents et irrespectueux du président, car son respect pour les institutions et pour son propre bureau ovale laisse à désirer.
The Pittsburgh Penguins have a statement regarding the team's upcoming White House visit.
Read here: https://t.co/sOnFjKD2oz pic.twitter.com/TZ5BFVswIN
— Pittsburgh Penguins (@penguins) September 24, 2017
Le genou à terre du paria Kaepernick faisait polémique en 2016. C’est moins le cas en 2017, le président faisant encore moins l’unanimité que lors de son investiture. Le président des États-Unis a insulté des sportifs noirs mais il a condamné timidement les suprématistes de Charlottesville. En revanche, la prise de position des hockeyeurs de Pittsburgh, car il en s’agit d’une, fait débat outre-Atlantique. Le capitaine Sidney Crosby, qui n’a en aucun cas remis en cause cette décision en préférant rester « corporate », a particulièrement été critiqué. Certains lui ont d’ailleurs rappelé que Trump avait fustigé les règlements mis en place pour limiter les coups à la tête et les commotions cérébrales en NFL, un sujet que connaît malheureusement trop bien « Sid the Kid ».
Dans leur propre ville, les Penguins sont désormais isolés. Les footballeurs US des Steelers sont une des trois équipes de la NFL à être restées dans les vestiaires durant l’hymne américain, on imagine leur réaction vis-à-vis du communiqué des « Pens ». Le maire de Pittsburgh, Bill Peduto, et Rich Fitzgerald, chef de l’exécutif du comté d’Allegheny, tous deux présents en 2016 chez Obama, ont eux fait savoir qu’ils n’accompagneront pas les champions de la Coupe Stanley cette fois-ci.
The Steelers remained in the locker room during the National Anthem.
[Credit: AP Photo/Kiichiro Sato] pic.twitter.com/OOydR4JzRp— SportsCenter (@SportsCenter) September 24, 2017
Les limites de la neutralité
Alors effectivement, la NHL n’a pas une mixité sociale et ethnique comme la NBA. L’univers de la NHL demeure conservateur, la majorité de ses joueurs sont canadiens et européens, et plus de 90% d’entre eux sont « caucasiens ». Ils n’étaient que 27 joueurs noirs sur 700 à jouer en NHL durant la saison 2016-2017. Le hockey est effectivement le plus « blanc » des quatre sports majeurs des États-Unis.
Il est toutefois important de souligner l’historique et la position de la NFL. Le football américain est un sport aux racines républicaines. Que Trump ait évité d’organiser des meetings présidentiels les soirs de match, ce n’est pas anodin. Bon nombre de personnalités, joueurs ou propriétaires, avaient d’ailleurs rallié son camp. Le football américain est une discipline qui a longtemps été assimilée à un sport de blancs pour les blancs, et le rôle de quaterback, poste-clé d’une équipe, était longtemps réservé aux joueurs blancs, une tendance qui ne s’est atténuée que dans les années 1990 / 2000. Cela explique grandement le détachement des équipes NFL vis-à-vis de l’affaire Kaepernick, sans club depuis février 2017. Mais depuis, des tweets ont coulé sous les ponts. La NFL – comme la NBA qui est certes une ligue progressiste – a pris ses distances vis-à-vis de son président, preuve en est qu’il a franchi davantage les limites.
Mais des distances, la NHL n’en a pris aucune. Adopter une neutralité n’est plus possible. Et très peu de joueurs ont pris la parole pour mettre en cause les agissements et les propos de Donald Trump. Ils sont quelques-uns à Winnipeg, Blake Wheeler, Matt Hendriks et Jacob Trouba. À Buffalo, Kyle Okposo alarmait sur la véhémence de son président et ses conséquences au Buffalo News : « Quand vous êtes président des États-Unis, tout le monde ne peut pas être d’accord avec toutes les décisions que vous prenez et les choses que vous dites. Mais vous êtes responsable de vos discours. Vous devez peser le poids de chaque mot et des actions que vous souhaitez mener à bien. Cela touche les gens en plein cœur, et je pense que nous sommes plus divisés que nous ne devrions l’être. »
Alors que l’on pensait tout le sport américain uni, tout ce politiquement correct constitue du pain béni pour le président. La docile NHL est désormais un outil politique de Donald Trump.
19,000 RESPECTING our National Anthem! #StandForOurAnthem🇺🇸 pic.twitter.com/czutyGaMQV
— Donald J. Trump (@realDonaldTrump) October 1, 2017
Qui pour poser le genou ?
Alors que l’association des joueurs (NHLPA) annonçait qu’elle cautionnerait toutes positions pacifistes, la réaction la plus marquante était sans conteste celle de Joel Ward. L’attaquant des Sharks de San José, qui porte le numéro 42 en hommage au premier joueur noir de baseball Jackie Robinson, a confié au Mercury News qu’il pourrait s’agenouiller durant l’hymne américain : « le racisme au hockey, je le connais pour l’avoir vécu au quotidien. Je n’ai pas vraiment pris le temps d’y réfléchir, mais je ne serai pas opposé à le faire. » Joel Ward a été adoubé par son directeur général, Doug Wilson, et son coach, Peter DeBoer. Et Ward, proche de l’association « Black Lives Matter » – devenue encore plus populaire depuis le début du mandat Trump – n’aurait peut-être pas été seul à le faire. J.T. Brown de Tampa Bay n’a pas exclu non plus l’idée de poser le genou.
Sauf que Ward a fait machine arrière ce jeudi dans un long communiqué. Il salue le geste courageux repris par les sportifs mais il déplore que « le message initial ait été perdu. » Après consultation avec Wayne Simmonds (Philadelphie), Darnell Nurse (Edmonton), Chris Stewart (Minnesota) et Devante Smith-Pelly (Washington), Joel Ward ne posera pas le genou, mais il incite à continuer à discuter du problème, citant son idole Jackie Robinson : « Maintenant que j’ai l’attention du monde, nous nous réunirons autour de la table de cuisine, dans les vestiaires ou dans la rue, continuons le processus de guérison. Laissons notre attention collective se concentrer sur la réduction de l’écart entre les communautés, soignons un traitement inégal des personnes de couleur aux États-Unis sur plusieurs générations, et ne tournons pas le dos même à ce qu’il est difficile de faire face. »
Some thoughts…excuse the length! pic.twitter.com/YUNMgjaAgn
— Joel Ward (@JRandalWard42) September 28, 2017
Ni Ward ni Simmonds ne s’agenouilleront. Pas plus que Kyle Okposo. Pas plus que P.K. Subban. Le joueur de Nashville natif de Toronto a expliqué sa position à ESPN : « Je ne me suis jamais considéré comme un joueur noir. Je pense être un joueur de hockey qui veut être le meilleur de la ligue. Je sais que je suis noir. Tout le monde sait que je suis noir. Mais je ne veux pas qu’on me définisse comme un hockeyeur noir. » Si l’on suit Subban, minimiser l’identité raciale, c’est le chemin pour ne pas être exclu. Il dit aussi avoir trop de respect pour le drapeau américain pour s’agenouiller. Et ça, c’est un point de vue que ne comprend pas Devante Smith-Pelly : « Je ne sais pas s’il essaie de protéger sa « marque » ou autre chose, mais en même temps, c’est bien plus grand, c’est bien plus sérieux que ça. »
Devante Smith-Pelly ne devrait pas poser le genou non plus. Le manque de communion, la solitude, la révolte ne passera pas par une posture en NHL. Trop isolés, ils auront davantage de portée dans ce monde avec les mots. À qui veut bien l’entendre. À qui veut bien prendre la parole aussi.