Avant le déclenchement de l’invasion russe, l’équipe d’Ukraine de hockey sur glace devait préparer son championnat du monde en organisant deux matches à Kiev contre la Hongrie, les 13 et 14 avril. Avec la guerre, on s’est demandé si elle participerait tout court. Mais elle a eu le soutien de l’IIHF pour le faire, et Luc Tardif – dont la fédération ukrainienne à été le premier soutien dans sa campagne pour devenir président de la fédération internationale – a même joué les intermédiaires pour que la NHL finance l’équipe d’ukrainienne des moins de 18 ans qui se rendra à Asiago.
C’est tout le monde du hockey qui s’est mobilisé pour l’Ukraine. Plus de mille jeunes joueurs ukrainiens ont été évacués avec leurs familles et continuent à pratiquer le sport et à se distraire, loin des bombes. 33 d’entre eux sont hébergés sur l’île de loisirs de Cergy-Pontoise et s’entraînent trois fois par semaine à l’Aren’Ice. Ils sont 117 en Hongrie, fédération amie qui, au lieu d’aller à Kiev comme initialement prévu, accueille l’équipe nationale d’Ukraine et organise sa préparation, à Miskolc depuis trois semaines puis à Budapest pour les dix prochains jours.
Les hockeyeurs de l’équipe nationale senior ne sont pas dans la situation des joueurs mineurs. Les hommes adultes de plus de 18 ans sont en effet mobilisables et ne sont pas censés franchir la frontière. Le président de la fédération ukrainienne, Heorhiy Zubko, est d’ailleurs sur la ligne de front. Les internationaux ont une autorisation spéciale du Ministère de la jeunesse et des sports pour quitter l’Ukraine, avec le devoir de revenir une fois le championnat du monde de D1B terminé. Pour sortir du pays, encore faut-il pouvoir le faire… Même si les joueurs du Dnipro Kherson ont posté une photo sur les réseaux sociaux pour montrer qu’ils avaient réussi à s’entraîner, la situation est difficile dans la ville occupée par les soldats russes, qui ont coupé les transports publics et patrouillent dans les rues. Le défenseur Evheny Ratushny est coincé là-bas. Le gardien Serhyi Pysarenko, lui, a réussi à fuir et à franchir la ligne de front.
Le sélectionneur national Vadym Shakraychuk a résumé ainsi ce « camp d’entraînement » qui se tient dans des circonstances spéciales : « Chaque réunion commence par les nouvelles du front. Nous listons les événèments les plus importants de notre lutte avec les envahisseurs russes, et seulement ensuite nous passons au hockey et aux processus d’entraînement. Pour nous, la décision d’aller à ces matchs a été très difficile. La plupart des gars étaient absorbés par la guerre et n’avaient pas prévu de retourner sur la glace. Untel faisait partie des unités de défense territoriale, un tel était volontaire, untel n’a pas pu sortir des abris souterrains pendant des semaines, untel a convoyé sa famille vers un pays plus sûr à travers les balles et les champs de mines. Ils ne pensaient pas se remettre au sport. Mais si l’État en a besoin, nous ferons de notre mieux. »
Depuis des mois, le hockey ukrainien est déchiré par un conflit qui paraît bien dérisoire aujourd’hui. Des clubs exclus du championnat ont créé une ligue concurrente, et leurs joueurs ont été suspendus par la fédération et l’IIHF. Mais cette hache de guerre semble enterrée. Les internationaux qui avaient quitté l’équipe nationale en novembre, la veille d’un tournoi international, à la demande du président du HK Donbass (Boris Kolesnikov) ont été pardonnés et sont revenus. Shakhraychuk : « Durant la guerre, notre pays s’est uni de l’ouest à l’est et du sud au nord. En arrivant dans l’équipe, les gars se sont excusés envers le staff et leurs coéquipiers, et le discours du défenseur Filipp Pangelov-Yuldashev le premier jour a ému chacun de nous. On voyait que les gars se repentaient. Nous avons tourné la page et nous combattons ensemble pour notre drapeau. »
Juste avant la guerre, la fédération ukrainienne venait de lancer un programme d’infrastructure pour construire 25 patinoires en dix ans. Nul ne sait quand il aura lieu, car c’est tout le pays qu’il faudra reconstruire.
Après avoir largement battu le club slovaque de Brezno (8-0 et 8-2), les Ukrainiens passent leur premier vrai test avec un match international contre la Hongrie. La moitié des recettes aux guichets seront reversés pour soutenir les jeunes hockeyeurs ukrainiens réfugiés et leurs familles. Sur la plateforme pour acheter un billet, il est aussi possible d’acheter un ticket de soutien dont le montant sera versé sur un sous-compte « Ukraine » de l’IIHF. Les Hongrois ne sont pas au complet car l’équipe hongroise de Fehérvár a atteint à la surprise générale – et vient de perdre – la finale de la ligue autrichienne élargie (ICE HL). La star Vilmos Galló – qui joue en Suède – a une déchirure musculaire à la cuisse après avoir un pris un coup sur le genou et ne viendra pas. Les Magyars ont quand même tous de l’expérience internationale : le seul débutant Alex Kovács a dû repartir chez lui parce qu’il était malade.
L’Ukraine entre bien dans le match et aurait même pu ouvrir le score quand Vadim Mazur s’est retrouvé seul devant le gardien. Mais sur un cafouillage en zone défensive, le palet contré profite à Richárd Tóth doint le revers se faufile entre les bottes du gardien Dmytro Kurbytsky (1-0). Les Hongrois se créent plus d’occasions après ce but, mais les Ukrainiens restent menaçants, y compris en infériorité numérique quand Roman Blahiy s’échappe sans parvenir à glisser le palet entre les jambières de Bence Balisz.
Blahiy aura sa revanche en deuxième période. Il intercepte une passe transversale bien trop risquée de Tamás-Róbert Sárpátki dans sa zone défensive et se retrouve face au gardien, qu’il feinte avant de lever le palet du revers dans le haut du filet (1-1). Une bagarre éclate trois minutes plus tard entre Pangelov-Yuldashev et Donát Szita, l’ailier des Gothiques d’Amiens qui est un des trois expatriés de l’effectif hongrois. Les deux joueurs sont expulsés. Le jeu reprend à cinq contre cinq et Péter Vincze et Richárd Tóth s’échangent le palet sans que Savchenko et Lytvynov n’arrivent à s’interposer ni à les bouger (2-1). Privée d’un joueur renvoyé à la douche, la défense ukrainienne semble faible dans sa présence physique et dans son positionnement. Le dégagement de Vitali Andreikiv contre la bande est bloqué par Macauley, et pendant que la bataille fait rage pour le palet, Brúnó Kreisz réussit à se faire totalement oublier devant le but. Quand il reçoit la passe de Gergely Tóth, il n’a donc plus qu’à ajuster le gardien (3-1).
Le troisième tiers-temps est nettement dominé par les Ukrainiens, mais sans qu’ils parviennent à concrétiser. En avantage numérique, Vitali Lyalka vise la lucarne mais ne frappe que le coin de la cage. La principale victoire ukrainienne du jour… restera d’avoir coulé le vaisseau-amiral de la flotte russe en Mer Noire.
Désignés joueurs du match : Richárd Tóth pour la Hongrie et Roman Blagyi pour l’Ukraine.
Commentaires d’après-match
Sean Simpson (entraîneur de la Hongrie) : « Nous avons joué un grand match. Les gars s’entraînent dur depuis deux semaines et on voit le résultat sur la glace. Ce n’est jamais facile contre les Ukrainiens, ils sont gros, forts et rapides. Mais tout le monde a bien joué, des deux gardiens aux attaquants en passant par les défenseurs. C’est gratifiant, donc je suis heureux. »
Hongrie – Ukraine 3-1 (1-0, 2-1, 0-0)
Jeudi 14 avril 2022 à 18h00 à Miskolc. 1190 spectateurs.
Arbitres : Zsombor Pálkövi et Dániel Rencz (HON) assistés de Barnabás Fényi et Bence Kövesi (HON).
Pénalités : Hongrie 33′ (2′, 2’+5’+20′, 4′) ; Ukraine 29′ (0′, 5’+20′, 4′).
Tirs : Hongrie 21 (9, 8, 4) ; Ukraine 37 (10, 14, 13).
Évolution du score :
1-0 à 04’06 : R. Tóth assisté de Vincze
1-1 à 21’33 : Blahyi
2-1 à 25’36 : R. Tóth assisté de Vincze
3-1 à 36’06 : Kreisz assisté de G. Tóth et Macaulay
Hongrie
Attaquants :
Tamás-Róbert Sárpátki (-1, 2′) – Kristóf Papp (-1) – Donát Szita (-1, 5’+20′)
Péter Vincze (+2) – János Vas (A, +2) – Richárd Tóth (+2)
Nikandrosz Galanisz – Hunor Császár (2′) – Ákos Szigeti (2′)
Márk Miskolczi (+1) – Brúnó Kreisz (+1) – Dániel Kóger
Défenseurs :
Péter Zsombor Garát – Scott Macaulay
Tamás Pozsgai (A, +2, 2′) – Nándor Fejes (+2)
Bence Szirányi (A) – Roland Kiss
Gergely Tóth (+1) – Dániel Kiss
Gardien :
Bence Bálizs (20/21) puis à 30’35 Gergely Arany (16/16)
Ukraine
Attaquants :
Andriy Mikhnov (C, -1) – Vadim Mazur (2′) – Aleksandr Peresunko
Vitali Lyalka (A) – Mikhail Simchuk (2′) – Ilya Korenchuk
Roman Blagiy – Dmytro Nimenko (A) – Felix Morozov (+1)
Ivan Savchenko (-2) – Timur Hrytsenko (-2) – Denys Boroday (-2)
Aleksei Vorona
Défenseurs :
Ivan Lytvynov (-2) – Igor Merezhko (-2)
Filipp Pangelov-Yuldashev (5’+20′) – Denis Matusevich (-1)
Vitaly Andreikiv – Artem Hrebenyk (+1)
Vsevolod Tolstushko
Gardien :
Dmytro Kurbytsky (18/21)
Remplaçant : Serhyi Pysarenko (G)