Tous les quatre ans, le hockey féminin bénéficie d’un summum d’exposition sous les projecteurs olympiques. La flamme de Pékin 2022 éteinte, l’heure est à la mobilisation pour les meilleures joueuses. Le lancement d’une grande ligue féminine fédératrice est un enjeu majeur et permettrait de garantir la professionnalisation de la discipline, alors que deux bords s’affrontent toujours.
3,54 millions. C’est le nombre de téléspectateurs qui ont regardé en février dernier la finale olympique féminine de hockey opposant les Canadiennes aux Américaines sur la chaîne américaine NBC. Une performance d’autant plus remarquable que la rencontre prenait fin, avec le décalage horaire, aux alentours de 1h30 du matin sur la côte est. La précédente finale olympique à PyeongChang avait réuni 3,7 millions mais en cumulé, ce chiffre de 3,54 millions est une moyenne à la minute, ce qui en fait un bien meilleur résultat.
Canada – États-Unis au féminin est le deuxième match de hockey le plus vu sur le territoire américain depuis 2019 – derrière le match décisif pour la Coupe Stanley entre Montréal et Tampa Bay – aucun match NHL n’a réalisé de telles audiences cette saison. Au Québec, Radio Canada a attiré un pic de 396 000 téléspectateurs entre 23h30 et 23h45. Quant au Canada anglophone, 2,7 millions de personnes ont regardé la finale sur CBC, soit le meilleur résultat d’audience sur ces jeux au Canada. Une preuve de plus qu’un engouement à exploiter existe pour la branche féminine du hockey.
Les stars américaines et canadiennes ont fait le plein d’audiences, permettant d’accroître l’attention sur elles. Marie-Philip Poulin est rentrée un peu plus dans la légende, première athlète, hommes et femmes, à marquer lors de quatre finales olympiques, 17 points durant tout ce tournoi de Pékin dont un doublé en finale. Au lendemain de ce nouveau tour de force, la capitaine canadienne de 30 ans s’est vu offrir une proposition étonnante : un contrat dans la ligue (masculine) ECHL de la part du club de Trois-Rivières. Poulin serait devenue la première femme à jouer dans une ligue professionnelle d’Amérique du Nord. Une initiative que l’on peut saluer de la part de l’équipe québécoise mais contre-productive dans le contexte actuel, « Captain Clutch » a décliné l’invitation, elle a justifié son refus en rappelant son attachement au développement du hockey féminin. Comme ses paires, elle souhaite une vraie ligue professionnelle pour les féminines en Amérique du Nord.
Pas de Marie-Philip Poulin chez les Lions de Trois-Rivières. Et c’est très bien comme ça. pic.twitter.com/fmk1gbJ2RO
— Simon-Olivier Lorange (@SO_Lorange) February 19, 2022
La solution du front commun
Cela fait trois ans que la PWHPA existe, l’association de plus d’une centaine de joueuses, dont fait partie Poulin. Poursuivant ce but d’obtenir cette ligue pro, elles ont multiplié les initiatives pour mettre en lumière leur discipline et leur objectif, dont des matchs hébergés dans les enceintes NHL. Mis en parenthèse depuis l’été dernier en raison de la préparation olympique du Canada et des États-Unis, des évènements se sont dernièrement déroulés à Ottawa et Washington, alors que les deux nations ont ensuite disputé un match revanche post-olympique à Pittsburgh. Ce sont au total onze équipes NHL qui ont déjà manifesté leur appui à l’association des joueuses à travers divers événements.
Une ligue structurée qui permettrait aux joueuses de vivre décemment, la PWHPA ne percevait pas ainsi la NWHL, créée en 2015 et renommée PHF (Premier Hockey League) depuis l’été dernier. La PHF a pris un nouveau chemin sous l’impulsion de la commissionner Ty Tumminia – qui avait succédé à Dani Rylan – déjà à l’initiative d’une sixième équipe, la bien nommée Toronto Six. Deux nouvelles franchises sont censées rejoindre le circuit prochainement, une à Montréal et une autre aux États-Unis. Tumminia avait également mis fin à ce système d’équipes appartenant à la ligue, elles sont désormais détenues par des fonds privés. En janvier, la PHF a annoncé un plan d’envergure de 25 millions de dollars pour les trois prochaines années, en plus d’un plafond salarial passant en l’espace d’un an de 150 000 à 750 000 dollars dès la saison 2022-2023. Cet investissement doit garantir un salaire moyen de 32 000 dollars et une couverture santé.
Si la PWHPA a vu certains clubs NHL héberger certaines de ses rencontres, la PHF a également le soutien dans ses rangs de grandes personnalités du hockey. La franchise des Toronto Six a été vendue à un groupe d’investisseurs mené par l’ex-NHLer et désormais analyste Anthony Stewart, la pionnière Angela James et le coach émérite Ted Nolan. Willie O’Ree, premier joueur noir à avoir joué en NHL et très impliqué dans la diversité, fait partie depuis peu des actionnaires du Boston Pride.
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Si Tumminia est sur le départ – elle n’a pas prolongé son contrat pour raisons personnelles – la PHF entend bien passer la vitesse supérieure, tentant par la même occasion de renouer des liens avec les joueuses de la PWHPA qui dénigraient la NWHL. Selon la journaliste Marisa Ingemi du Seattle Times, la PHF avait interpellé en début d’année les meilleures joueuses du monde par message sur Twitter et Instagram, peu y auraient prêté attention.
Si la PWHPA reste focalisée en continuant d’écarter l’alternative PHF, c’est que, selon plusieurs sources, l’association de joueuses parviendrait à lancer sa propre ligue dès l’automne prochain. La PHF a justifié l’officialisation de son plan d’investissement – qui n’a pas manqué de surprendre joueuses et staffs – en souhaitant capitaliser sur l’arrivée des Jeux olympiques. Selon Ingemi, certaines joueuses suspectent que la PHF aurait précipité cette annonce en réponse aux rumeurs d’une ligue pour la PWHPA. Le fossé les sépare plus que jamais, comme celui qui séparait la NWHL et la défunte CWHL.
Cette animosité entre les deux partis, la NHL souhaite la voir disparaître. Depuis de nombreuses années, Gary Bettman et son équipe ne sont pas hostiles à soutenir une ligue féminine, bien au contraire, mais ils ne veulent pas choisir. Ils ont répété qu’ils souhaitaient ne voir qu’une seule et même entité hockey féminin, histoire d’unir ses forces et de suivre une ligne claire pour de ne pas perdre les fans dans la confusion. Le lancement d’une ligue par la PWHPA en automne grâce à des joueuses directement impliquées dans le développement et d’importants investisseurs – un accord de financement semble-t-il de plusieurs millions de dollars – en plus du renforcement de la PHF, tout cela fait craindre d’une nouvelle opposition. On a d’ailleurs pu lire dans la presse québécoise que Montréal, en plus d’une équipe PHF, pourrait également accueillir une équipe PWHPA.
C’en est trop pour la NHL qui a décidé de reprendre son rôle de médiateur. À sa demande, la PWHPA et la PHF se sont rencontrées le 23 mars à New York avec un mot d’ordre : unir leurs forces pour offrir, une fois pour toute, une seule et même ligue féminine. Les représentants de la PHF ont qualifié cette réunion de constructive, Jayna Hefford et Bill Daly, qui représentaient respectivement la PWHPA et la NHL, n’ont pas souhaité commenter. Mettre les egos de côté et la jouer collectif, travailler main dans la main, c’est pourtant la seule issue qui permettrait de proposer une ligue modèle, médiatisée, regroupant les meilleures joueuses de la planète et à laquelle les jeunes hockeyeuses pourraient s’identifier. Cela permettrait alors de franchir un cap historique.