Improbable finale de ce tournoi olympique de PyeongChang entre la grande favorite, la Russie, et l’équipe que personne n’attendait, l’Allemagne. Cette dernière vise un « Mirakel » qui éclipserait le Miracle américain de 1980. La délégation allemande s’est rassemblée derrière ses hockeyeurs et Christian Ehrhoff a déjà été désigné à l’unanimité par pour être le porte-drapeau à la cérémonie de clôture.
Une cérémonie dans lequel les « Athlètes olympiques de Russie » ont appris ce matin qu’ils ne pourraient toujours pas défiler derrière leur drapeau national, la faute aux deux cas de dopage dans leur délégation (un en curling et un en bobsleigh) durant cette quinzaine olympique. Le CIO a précisé que la suspension du Comité olympique russe serait ensuite levée si aucun autre cas n’était révélé dans les contrôles restant à pratiquer.
Les Russes se mettent en danger tout seuls en concédant une pénalité d’Andronov dès la première minute. L’Allemagne n’arrive pas à sauter sur ce premier tremplin : Frank Mauer cherche, sans y parvenir, à dévier en l’air le tir du poignet de Yannic Seidenberg à la pointe.
Danny aus den Birken ne tarde pas à avoir les premiers arrêts-clés à effectuer : il détourne de la plaque le tir du poignet de Telegin, et couvre bien le filet sur un tir en angle de Kaprizov lancé en contre par une longue passe de Nikita Gusev. Lorsque Ehrhoff accroche Kablukov derrière la cage, le jeu de puissance russe pâtit d’abord de plusieurs contrôles approximatifs, mais Aus den Birken doit quand même sortir un double arrêt face à Gusev sur centre de Kaprizov puis face à Pavel Datsyuk au rebond.
Le rythme reste élevé, sans arrêt de jeu pendant sept minutes d’affilée. L’Allemagne tient le score vierge, mais à quinze secondes de la sirène, Yasin Ehliz perd le palet dans sa zone défensive en essayant de dribbler Pavel Datsyuk. Kaprizov puis Gusev extirpent la rondelle en direction du défenseur Vyacheslav Voïnov, dont le slap puissant bat le gardien côté plaque. Il restait une demi-seconde au chronomètre !
Un but à ce moment d’un match peut faire très mal, mais on observe au retour des vestiaires que les Allemands ont conservé leur moral. Dès la deuxième minute, un palet qui frappe la balustrade revient sur Frank Mauer, pour un tir du revers trop difficile, puis sur Yasin Ehliz, qui n’arrive pas à prendre ce rebond. Cette petite occasion n’est pas saisie. Le jeu est plus haché qu’en première période et les Russes n’arrive pas à établir durablement leur pression.
C’est au moment où l’Allemagne paraît subir un peu que Felix Schütz égalise du revers dans un angle impossible : le palet part un peu en arrière et non en direction de la cage, mais il rebondit sur le haut de la botte de Koshechkin, qui se met lui-même le but contre son camp en rabattant l’arrière de sa plaque contre son corps. Znarok utilise son « challenge » pour vérifier si le but est marqué du patin, mais cela concerne Hager devant la cage qui n’a même pas touché le palet (1-1). Patrick Reimer accroche Kovalchuk dès l’engagement mais les Allemands tuent la pénalité.
Daryl Boyle est blessé par une crosse au visage. C’est en fait celle de son coéquipier Ehrhoff, comme tout le monde le voit au ralenti sur l’écran géant, y compris Znarok et tous les supporters russes. Une pénalité de 2’+2′ a déjà été signalée contre Kablukov, mais les arbitres se ravisent à temps pour annuler ce qui aurait été une erreur. C’est donc en toute justice que le jeu se poursuirt, et en toute justice que l’Allemagne amène la parité jusqu’à la seconde pause : elle ne concède vraiment rien aux Russes.
Le jeu est en fin de compte bien plus équilibré que prévu. Acharnés dans les duels, les Allemands ne laissent pas le moindre espace. Le rouleau-compresseur russe n’est autorisé à aucun moment à démarrer. Longtemps, les seules occasions en troisième période viennent de la vitesse d’Ivan Telegin en contre-attaque.
À sept minutes de la fin, les Russes retournent à l’offensive. En angle fermé, Nikita Gusev tire au seul endroit qui permette de marquer : dans le masque du gardien ! Coup de massue sur l’Allemagne ? Au contraire, elle égalise sur l’action suivante ! Yasin Ehliz gagne un duel en fond de zone face à un Bogdan Kiselevich indolent, et Frank Mauer donne le palet en retrait à Dominik Kahun, seul entre les cercles pour marquer côté mitaine. Le centre russe Ilya Kablukov avait lâché son marquage pour se libérer sur le côté, compensant aussi l’absence de Telegin qui somnolait derrière la cage : toute la différence d’état d’esprit entre les deux équipes est résumée sur cette séquence.
La Russie peur, et la Russie recule. La passe en retrait de Yasin Ehliz ouvre du champ à Jonas Müller qui évite la crosse de Datsyuk couché et donne un avantage inespéré à l’Allemagne.
Qu’est-ce que la Russie peut imaginer de pire ? Une pénalité de Kalinin – tout juste revenu au jeu après avoir violemment percuté le poteau de l’épaule – à 2’11 de la fin ! Les Allemands sont alors à deux doigts de la médaille d’or en pouvant espérer une fin de match plus confortable. Mais en infériorité numérique, Telegin parvient à amener le palet en zone offensive, ce qui permet à Znarok de sortir son gardien. Les Russes s’installent donc à 5 contre 5, et Nikita Gusev s’arrache pour propulser le palet du revers au-dessus du bouclier de Danny aus den Birken. Le scénario de ce match est décidément incroyable…
Déjà qualifiée deux fois en prolongation, l’Allemagne joue donc de nouveau un temps supplémentaire. Mais cette fois, la situation à 4 contre 4 semble plus avantager les patineurs russes. Mais ceux-ci n’arrivent jamais à prendre de la vitesse, souvent tenus de près en marquage individuel par des Allemands qui les privent d’espace. Un exploit individuel reste toujours possible, et Ilya Kovalchuk réalise un grand pont sur Felix Schütz pour arriver seul à la cage. Son revers touche le haut de la botte de Danny aus den Birken, un arrêt in extremis.
Un seul tir de chaque côté en près de dix minutes de prolongation (sur vingt lors d’une finale) : les espaces sont vraiment restreints. Mais la crosse haute de Patrick Reimer touche Datsyuk au visage. À 4 contre 3, il est bien plus difficile de défendre. Le revers de Pavel Datsyuk frappe d’abord le poteau. Puis c’est le jeune espoir de l’équipe, Kirill Kaprizov, qui marque le but gagnant sur une passe de cercle à cercle de Nikita Gusev.
La Russie a enfin atteint son objectif. Comme à Albertville il y a 26 ans, elle est redevenue championne olympique, même sous drapeau neutre. Quant à son hymne, à défaut qu’il soit officiel, les supporters et les joueurs le chantent ensemble a cappella après cette finale pleine d’émotions. Plus que l’identité de l’adversaire, et même que l’importance du tournoi, c’est le scénario incroyable de ce match qui a marqué les esprits et restera très longtemps en mémoire pour tout un pays.
Commentaires d’après-match
Nikita Gusev (attaquant de la Russie) : « Je m’attendais à que le match soit très difficile, et que notre victoire nécessiterait une forte volonté morale. Les Allemands jouaient un hockey désagréable à jouer, avec de l’expérience. Une finale est une finale. Franchement, je savais que j’allais donner le palet à Kaprizov, j’attendais juste la ligne de passe. Avec Slava [Voïnov], nous nous sommes longtemps passé le palet, j’ai attendu que le joueur allemand enlève sa crosse. Quand j’ai fait la passe à Kirill, je savais que c’était la fin. »
Moritz Müller (défenseur de l’Allemagne) : « Nous sommes très fiers d’avoir initié une euphorie autour du hockey en Allemagne. Nous sommes certes tous aussi fans de football dans le vestiaire, mais nous pensons qu’il y a de la place pour plus qu’un seul sport en Allemagne. J’espère que cela enverra un signal et que les parents enverrons leurs enfants apprendre ce sport. »
Danny aus den Birken (gardien de l’Allemagne) : « Jusqu’à nous recevions la médaille, cela faisait encore mal. Mais maintenant, nous sommes fiers. Nous avons rendu l’Allemagne fière. Nous sommes incroyablement heureux de cette médaille d’argent. Les pères de ce succès sont les entraîneurs. Ils ont rassemblé une équipe incroyable. On se bat tous l’un pour l’autre. Maintenant on va à la cérémonie de clôture, puis à la Deutsche Haus [maison des athlètes allemands pendant le tournoi olympique]. Après, ils devront la rénover… »
Marcel Goc (capitaine de l’Allemagne) : « La joie de la médaille d’argent prédomine de plus en plus. On peut tous être fiers de l’équipe. Nous étions si près. Je crois que chacun a déjà pensé que nous l’avions. La différence n’était pas grande aujourd’hui, nous avons très bien tenu. Nous avons toujours soutenu la pression et nous avons montré que la foi peut renverser des montagnes. Dans quelques heures, dans quelques jours, nous comprendrons ce que nous avons réalisé pour notre pays et pour le hockey. »
Vassili Koshechkin (gardien de la Russie) : « J’ai toujours pensé que nous allions gagner. J’ai rêvé hier que je portais la médaille d’or. Donc j’étais sûr. J’aimais regarder le hockey dans mon enfance. Je voyais nos champions olympiques et je voulais devenir comme eux. Je le suis devenu. »
Russie – Allemagne 4-3 après prolongation (1-0, 0-1, 2-2, 1-0)
Dimanche 24 février 2018 à 13h10 au Centre hockey Gangneung. 5075 spectateurs.
Arbitrage de Mark Lemelin (USA) et Aleksi Rantala (FIN) assistés de Jimmy Dahmén (SUE) et Sakari Suominen (FIN).
Pénalités : Russie 4′ (2′, 0′, 2′, 0′), Allemagne 6′ (2′, 2′, 0′, 2′).
Tirs : Russie 30 (12, 9, 7, 2), Allemagne 25 (6, 8, 10, 1).
Évolution du score :
1-0 à 19’59 : Voïnov assisté de Gusev et Kaprizov
1-1 à 29’32 : Schütz assisté de Macek et Hager
2-1 à 53’21 : Gusev assisté de Kaprizov et Datsyuk
2-2 à 53’31 : Kahun assisté de Mauer et Ehliz
2-3 à 56’44 : J. Müller assisté d’Ehliz et Hördler
3-3 à 59’04 : Gusev assisté de Zub et Kaprizov (inf. num.)
4-3 à 69’40 : Kaprizov assisté de Gusev et Voïnov (sup. num.)
Athlètes olympiques de Russie
Attaquants :
Ilya Kovalchuk (A) – Sergei Andronov (A, 2′) – Sergei Kalinin (2′)
Kirill Kaprizov (+2) – Pavel Datsyuk (C, +1) – Nikita Gusev (+2)
Aleksandr Barabanov – Nikolai Prokhorkin – Sergei Shirokov
Mikhail Grigorenko (-2) – Ilya Kablukov (-1) – Ivan Telegin (-2)
Sergei Mozyakin
Défenseurs :
Vladislav Gavrikov – Vyacheslav Voynov
Nikita Nesterov – Bogdan Kiselevich (-2)
Artyom Zub (+1) – Andrei Zubarev (+2)
Yegor Yakovlev (-1)
Gardien :
Vasili Koshechkin [sorti de 58’37 à 59’07]
Remplaçant : Ilya Sorokin (G). En réserve : Igor Shestyorkin (G), Aleksei Marchenko, Vadim Shipachyov.
Allemagne
Attaquants :
Felix Schütz – Patrick Hager (A, +1) – Brooks Macek (+1)
Yasin Ehliz (+1) – Dominik Kahun (-1) – Frank Mauer (+1)
David Wolf (-1) – Marcel Goc (C) – Patrick Reimer (-1, 4′)
Marcus Kink – Gerrit Fauser – Mathias Plachta (-1)
Marcel Noebels
Défenseurs :
Christian Ehrhoff (A, 2′) – Daryl Boyle (-1)
Yannic Seidenberg (-2) – Jonas Müller (+2)
Frank Hördler (+1) – Moritz Müller
Björn Krupp
Gardien :
Danny aus den Birken
Remplaçant : Timo Pielmeier (G). En réserve : Dennis Endras (G), Sinan Akdag (commotion), Leonhard Pföderl.