La tension est à son comble en Ukraine. On a ainsi l’impression que jamais un match de hockey sur glace ne s’est déroulé dans un contexte géopolitique aussi tendu depuis la (première ?) guerre froide. Les Finlandais n’ont pas besoin pour la motivation de se rêver en défenseurs du monde libre face à leur voisin à la plus longue frontière. Ils ont une première médaille d’or olympique à aller chercher, ce qui serait une consécration exceptionnelle pour ce pays de hockey.
La Finlande est aussi favorite. Elle est invaincue, et surtout elle a la bête noire des Russes : elle les a battus lors de leurs deux dernières confrontations olympiques en élimination directe, et lors de leurs six dernières confrontations si on ajoute les championnats du monde. La Russie n’a plus qu’un précédent positif à convoquer : celui de Nagano, il y a un quart de siècle. Aleksei Zhamnov, Sergei Fedorov et Sergei Gonchar étaient sur la glace lors de cette demi-finale gagnée (par le seul talent de Pavel Bure). Aujourd’hui, les trois anciens joueurs de NHL sont tous sur le banc de la Russie car ils en sont devenus les entraîneurs. Mais ils font un peu figure de stagiaires dans ce métier face à la référence Jukka Jalonen…
Cette finale oppose deux équipes étonnamment faibles en infériorité numérique (67%). Contrairement à la Finlande (30%), la Russie est également faible en supériorité numérique jusqu’ici (12,5%). Pourtant, quand Hannes Björninen part en prison pour une crosse haute, elle ouvre le score en dix-huit secondes. Mikhail Grigorenko – transparent depuis le début du tournoi – tire du cercle droit vers la lucarne opposée pendant que Pavel Karnaukhov masque la vue du gardien (0-1).
Les Russes concèdent aussi une pénalité quand Damir Sharipzyanov donne une charge avec la crosse dans le dos de Komarov. La seconde unité finlandaise de powerplay se montre plus dangereuse que la première, avec Sami Vatanen en distributeur à la ligne bleue pour Kemiläinen et Aaltonen dans les cercles. La Finlande gagne les quatre mises au jeu et reste installée pendant les deux minutes, et ce sont même les joueurs de quatrième ligne qui sont exceptionnellement envoyés pour les treize dernières secondes : Anttila s’infiltre jusqu’à la cage, mais le décalage de Björninen pour Mäenalanen sur le rebond est un peu imprécis et la passe n’est pas reprise. Au total, cette première période est dominée par 15 tirs à 7 pour la Finlande. Deux minutes avant la pause, la vitesse de Sakari Manninen en zone neutre provoque une installation rapide et un lancer de Jusso Hietanen sur lequel Teemu Hartikainen manque le rebond en cage ouverte.
La réussite qui a fui la Finlande pendant vingt minutes arrive à la reprise. Un tir excentré à trajectoire bombée du défenseur Ville Pokka est masqué mais pas dévié à mi-distance par Saku Mäenalanen. Celui-ci lève la jambe au passage du palet qui retombe entre les bottes de Fedotov (1-1). Après cette égalisation, le jeu redevient plus fermé avec moins de lancers. C’est la consigne usuelle de Jukka Jalonen de demander à son équipe de ne pas prendre de tir excentré mal assuré qui pourrait ressortir de la zone, mais de plutôt prolonger la circulation de palet pour épuiser l’adversaire dans sa zone. C’est encore plus vrai avec l’éloignement des bancs dans ce deuxième tiers-temps. Même la deuxième pénalité russe – un coup de coude de Kirill Semyonov au forecheck – ne provoque pas de tirs cadrés car Nikishin et Voronkov se jettent devant le palet.
C’est, selon la méthode habituelle de Jalonen, le trio à vocation défensive qui est aligné au coup d’envoi du troisième tiers. Le gardien Ivan Fedotov va chercher un palet envoyé au fond mais le relance mal, dans la crosse de Hannes Björninen. La Finlande peut ainsi s’installer et le lancer axial de Marko Anttila est dévié par Björninen (2-1). Elle interdit ensuite totalement l’accès de son enclave aux joueurs russes : le plus bel effort pour passer vient de Voynov mais le défenseur se retrouve en angle trop fermé pour avoir la moindre ouverture sur la cage de Säteri. C’est même Fedotov qui doit faire les meilleurs arrêts, devant Pakarinen en haut d’enclave et surtout Mäenalanen à bout portant après un jeu en triangle d’Anttila derrière la cage et Björninen. C’est encore ce quatrième trio qui provoque la dernière faute, quand Andronov fait trébucher Anttila. Juuso Hietanen lance sur la barre transversale sur une bonne passe de Manninen au moment où la pénalité s’achève.
La Russie n’a plus eu aucune occasion depuis qu’elle est menée au score, et les dernières minutes ont de quoi la plonger dans la dépression : elle ne cesse d’envoyer au fond des palets que la Finlande dégage comme si elle renvoyait dans sa chambre un enfant alors qu’elle fait le ménage. La seule entrée en zone en contrôle vient du puissant Anton Slepshyev dans l’axe à une minute et demie de la fin, mais Aleksei Zhamnov ne sort pas tout de suite son gardien. Il attend trente secondes plus tard, mais les derniers lancers de Gusev sont bloqués par Mäenalanen.
Le président de l’IIHF Luc Tardif est présent pour la cérémonie mais sans rôle direct. Le protocole dans ces Jeux olympiques veut que les médailles soient simplement remises par les bénévoles chinois. C’est le capitaine Valtteri Filppula qui passe la belle médaille d’or autour du cou de chacun de ses coéquipiers. Son assistant Atte Ohtamaa lui passe la sienne.
Commentaires d’après-match :
Jukka Jalonen (entraîneur de la Finlande) : « Nous sommes probablement les meilleurs du monde pour assembler une équipe et je suis fier de la façon dont notre staff fonctionne. Nous avons tous des professionnels à chaque position. Bien sûr, les joueurs changent d’année en année mais la machine clique toujours victorieusement. Le succès vient de là. Je suis heureux pour ces joueurs qui n’avaient encore rien gagné alors qu’ils sont vraiment bons. Un héros national ? Non, je suis juste un Finlandais ordinaire. Je suis une partie du staff. Nous avons toujours eu de grands joueurs qui sont engagés dans leurs rôles. Ils sont faciles à coacher. On essaie de créer un bon esprit d’équipe. Je ne fais pas ça tout seul. On fait ça ensemble. S’il y a un secret à notre succès, c’est la bonne coopération. »
Valtteri Filppula (capitaine de la Finlande, photo ci-contre) : « C’est dur de mettre des mots sur des sentiments si intenses. C’est si merveilleux. Nous avons bien joué tout le tournoi et maintenant nous recevons la récompense. Cela ne peut pas être mieux. Nous savions que la Finlande toute entière était derrière nous. Certains joueurs ont joué ensemble en club, mais c’est toute l’équipe qui est très unie. Ce fut une mission honorifique d’être un des capitaines. Dans des circonstances normales, cela ne se serait passé comme ça et c’est formidable d’avoir pu partager ces médailles à chacun. Les chiffres parlent pour Jukka [Jalonen]. C’est très impressionnant. Jukka a construit un système qui fonctionne. Il a beaucoup d’expérience. Jukka nous a maintenu calmes durant tout le tournoi. Je suis heureux pour tout le monde, mais surtout heureux pour Jukka. »
Aleksei Zhamnov (entraîneur de la Russie) : « Quand on atteint la finale, il y a toujours une chance de gagner. Nous savions parfaitement que les Finlandais laisseraient le périmètre et défendraient pleinement leur enclave. Ils ont joué leur match le plus agressif dans le tournoi. Ils examinent les failles des adversaires et les exploitent. Nous n’avons pas été agressifs dans le jeu offensif. Il faut monter à la cage. Les gars se sont battus, ils ont tout laissé sur la glace. Nous manquions un peu d’émotions, nous en avons laissé beaucoup dans le match contre la Suède. Ici on joue sur des glaces canadiennes, le hockey est différent. La densité est élevée, il n’y a pas beaucoup de temps pour le développement de l’attaque. Tout le tournoi a consisté à passer le long des bandes pour entrer en zone. Le hockey était simplifié. Nous nous sommes adaptés à ce hockey. Les joueurs doivent s’en tenir au plan. »
Vladislav Tretiak (président de la FHR) : « Félicitations à l’équipe pour l’argent. Bien sûr, l’équipe de Russie n’a toujours qu’une mission, l’or. Mais malheureusement, en finale, les Finlandais étaient plus forts et ont mieux joué en attaque. Je ne discute pas le jeu individuel des joueurs, mais je fais toujours une exception pour les gardiens. Fedotov a été le meilleur joueur de l’équipe nationale dans ces JO. Il a tout fait pour nous laisser une chance de gagner. C’est grâce à Ivan que les Finlandais ont bien moins marqué qu’ils n’ont créé. Fedotov a montré le haut niveau de l’école russe de gardiens, la force du système d’entraînement qui fonctionne dans notre pays. Je voudrais saluer notre défense pour son dévouement, surtout en finale. Les gars se sont couchés devant le palet, ils se sont battus sans s’épargner aucun effort, ni la santé. Les Finlandais adhéraient à un style tactique précis, avec le contrôle du palet, d’excellentes passes et une domination sur la glace. Ils ont amené une équipe très forte et confiante. On peut dire qu’ils ont mérité leur victoire. La Fédération de Hockey de Russie a fait et continue de faire beaucoup de travail orienté vers le succès international. Nous avons obtenu l’or et l’argent aux deux derniers Jeux olympiques, ce qui est mieux que n’importe quel pays dans le monde. Il y a des questions sur le travail du staff d’entraîneurs. Il y a eu sans aucun doute des erreurs et des lacunes. Je pense que Zhamnov doit rester en poste pour guider l’équipe aux championnats du monde. »
Finlande – Russie 2-1 (0-1, 1-0, 1-0)
Dimanche 20 février 2022 à 12h10 au Palais national omnisports de Pékin. 1288 spectateurs.
Arbitres : Tobias Björk (SUE) et Andrew Bruggemann (USA) assistés de William Hancock II (USA) et Dustin McCrank (CAN).
Pénalités : Finlande 2′ (2′, 0′, 0′), Russie 6′ (2′, 2′, 2′).
Tirs : Finlande 31 (15, 6, 10), Russie 17 (7, 7, 3).
Évolution du score :
0-1 à 07’17 : Grigorenko assisté de Nesterov et Gusev (sup. num.)
1-1 à 23’28 : Pokka assisté de Björninen et Ohtamaa
2-1 à 40’31 : Björninen assisté d’Anttila et Ohtamaa
Finlande
Attaquants :
Markus Granlund – Sakari Manninen – Teemu Hartikainen
Harri Pesonen – Valtteri Filppula (C) – Iiro Pakarinen
Miro Aaltonen – Joonas Nättinen – Leo Komarov
Saku Mäenalanen (+2) – Hannes Björninen (+2, 2′) – Marko Anttila (A, +2)
Défenseurs :
Mikko Lehtonen – Juuso Hietanen
Petteri Lindbohm – Sami Vatanen
Niklas Friman – Valtteri Kemiläinen
Atte Ohtamaa (A, +2) – Ville Pokka (+2)
Gardien :
Harri Säteri
Remplaçant : Jussi Olkinuora (G). En réserve : Frans Tuohimaa (G), Toni Rajala (A), Niko Ojamäki (A).
Russie
Attaquants :
Andrei Chibisov – Vadim Shipachyov (C) – Kirill Semyonov (2′)
Nikita Gusev – Vladimir Tkachyov – Arseni Gritsyuk
Anton Slepyshev (-2) – Pavel Karnaukhov (-2) – Dmitri Voronkov (-2)
Mikhaïl Grigorenko – Sergei Andronov (A, 2′) – Sergei Plotnikov
Artur Kayumov [5 présences]
Défenseurs :
Nikita Nesterov (-1) – Aleksandr Nikishin (-1)
Egor Yakovlev (A, -1) – Aleksandr Elesin (-1)
Sergei Telegin – Vyacheslav Voinov
Damir Sharipzyanov (2′)
Gardien :
Ivan Fedotov [sorti de 59’05 à 60’00]
Remplaçant : Timur Bilyalov (G). En réserve : Aleksandr Samonov (G), Artyom Minulin (D), Stanislav Galiev (A).