La jauge très réduite dans les tribunes de la patinoire est occupée en grande partie par les sportifs de la délégation slovaque. L’équipe de hockey sur glace de Slovaquie n’a encore jamais remporté de médaille olympique et tout un pays espère qu’elle puisse y parvenir. Elle le méritait déjà à Vancouver en 2010 avec une formidable performance. Une nouvelle quatrième place cette année serait cruelle et assez injuste. Les hommes de Craig Ramsay ont pratiqué un jeu bien plus offensif et enthousiaste que celui des grandes équipes présumées, dont l’adversaire du jour pour la médaille de bronze, une Suède au profil plus besogneux qu’à l’accoutumée.
Pour ce septième match en neuf jours, les Slovaques espèrent que le mental compensera la fatigue. Mais la Tre Kronor a le désavantage d’avoir joué en soirée jusqu’aux tirs au but face à la Russie, alors que son adversaire a joué le midi en heure locale… à un horaire aménagé pour être en prime time en Amérique du Nord (continent finalement absent du carré finale). De plus, les Suédois sont privés d’un homme d’expérience, Marcus Krüger, meilleur centre du tournoi aux engagements (69%), blessé hier en demi-finale. Même si la Suède a remporté la première confrontation en poule (4-1), l’envie, déterminante dans un match pour la médaille de bronze, sera déterminante.
Le gardien Patrik Rybár fait trébucher Dennis Everberg après cinq minutes de jeu équilibrées. Henrik Tömmernes sert tout de suite Lucas Wallmark dans le cercle droit pour une reprise pas totalement réussie. Wallmark a une seconde opportunité au même endroit pendant cet avantage numérique sur une belle passe transversale du revers de Carl Klingberg, mais Rybár se déplace encore très bien pour couvrir l’angle. Au retour à 5 contre 5, la Slovaquie produit du beau jeu offensif. Marek Hrivík lance sur le poteau – côté mitaine de Lars Johansson – après une passe-abandon de Juraj Slafkovský, puis un très bel échange de passes entre Kristián Pospíšil et Libor Hudáček finit cette fois dans la mitaine de Johansson. Les bleus travaillent fort dans la conquête du palet et jouent majoritairement dans le camp suédois.
Cette domination slovaque est récompensée en début de deuxième période. La pépite de 17 ans Juraj Slafkovský entre en zone sur l’aile gauche et prend un tir improbable : le palet, sur la tranche et dévié par le genou du défenseur Folin, arrive de manière fantastique dans la lucarne opposée du but de Johansson en faisant tinter le montant (0-1). La Suède paraît totalement prise au dépourvu et sans solutions offensives. Son capitaine Anton Lander n’arrange pas la situation, il fait faute en zone offensive en accrochant Cehlárik dans le coin. Mais si la Slovaquie est très offensive dans le jeu en mouvement, les situations de supériorité numérique sont son gros point faible : toujours 0 but après cette quatorzième tentative !
Tout vient à point à qui sait attendre. L’épaule d’Everberg atteint la tête de Regenda hors du jeu et le powerplay est bien meilleur cette fois. Le tir en pivot de Libor Hudáček, exécuté pour être plus rapide que précis, passe à côté du filet. Mais peu avant la fin de la pénalité, la passe de derrière la cage de Pavol Regenda est reprise par Samuel Takáč, l’ancien joueur de Gap et de Lyon, dans un trou de souris : Johansson a collé son patin horizontalement au poteau pendant la passe mais il reste un espace sous la botte à côté de la lame (0-2). Et si Cehlárik referme la main sur le palet, le powerplay suédois n’en profite pas plus.
La Suède ne semble pas avoir assez d’énergie et/ou d’envie pour rivaliser ce soir, et elle est donc dominée dans les duels. Daniel Brodin, l’attaquant de Fribourg-Gottéron qui joue son premier match dans une grande compétition internationale, ne manque évidemment pas de motivation, mais il la contrôle mal et donne un coup de poing à Marinčin dans une dispute près de la cage. Pendant cette infériorité, il faut une belle intervention défensive de Joakim Nordström pour enlever le palet au poison Slafkovský. Ce n’est qu’au milieu de la troisième tiers que la Tre Kronor impose enfin une longue présence en zone offensive… mais Rydahl est contré par Rosandić et Hrivík envoie alors en échappée Cehlárik, dont le tir est paré de l’épaule par Johansson.
Même avec deux buts d’avance et quelques minutes à jouer, c’est la Slovaquie qui multiplie les offensives. À deux minutes de la fin, Johan Garpenlöv sort son gardien pendant une remontée de palet. Aussitôt, Dennis Everberg réussit une géniale passe en pivot qui sert Pontus Holmberg arrivant seul face à la cage – réminiscence des largesse défensives slovaques. L’attaquant de Växjö, porté aux nues lors des play-offs de SHL l’an passé, feinte joliment, se met sur son revers et… rate le palet en tirant ! Quelques secondes plus tard, la rondelle est de l’autre côté de la glace et est envoyée en angle dans les filets déserts par Juraj Slafkovský qui n’en croit pas ses yeux (0-3). Avant même d’avoir le droit d’enlever sa grille, il a inscrit 7 buts aux Jeux olympiques ! Tout réussit aux audacieux. Pavol Regenda, cousin d’un ancien joueur d’Épinal (Radoslav Regenda) et lui aussi auteur d’un match fantastique, prend le palet à Theodor Lennström et ajoute un quatrième but en cage vide (0-4). Pendant ce temps, le pauvre Holmberg est en larmes sur le banc… Preuve que, oui, les Suédois tenaient eux aussi beaucoup à cette médaille. Pour autant il n’y a pas eu de match aujourd’hui, mais une démonstration.
Pas la peine de s’en cacher. Tout le monde en dehors de la Suède souhaitait voir cette Slovaquie monter sur ce podium. Une équipe jeune, exubérante, qui ne calcule jamais ses efforts, patine toujours à pleine vitesse. Du hockey rafraîchissant, comme on l’aime, et qui vient d’un pays d’Europe centrale parfois en pleine dépression quand il regarde le développement de son hockey (comme le voisin tchèque). Jamais une médaille n’aura redonné autant de sourires.
Allez, une dernière connexion non encore mentionnée entre cette équipe slovaque et la Ligue Magnus pour la route : lorsque le héros de ce tournoi olympique Juraj Slafkovský a été recruté par le TPS Turku il y a trois ans, son entraîneur en junior B (catégorie des moins de 18 ans dans laquelle il a été surclassé) était Jani Kiviharju, champion de France 2005 avec les Scorpions de Mulhouse.
Commentaires d’après-match :
Johan Garpenlöv (entraîneur de la Suède) : « Je pense que le match contre la Russie nous a pris plus d’énergie que l’on peut le penser. Bien sûr c’est un avantage d’avoir neuf heures de récupération de plus, de jouer la journée et de pouvoir dormir toute une nuit. Ce n’est pas juste, bien sûr. Mais c’est contrôlé par la télévision. Le sport doit s’effacer derrière elle. »
Anton Lander (capitaine de la Suède, à propos d’une porte qu’il a cassée sur le chemin des vestiaires, photo ci-contre) : « On m’a posé une question idiote et je me suis mis en colère. Bien sûr il y a de la frustration derrière ça, nous n’avons pas fait le match que nous voulions. C’est dur et énervant. Nous avons jeté à la poubelle un bon tournoi. C’est dur d’imaginer qu’on pourra regarder ce qui s’est passé et en être heureux. Ce sont des marges étroites. Nous étions à un pénalty de la finale olympique, mais nous rentrons à la maison complètement nus. »
Pavol Regenda (attaquant de la Slovaquie) : « Tout le monde a fait un énorme travail pendant ces trois semaines. Ce fut très difficile, mentalement et physiquement. Nous avons mérité le bronze, même si nous voulions jouer pour l’or. Nous sommes très heureux. Si on nous avait dit avant le tournoi qu’on ramènerait une médaille à la maison, nous aurions signé tout de suite. Je ne l’attendais pas, mais je croyais que cette équipe en était capable. Je pense que tout le monde apprécie. J’espère que chacun a vu le dur travail accompli. C’est une grande réussite pour la Slovaquie et j’espère que nous continuerons dans les prochaines années. C’était énorme pour moi, je suis content d’avoir aidé l’équipe. C’était une grande expérience pour moi. »
Andrej Podkonický (entraîneur-adjoint de la Slovaquie) : « Je n’arrive toujours pas à y croire. C’est un sentiment incroyablement beau. Je suis très heureux pour les gars et pour Craig Ramsay que nous l’ayons fait. L’équipe a cru en ce que Craig lui demandait. Nous l’avons mérité. C’est une énorme motivation de jouer pour les enfants et pour tout le monde en Slovaquie. C’est fantastique pour un si petit pays d’avoir un tel succès Nous pouvons remercier Craig et [le président de la fédération] Miro Šatan pour leur travail. J’espère que l’on construira là-dessus et que ça aidera notre sport. Après le championnat du monde 2002 il y a eu des discours, mais pas d’aide. Le sport est une publicité pour la Slovaquie et devrait être apprécié par les gens qui censés le soutenir. »
Libor Hudáček (attaquant de la Slovaquie) : « Un des plus beaux moments de ma vie. Nous sommes très heureux d’avoir rendu nos supporters heureux. Je suis fier de l’équipe. Tout le monde a tout donné dans ce tournoi et ça a fonctionné. Nous rêvions tous d’une médaille olympique. Nous l’avons aujourd’hui. Nous allons le fêter et ce sera beau. Rendez-vous sur la place principale de Bratislava. »
Suède – Slovaquie 0-4 (0-0, 0-2, 0-2)
Samedi 21 février 2022 à 21h10 au Palais national omnisports de Pékin. 1229 spectateurs.
Arbitres : Olivier Gouin (CAN) et Evgeni Romasko (RUS) assistés de Gleb Lazarev et Nikita Shalagin (RUS).
Pénalités : Suède 6′ (0′, 4′, 2′), Slovaquie 4′ (2′, 2′, 0′).
Tirs : Suède 28 (8, 8, 12), Slovaquie 43 (14, 14, 15).
Évolution du score :
0-1 à 23’17 : Slafkovský assisté de Čerešňák
0-2 à 32’47 : Takáč assisté de Regenda (sup. num.)
0-3 à 58’26 : Slafkovský assisté de Cehlárik
0-4 à 58’46 : Regenda (cage vide)
Suède
Attaquants :
Mathias Bromé (-1) – Anton Lander (C, -1, 2′) – Carl Klingberg (A, -1)
Pontus Holmberg (-1) – Lucas Wallmark (-1) – Dennis Everberg (-1, 2′)
Gustav Rydahl (-2) – Linus Johansson – Daniel Brodin (2′)
Joakim Nordström (-1) – Jacob de la Rose (-1) – Max Friberg (-1)
Défenseurs :
Oscar Fantenberg – Lukas Bengtsson (-1)
Philip Holm (-1) – Christian Folin (-1)
Henrik Tömmernes (A, -1) – Jonathan Pudas (-1)
Theodor Lennström (-1)
Gardien :
Lars Johansson [sorti de 58’10 à 58’26 et de 58’40 à 58’46]
Remplaçants : Magnus Hellberg (G), Fredrik Olofsson. En réserve : Adam Reideborn (G), Linus Hultström (D), Marcus Krüger (A, blessé).
Slovaquie
Attaquants :
Peter Cehlárik (A, +2, 2′) – Marek Hrivík (C, +1) – Juraj Slafkovský (+2)
Samuel Takáč (+1) – Miloš Roman (+2) – Pavol Regenda (+1)
Kristián Pospíšil – Libor Hudáček – Marko Daňo
Peter Zuzin – Michal Krištof – Miloš Kelemen
Tomáš Jurčo
Défenseurs :
Michal Čajkovský (+1) – Peter Čerešňák (A, +2)
Mislav Rosandić – Martin Marinčin (+2)
Samuel Kňažko – Martin Gernát (+1)
Gardien :
Patrik Rybár (2′)
Remplaçants : Branislav Konrád (G), Šimon Nemec. En réserve : Matej Tomek (G), Marek Ďaloga (D), Adrián Holešinský (A).