Perte de pouvoir en Russie

Présentation KHL (III) : division Bobrov

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L’élection de Luc Tardif à la tête de l’IIHF lors du Congrès de Saint-Pétersbourg est passée au second plan dans les médias russes par rapport à l’annonce de la veille : le rappel d’Oleg Znarok à la tête de l’équipe de Russie, décision prise semble-t-il directement par Vladimir Poutine. Un choix qui ouvre au passage la voie au retour en équipe nationale de Panarin (fiancé à la fille de Znarok) malgré ses propos critiques sur le président russe. Mais il signifie surtout la fin du monopole d’un club sur la sélection…

C’est ce que nous verrons dans ce troisième volet de la présentation de KHL, consacré à la division Bobrov. Il comprend une histoire polémique, un club de romantiques qui recrute une ex-star de NHL soupçonnée de viol, mais aussi une belle histoire, le retour d’un hockeyeur qui a vaincu le cancer après avoir dû se débrouiller seul pour son traitement.

 

Depuis quatre ans, le SKA Saint-Pétersbourg ne cesse de décliner. Cette saison, il est certes encore le favori dans sa division Bobrov, mais pas dans la Conférence Ouest face aux trois grands clubs de la division Tarasov (CSKA, Dynamo, Lokomotiv). En plus, l’argument d’avoir l’entraîneur national ne devrait plus fonctionner. Valeri Bragin n’a été prolongé que comme adjoint, et le vice-président du club et habituel manager de la sélection Roman Rotenberg ne semble avoir pas eu son mot à dire sur son successeur (Oleg Znarok), un choix que l’on dit opéré directement au Kremlin.

Si le SKA est rentré dans le rang, c’est parce que les vannes ouvertes de Gazprom, qui avaient permis au club de dominer la ligue en recrutant tous les meilleurs joueurs, ne servent plus à rien avec le plafond salarial. Le seul domaine où l’on peut dépenser sans compter, ce sont les moins de 21 ans qui ne comptent pas dans le calcul de la masse salariale. La stratégie du club, qui consiste à attirer tous les meilleurs juniors du pays, peut donc encore lui procurer un avantage compétitif.

Le super-talent Matvei Michkov est ainsi sous contrat jusqu’en 2026 : cet ailier extrêmement vif et doté d’un tir du poignet redoutable n’a que 16 ans puisqu’il est né en décembre 2004. Cela ne l’empêche pas de débuter avec les adultes en se jetant avec ardeur dans la bataille, et de constituer une des grandes attractions de la saison de KHL. Pour autant, le SKA est-il le terreau idéal pour faire pousser les jeunes ? On peut en douter dans le cas de l’international junior Yaroslav Askarov, qui reste troisième gardien et s’est ouvertement déclaré choqué du départ de l’entraîneur des gardiens Rashid Davydov (pour des problèmes d’hypertension juste avant le championnat du monde).

La stratégie du SKA pose donc question. La rotation imposée à déjà agacé le meilleur marqueur Vladimir Tkachyov (parti en NHL). L’effectif reste un peu pléthorique, et il y a même 6 étrangers pour 5 places avec le recrutement tarif mi-septembre du vétéran canadien Mat Robinson, parce qu’il manquait un défenseur offensif (hormis Igor Ozhiganov). Auparavant, l’échange du pilier défensif du club Dinar Khafizullin (encore international en 2019) à Ufa contre Mikhaïl Vorobyov avait encore renforcé l’embouteillage au poste de centre, et c’est peut-être maintenant à Vladislav Kamenev de se demander ce qu’il fait là, car il ne joue pas plus qu’avec les Blue Jackets de Columbus. Mais si le banc de Saint-Pétersbourg est très fourni, il manque un peu de joueurs dominants. Devenu international, Anton Burdasov est aujourd’hui la figure de pointe alors qu’il était un second couteau lors du premier titre en 2015. Le SKA peut-il gagner sans stars ?

 

hannes bjorninenLes Jokerit Helsinki bénéficient d’un avantage majeur dans la KHL, les droits télévisés : ceux-ci sont distribués 30% équitablement, 30% aux résultats, et 40% à la demande télévisuelle, un montant dans lequel les Finlandais se taillaient la part du lion en raison de la diffusion par Viasat dans les pays nordiques. Les droits arrivaient à échéance mais ont été vendus en août à Discovery+, avec également certaines diffusions sur une chaîne gratuite (TV5).

Le petit inconvénient vient des restrictions sanitaires toujours plus sérieuses qu’ailleurs en KHL. Seuls des abonnements à l’année ont été vendus. Le premier match a d’abord été annoncé sans spectateurs par les autorités régionales, puis avec une jauge réduite, avant d’être finalement élevée à 50%. La Finlande est un des derniers pays à avoir mis en place un pass sanitaire, qui ne doit entrer en vigueur que début octobre (et si possible pas du tout selon le vœu de la ministre si la vaccination atteint 80% d’ici là). De toute façon, ces variations de recettes ne changent pas fondamentalement la situation financière d’un club perfusé par des capitaux russes.

Les Jokerit ont donc les mêmes ressources que les autres, mais leur gestion plus calme peut les aider. Ils ont conservé leur meilleur gardien Anders Lindbäck, désormais en concurrence avec Janne Juvonen, et leurs huit meilleurs marqueurs. Deux joueurs vus avec la Finlande aux championnats du monde ajoutent des solutions en attaque : Hannes Björninen, le capitaine des Pelicans, a fait belle impression dans un rôle de travailleur à Riga, Teemu Turunen a eu plus de mal en compétition internationale mais a un potentiel offensif intéressant. La défense, un peu plus remaniée, accueille deux champions du monde, Petteri Lindbohm (2019) et le Suédois Philip Holm (2017). Dans des conditions plus normales que la saison passée, sans quarantaines, cette équipe a un rôle à jouer avec le système défensif stable de Lauri Marjamäki.

 

SpartakÉliminé « comme d’habitude » au premier tour des playoffs pendant les deux années sous les ordres de l’entraîneur le plus cher de KHL Oleg Znarok (qui vient d’être appelé en mission olympique pour la Russie), le Spartak Moscou a choisi un coach beaucoup moins coté, Boris Mironov. L’ancien défenseur de NHL, âgé de 49 ans, ne compte que deux saisons comme entraîneur chef, une avec les juniors du CSKA (champions) et une avec son équipe-ferme de VHL. Formé comme joueur et comme coach au sein du club militaire, l’ennemi de toujours des spartakistes, Mironov n’a donc pas vraiment le CV pour se faire dérouler le tapis rouge chez les rouge et blanc.

Les supporters que cela fait grogner pourront se consoler avec le retour d’un pur produit du club, Aleksandr Khoklyachev, que Znarok avait sorti car il n’entrait pas dans son concept. Auréolé d’un titre de champion avec l’Avangard, dans un rôle inhabituel d’attaquant de troisième ligne, l’attaquant imprévisible pourra exprimer sa créativité en redevenant un meneur offensif. Même si sa production offensive est devenue plus irrégulière, l’arrivée de Dmitri Kugryshev (ex-Ufa), efficace quand il est bien entouré, pourrait aussi satisfaire les esprits romantiques du hockey russe : il a été formé au… Romantik Balakovo ! Mais le rêve de tous les amoureux du Spartak est que Kovalchuk finisse sa carrière dans son premier club en sénior. Un rêve toujours pas concrétisé à ce jour.

Le renfort tardif est un joueur bien différent. L’effectif spartakiste était d’abord considéré avec scepticisme, à cause de joueurs étrangers pas forcément alléchants. Mais le Spartak a su mener les négociations pour recruter un sixième mercenaire beaucoup plus connu (pour le meilleur et pour le pire), Jake Virtanen, que convoitaient les plus grands clubs russes depuis l’été mais qui n’a signé qu’en septembre, dans un club qui avait encore de la place sous le plafond salarial. La KHL reste l’eldorado pour les joueurs indésirables en NHL : Virtanen est poursuivi au civil – et non au pénal – pour une accusation d’agression sexuelle sur une femme qu’il aurait emmenée à l’hôtel il y a quatre ans. L’ailier venu des Canucks de Vancouver est aussi un joueur qui n’a pas répondu aux attentes placées en lui alors qu’il avait choisi en numéro 6 de la draft 2014. Sa technique de crosse est loin de la tradition russe, mais c’est un très bon patineur pour son énorme gabarit (103 kg) et une grande menace physique (vis-à-vis de ses adversaires sur la glace, veut-on dire ici). Nettement moins romantique, c’est certain, mais attendu comme un des plus forts étrangers de KHL.

 

Le Torpedo Nijni Novgorod est repassé en Conférence Ouest. Ses déplacements pendulaires d’une conférence à l’autre sont surtout un problème pour ses adversaires : le club des bords de la Volga s’est toujours qualifié depuis huit ans, même s’il a compté plus de défaites que de victoires lors des trois dernières saisons. La grande affaire de l’intersaison était le choix de Damir Zhafyarov, après une saison fantastique à un point par match. Cet ailier très technique a testé le marché NHL et eu quelques propositions de contrat, mais a finalement choisi de resigner pour un an fin août.

On a tout de même l’impression que le Torpedo s’était préparé à son départ. Il avait en effet déjà embauché un étranger de plus en attaque. L’Américain Andy Miele, le seul à être resté, n’est plus que le centre de la deuxième ligne, avec à ses côtés le jeune Ivan Chekhovich et le Suédois Daniel Zaar, deuxième marqueur de SHL. Le meilleur compteur du championnat suédois, c’était en effet Marek Hrivik… qui a été recruté lui aussi ! L’international slovaque mène le premier trio avec Zhafyarov et Kenny Agostino (meilleur joueur d’AHL en 2017 et auteur de 30 points en 86 matches de NHL). Indubitablement, c’est un top-6 offensif de haut niveau dont dispose Nijni Novgorod.

Néanmoins, la place sacrifiée en défense implique que Ziyat Paygin et la recrue Egor Martynov, deux arrières au jeu propre qui prennent peu de pénalités, devront jouer un rôle très important. Leur performance sera indispensable pour qualifier le Torpedo. La profondeur la plus importante est étonnamment au poste de gardien : le duo Tikhomirov/Kochetkov a un troisième concurrent, Aleksei Murygin. Victime d’une grave angine qui ne guérissait pas au bout de trois semaines en 2019, il avait insisté pour une biopsie qui révéla un carcinome de l’amygdale. Son club formateur (l’Amur) refusa de prendre en charge ses soins médicaux parce que ce n’était pas une blessure en match. Lorsque la tumeur grandit au point d’envelopper la carotide, l’opération devint trop risquée et il dut se résoudre au couple radiothérapie/chimiothérapie. C’est après deux ans de lutte contre le cancer que le recordman des blanchissages en une saison de KHL (13 en 2015/16 à Yaroslavl) que Murygin fait son retour au jeu.

 

Après avoir soulevé deux fois la Coupe Gagarine en tant que capitaine du Dynamo Moscou, Yuri Babenko y a été l’adjoint de Vladimir Krikunov pendant deux ans. Pourtant, quand le club bleu et blanc a choisi un nouveau coach avec tout son staff (Aleksei Kudashov), il n’y avait plus de place pour lui. Nanti d’une expérience d’assistant-coach avec l’équipe nationale junior, Babenko a donc trouvé un club qui lui a permis de débuter comme entraîneur en chef, le Vityaz Podolsk.

Babenko prône de la diversité entre les lignes qui peuvent chacune apporter leur touche, et considère le taux de précision des passes comme la statistique avancée la plus importante dans un sport collectif comme le hockey. S’il a pu influencer le choix de l’international letton Miks Indrasis (qu’il connaissait du Dynamo), il arrive dans une équipe essentiellement déjà constituée. Et malgré son regret de voir trop souvent les étrangers jouer les premiers rôles, ce n’est sûrement pas au Vityaz qu’il changera cette tendance de la KHL.

Le Vityaz dépend toujours des transactions effectuées avec le SKA Saint-Pétersbourg. Il en a reçu cet été Viktor Antipin, ex-défenseur international dont les stats sont en chute libre (surtout le +/-) année après année alors qu’il n’a que 28 ans, et le centre finlandais Miro Aaltonen. Celui-ci peut aider ses compatriotes qui découvrent la KHL, le défenseur Valtteri Kemiläinen et surtout l’ailier Niko Ojamäki qui joue directement à ses côtés. Le troisième homme sur le premier trio est Daniel Audette, un Canadien qui vient également du championnat finlandais. Mais ces étrangers suffiront-ils à obtenir la qualification en play-offs manquée l’an passé ?

 

En nette baisse de régime depuis deux ans, le HK Sotchi est devenu le moins bon club russe de KHL. Les dirigeants, qui ont promis de payer enfin leurs joueurs chaque mois (au lieu de verser en fin de saison les salaires en retard de l’hiver), ont changé l’organigramme avec des nominations un peu chaotiques. L’ancien joueur et commentateur télé Aleksei Badyukov est finalement directeur général adjoint, chargé de piloter les sujets sportifs, mais avec un directeur sportif novice en dessous de lui, Renat Mamashev. L’ancien titulaire de ce poste, Andrei Zyuzin, devient « entraîneur associé ».

L’homme-clé sera le gardien suédois Magnus Hellberg, échangé par le SKA Saint-Pétersbourg. La défense a reçu un joueur au potentiel intéressant au vu de ce qu’il montre en équipe de Lettonie, Janis Jaks. Mais pour l’embaucher, Sotchi a dû se limiter à 2 étrangers en attaque. La pression est donc forte sur l’international slovaque Martin Bakos, au point de l’avoir aligné en match dès le début de la présaison, plus d’une semaine avant la date de reprise fixée par les médecins… Une présaison néanmoins déjà inquiétante puisque Sotchi n’a remporté qu’une seule victoire, contre l’équipe de Russie junior. Bakos ne comptera pas sur le second étranger pour partager les responsabilités offensives, car le rugueux JC Lipon a surtout été embauché pour son agressivité.

De nouveau, Sotchi devra donc espérer que ses attaquants russes soient performants. Or, son meilleur marqueur Sergei Shmelyov est parti à l’intersaison. Un remplaçant intéressant est tout de même arrivé : Kirill Pilipenko est un des hockeyeurs les plus doués techniquement de Russie, un joueur qui aimante le palet et peut marquer des buts de lacrosse avec une facilité insolente. Il ne s’était jamais imposé en KHL, mais après avoir été le élu meilleur joueur de VHL et MVP des play-offs, son heure semble enfin venue alors qu’il atteint 25 ans.

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