Au Congrès semi-annuel de Saint-Pétersbourg, et dans un vote hybride, en partie en distanciel à cause de la pandémie, la fédération internationale de hockey sur glace devait se choisir un nouveau président.
Le mandat de René Fasel à la tête de l’IIHF dure depuis 1994, et cela fait donc 27 ans que l’IIHF n’avait plus organisé d’élection, le Suisse ayant été jusqu’ici seul candidat à sa propre succession. C’est donc une redécouverte du processus électoral, alors que le nombre de fédérations membres a crû depuis un quart de siècle de 50 à 81. Rappelons que chaque fédération a 2 votes si elle participe totalement aux compétitions IIHF, mais 1 seul si elle n’a pas engagé ses équipes nationales trois ans de suite dans toutes les catégories.
Fasel avait été élu parmi cinq candidats, ils sont de nouveau cinq sur la ligne de départ. La publication transparente des programmes et candidatures de chacun montre combien le monde a changé depuis 1994. L’élection se ferait-elle sans coups bas pour autant ? Le magazine allemand de référence Das Spiegel a sorti une affaire sur Reindl (pour avoir été salarié d’une filiale de la DEB alors qu’il en était le président). La commission d’éthique du comité olympique allemand s’en est saisie… hier. On avait appris que Bach Nielsen avait été condamné à 30 jours de probation en décembre 2020 au Danemark pour incitation à une agression physique, une « affaire privée » selon lui. Rappelons que les cinq candidats ont été examinés par une commission d’éthique.
Le favori est depuis longtemps Franz Reindl. Le président de la DEB peut s’appuyer sur son bilan en Allemagne, et notamment le programme « Powerplay 26 » qui a contribué au développement du hockey sur glace dans son pays. Mais être présumé favori n’est pas une position facile, particulièrement quand on lui demande de se positionner sur des sujets clivants. Le cas du Bélarus est devenu une patate chaude depuis le débat sur le retrait de l’organisation du Mondial 2021 à ce pays, et récemment la suspension de 5 ans du président de la fédération biélorusse Dmitri Baskov par l’IIHF, non pas pour sa participation au meurtre d’un opposant (faute de preuves), mais parce qu’il avait fait des pressions politiques sur les sportifs, élément sur lequel la commission de discipline disposait d’éléments de preuves. Une suspension aussitôt critiquée par l’influente fédération russe… Quant à Baskov, il a été nommé sénateur par le président du Bélarus…
Si Reindl avait soutenu en début d’année la position « apolitique » de l’IIHF, contre les autorités de son pays, il a adopté une position bien plus tranchée récemment dans une interview à Eishockey News : « La stricte séparation entre le sport et la politique, comme on l’a vécue dans le passé, ne peut plus fonctionner. […] C’est toujours dur de réviser les décisions après coup. Il faut le faire avant. Les processus d’attribution des grands évènements doivent absolument être plus attentionnés. […] La question est de savoir qui est un dictateur. Mais je ne me laisserai évidemment pas photographier dans des poses douteuses avec un dictateur clairement reconnaissable. Je ne connais pas personnellement [Loukachenko], je l’ai seulement rencontré sur la glace quand nous avons joué l’un contre l’autre. Mais il était protégé par des joueurs de NHL et je ne l’ai pas approché à moins de 3,5 mètres. Mais le fait est : la façon dont il a agi sur plusieurs thèmes n’est pas acceptable. » Pas de langue de bois, donc, mais aussi une pierre dans le jardin de l’ex-président Fasel…
Président de la fédération du Danemark – pays dont il fait valoir le développement – Henrik Bach Nielsen a essayé de se démarquer en promouvant de nouveaux formats, afin que le hockey sur glace ne distribue pas « seulement » deux jeux de médailles aux Jeux olympiques : une compétition en 3 contre 3, une compétition mixte, ou des concours d’habiletés. On voit mal le CIO valider des exhibitions de type All-Star Game, et aucun sport collectif n’a ajouté une mixité qui paraît artificielle. En revanche, l’idée du 3 contre 3 a fait parler, évidemment inspirée du succès de ce nouveau format de basketball aux JO de Tokyo. Mais si le basket 3×3, qui trouve une véritable inspiration dans le basket de rue, ajoute beaucoup de vitesse et d’intérêt au basket traditionnel en proposant un format à la fois différent et télégénique, l’effet est moins évident pour un sport déjà très rapide comme le hockey sur glace, où le format à 3 contre 3 existe déjà en prolongation. L’idée est donc controversée, mais Petr Briza et Luc Tardif l’ont reprise à leur compte, surtout dans un objectif de développement du hockey : cette expérimentation du 3 contre 3, testée aux Jeux olympiques de la jeunesse 2020 à Lausanne, serait intéressante pour les pays avec moins de pratiquants.
Si Bach Nielsen s’est attiré des inimitiés en suggérant de vendre le siège de l’IIHF à Zurich (qui vaudrait 40 millions de francs suisses), son autre proposition importante était de ne plus organiser les championnats du monde que tous les deux ans pour les divisions inférieures (en dessous de la division II chez les seniors, de la division IB chez les juniors et féminines). Au lieu d’organiser ces compétitions déficitaires, l’IIHF verserait des fonds directement aux petites fédérations, et elle utiliserait les économies pour augmenter de 30% la dotation des championnats du monde, et en créer une pour les Mondiaux féminins. Des arguments qui plairaient plutôt aux grands pays…
Petr Briza est justement un représentant d’un grand pays. Il n’a jamais été président de sa fédération (tchèque) mais y a occupé des fonctions, de même qu’parlement de Prague. Parlant les langues de l’IIHF, l’anglais, l’allemand, et le russe (et déclarant voulant apprendre le français, langue du CIO), il a poli son image diplomatique en présentant une campagne du « nous« , prônant des relations avec les partenaires que sont le CIO, la NHL ou les clubs. L’ancien manager et propriétaire du Sparta Prague a un profil moins « fédéral » que ses concurrents, et il est vu comme le représentant des clubs, qui a travaillé pour la création de CHL. Il parle de penser et agir comme un business pour faire croître les revenus de l’IIHF. Soucieux de ne pas apparaître uniquement comme le défenseur des pays déjà à haut niveau, il a aussi évoqué des tutoriels et des coopérations pour aider les petites fédérations, qui ne peuvent développer seules le hockey dans leur pays avec des mini-budgets et 2 employés.
La présence d’un candidat représentant le Bélarus attire évidemment l’attention alors que ce pays s’est vu retirer plusieurs organisations. Sergei Goncharov est en fait né en Allemagne, pays où il a grandi. Il a travaillé pour la fédération russe, mais aussi pour son homologue biélorusse afin d’assurer l’organisation du Mondial 2014 à Minsk. Il a aussi mené la candidature de Lviv (Ukraine) pour l’organisation des JO d’hiver 2022, candidature retirée en 2014 à cause de la guerre civile en Ukraine.
Goncharenko a proposé la plus grosse évolution en proposant de tenir le championnat du monde tous les deux ans, avec des phases de qualification et des compétitions régionales dans l’intervalle. Surtout, ce Mondial serait étendu à 24 équipes, avec une phase éliminatoire commençant dès les huitièmes de finale ! L’appel à faire croître le sport dans de nouveaux pays cherche évidemment des voix dans les fédérations moins importantes, mais une telle perspective fait trembler les grandes fédérations qui trouvent déjà que 16 pays, c’est trop pour la compétitivité. Surtout, il faut comprendre que le contrat avec le partenaire marketing Infront devrait être renégocié, alors qu’il a été négocié jusqu’en 2033 avant la pandémie de Covid-19… Or, ce contrat rapporte 500 millions d’euros sur dix ans.
Malgré sa jeunesse, Goncharov a des réseaux et a reçu dans la semaine le soutien de Graeme Roustan, le propriétaire de l’hebdomadaire canadien de référence The Hockey News. Mais sa nationalité reste un problème. L’élection d’un candidat du Bélarus pourrait créer un séisme.
Le tout dernier candidat à se présenter a été Luc Tardif, invité-surprise de l’élection. Rappelons qu’il a co-organisé le Mondial franco-allemand avec Franz Reindl, avec qui il avait de bonnes relations et qu’il aurait pu soutenir. Des frictions étaient cependant apparues au moment du partage du bilan, déficitaire pour la FFHG, positif pour la DEB qui a rassemblé bien plus de spectateurs.
Pendant longtemps, le président de la fédération canadienne Bob Nicholson faisait figure de candidat possible, avant de renoncer. Alors que tous les autres candidats se présentent à l’élection du président et à celle du vice-président, Tardif n’est candidat qu’à la première… mais Nicholson est candidat à la seconde. Du fait de ses origines canadiennes, le natif de Trois-Rivières a pu être perçu comme le candidat indirect des Nord-Américains, dont l’influence est néanmoins limitée à l’IIHF (2 voix pour le Canada et 2 pour les États-Unis pèsent très peu dans l’élection).
Le président de la FFHG est allé bien au-delà de ces interlocuteurs : il explique avoir co-construit son programme pendant 90 heures de discussion avec les différentes fédérations, et évoque l’augmentation du budget de développement (financé par les revenus du Mondial élite), en s’intéressant notamment à l’Asie qui représente 22 fédérations (il n’est pas le seul puisque Bach Nielsen et Briza évoquent tous deux un bureau en Asie). Trésorier de l’IIHF lors de la dernière mandature, Tardif se présente comme le candidat de l’équilibre.
René Fasel est légèrement sorti de son langage diplomatique en évoquant les cinq candidats il y a quelques jours dans une interview à Bluewin : « Il y a aussi dans ce cercle des personnes qui se surévaluent, qui postulent pour des raisons politiques et qui, par exemple, visent le poste de vice-président. Il y a des candidats dont je suis personnellement convaincu. Et d’autres, qui ne savent pas ce que la fonction requiert comme défis et exigences. »
Il a aussi expliqué à propos de son élection en 1994 au Congrès de Venise : « Les Canadiens et les Européens du Nord n’avaient pas bien vécu mon élection, et ils étaient très déçus. J’étais arrivé à Venise en voiture et mes deux fils, et juste après l’élection, nous sommes rentrés en Suisse parce qu’à Venise l’atmosphère était devenue irrespirable ». Comment les rivaux de la campagne travailleront-ils ensemble cette fois après le couperet du vote… ?
Et voici l’élection organisé ce samedi 25 septembre au matin en clôture du congrès…
Premier tour : Reindl 29, Tardif 29, Goncharov 19, Bach Nielsen 18, Briza 8.
Le candidat ayant reçu le moins de votes, Petr Briza, est donc éliminé. Mais ces premiers tours de scrutin, le rapport de forces est important. En obtenant le même nombre de voix que Reindl, Luc Tardif apparaît comme un concurrent sérieux.
Deuxième tour : Tardif 38, Reindl 34, Goncharov 21, Bach Nielsen 12.
Les membres qui ne soutiennent pas Reindl commencent à se reporter sur son concurrent. Le total de voix de Tardif dépasse les reports de voix de Briza. Les soutiens de Bach Nielsen – éliminé – ont déjà commencé à le lâcher pour se reporter sur un des deux favoris.
Juste avant l’annonce des résultats de ce deuxième vote, sur la caméra placée en fond de salle par l’IIHF pour suivre l’élection, on voit Reindl tenir un discours animé avec le Finlandais Kalervo Kummola, vice-président de l’IIHF de plus en plus critique envers Fasel au fil des mandats, et opportunément placé devant le champ de la caméra (Fasel est à la tribune pour présider le scrutin). Après l’annonce des résultats, Reindl semble très nerveux.
Pendant que le vote suivant se tient, Tardif vient s’asseoir à côté de Kummola, et Fasel descend de la tribune pour venir s’entretenir avec eux. On doit déjà parler de la suite. D’ailleurs, en parlant de suite, Tardif discute alors avec Pierre-Yves Gerbeau…
Troisième tour : Tardif 51, Reindl 34, Goncharov 20.
Les représentants qui soutenaient le plus clivant Henrik Bach Nielsen se reportent en totalité sur Tardif. L’élection est considérée comme déjà jouée.
Quatrième tour : Tardif 67, Reindl 39.
Luc Tardif est élu président de l’IIHF. Il a réussi à fédérer autour de lui les Nord-Américains, les « petits pays », les nordiques et finalement la sphère russe, pour contrer le représentant de l’Allemagne, puissance économique historique au sein de l’IIHF (le prédécesseur de Fasel, Günther Sabetzki, était allemand). Un art de la diplomatie qui sera important pour les très nombreux dossiers à venir.
Luc Tardif devient donc le premier président français de l’IIHF depuis… le fondateur de la fédération internationale Louis Magnus !
Une autre conséquence de cette élection est que la passation de pouvoir devra être accélérée à la FFHG. Tardif devra en effet abandonner son poste au profit de son successeur pressenti pour 2022 Pierre-Yves Gerbeau. Les statuts ne permettant pas le cumul, un intérim doit être fait avant une nouvelle élection.
Dans son discours, après avoir remercié René Fasel pour sa confiance et pour lui avoir demandé d’être trésorier, Luc Tardif remercie deux personnes, « Kalle » (Kallervo Kummola) mais aussi Anatoli Brezvin, l’ex-président et désormais président honoraire de la fédération d’Ukraine, qui ont été ceux qui l’ont poussé à se présenter pendant un an avant qu’il n’accepte. Après avoir déclaré « C’était presque une compétition juste », il dit espérer que tout le monde se rassemblera et donne la parole à son adversaire battu Franz Reindl.
Si la candidature de Luc Tardif a gagné en crédibilité au fil des semaines, son élection a quand même pris par surprise les journalistes russes qui couvraient le Congrès à Saint-Pétersbourg et qui avaient questionné le favori Reindl la veille sur ses relations avec la Russie, qui semblait le soutenir. Mais les autorités n’ont pas tardé à s’adapter. Une heure à peine après l’élection, l’attaché de presse du Kremlin faisait savoir à l’agence TASS que Vladimir Poutine avait félicité Luc Tardif au téléphone (et appelé René Fasel pour le remercier de sa collaboration).
Petr Briza est ensuite élu au nouveau poste de vice-président senior et déclare « ne pas vouloir être considéré comme vice-président sénior mais comme un vice-président qui travaille vraiment dur ».
Vice-présidents régionaux : Bob Nicholson (CAN, Amériques), Aivaz Omorkanov (KAZ, Asie/Océanie, par 62 voix à 40 contre le sortant Thomas Wu), Henrik Bach Nielsen (Europe/Afrique, par 61 voix à 44 contre Reindl), qui déclare que c’est un « très grand honneur de succéder à Kalervo Kummola ».
Goncharov retire sa candidature de tout poste au sein du Conseil, ce qu’il explique par des raisons personnelles qu’il ne peut résumer dans un bref discours.
Zsuzsanna Kolbenheyer (HON) et Marta Zawadzka (POL) sont automatiquement réélues à leur poste au Conseil puisque les statuts prévoient au moins deux femmes et qu’elles sont les candidates.
Nouvelle déconvenue, Franz Reindl n’est même pas élu au premier tour ! Il faut 51 voix et il en a 50. Les cinq premiers élus sont : Heikki Hietanen (FIN) 76, Anders Larsson (SUE) 76, Pavel Bure (RUS) 60, Raeto Raffainer (SUI) 58, Andrea Gios (ITA) 52 // Franz Reindl (ALL) 50, Frank Gonzalez (ESP) 39, Dave Ogrean (USA) et Miroslav Satan (SVK) 33, Viesturs Koziols (LET) 31, Petras Nauseda (LIT) 28, Jaan Molder (EST), Joaquin de la Garma (MEX) 14.
Un second tour doit être organisé, sans le moins bien classé Joaquin de la Garma, et sans Molder qui se retire. Franz Reindl est enfin élu avec 46 voix, les autres étant presque à égalité (Satan 30, Gonzalez 29, Ogrean 28, Koziols 27, Nauseda 26). Il faut donc organiser un troisième tour, sans Nauseda éliminé.
Et le long processus électoral se termine après plus de huit heures et demie par l’élection du dernier membre Viesturs Koziols (33 votes) devant Ogrean (26), Gonzalez (22) et Satan (20).
René Fasel est ensuite élu premier « président à vie » de l’IIHF et c’est Philippe Lacarrière – une des sept personnes à avoir connu le Congrès de Venise en 1994 – qui lui rend le discours d’hommage en lui offrant en cadeau un sifflet, souvenir de sa carrière d’arbitre.