Il s’en est fallu de peu (la pénalité majeure de Fiala qui a permis au Canada de retourner le score) pour que la Suisse ne termine en tête de sa poule pour la troisième année consécutive. Elle a quand même fini deuxième, ce qui aurait dû lui donner le droit de rester sur place pour le quart de finale, comme ces trois dernières années. Mais comme le règlement prévoyait que les Tchèques joueraient à Prague quoi qu’il arrive, les Helvètes doivent se déplacer dans la moins excitante Ostrava pour y affronter une Allemagne moins bien classée dans sa poule (troisième). « Aller au charbon » dans la ville industrielle, c’est peut-être un signe du destin. Ce n’est pas plus mal vu les échecs répétés de la Nati lors des précédents quarts de finale dans le confort du « domicile » (provisoire le temps d’un tournoi).
En théorie, tout plaide en faveur des Suisses : le talent pur de ses superstars, mais aussi le jeu défensif plus compact de la deuxième défense du tournoi. Patrick Fischer peut même se permettre de laisser un joueur de NHL en tribune (le peu tranchant Kurashev). Le principal argument contre les joueurs à croix blanche, c’est ce sacré mental, qui a si souvent tourné en faveur des voisins allemands lors des confrontations à élimination directe (dernièrement en 2021 puis en 2023). Il faut vaincre ce signe indien pour enfin débloquer ce complexe, et elle a tout pour le faire. Elle a surtout Josi et son temps de glace incroyable, le joueur-clé qui n’a pas connu ces deux derniers échecs… mais avait lui aussi perdu un quart de finale contre les Allemands en 2010). Les vice-champions du monde dirigés par Harold Kreis ont une belle densité offensive mais ont montré aussi des fragilités défensives.
Ce sont aussi les deux meilleures équipes de la compétition en avantage numérique qui s’affrontent. La moindre faute peut donc être fatale. Pourtant, Kai Wissmann se fait pénaliser pour dureté après 13 secondes, sans conséquence. Alors que le round d’observation semble s’éterniser, Andres Ambühl fait trébucher Max Kastner derrière la cage adverse. La Suisse va-t-elle replonger dans ses démons à cause d’une pénalité en zone offensive de son doyen ? Cela ne se passe pas comme prévu pour le meilleur powerplay du tournoi : le défenseur Kai Wissmann est tout de suite contré à la bleue par Calvin Thürkauf, qui lance une contre-attaque dangereuse manque sa passe pour Bertschy. Avant-dernière en infériorité numérique (!), la Suisse joue ensuite très compacte pour couper les solutions de passe à travers l’enclave. Marc Michaelis insiste quand même sans avoir d’espace et son centre est intercepté par Christoph Bertschy qui accélère sur l’aile droite. Le fulgurant lancer excentré de l’attaquant de Fribourg-Gottéron exploite laissé au premier poteau par Philipp Grubauer au-dessus de son épaule gauche (1-0). C’est encore un effort de l’intenable Bertschy qui intercepte une passe dans la zone défensive suisse et laisse le palet à Calvin Thürkauf : l’attaquant de Lugano envoie un missile sur le poteau !
Rien ne va plus dans le jeu allemand. Les passes n’arrivent pas, les défenseurs semblent disjoints des attaquants. Le premier bloc suisse entre en scène. Hischier dévie à bout portant une passe de Fiala, sur Grubauer. L’action installée en zone offensive se poursuit, facilité parce que Kälble a cassé sa crosse. Elle se conclut par un jeu en triangle parfait initié par Kevin Fiala derrière la cage : passe transversale de Jonas Siegenthaler pour la reprise de Nico Hischier dans la cage grande ouverte (2-0).
Avec deux buts de retard sur des Suisses au moral gonflé, l’Allemagne a-t-elle encore de l’espoir ? Après une crosse haute de Wagner (photo ci-dessus), elle peut reprendre confiance en s’appuyant sur le très bon travail de ses joueurs d’infériorité numérique : Nico Sturm bien sûr, mais aussi les polyvalents Wojciech Stachowiak et Kai Wissmann qui jouent dans toutes les situations de jeu et réussissent des dégagements utiles. Néanmoins, on atteint la mi-match et les blancs n’ont toujours pas sérieusement inquiété Leonardo Genoni. Ils semblent éteints, comme l’ambiance un peu morne dans ce quart de finale que les supporters peuvent difficilement programmer.
On l’a dit, une faute peut tout changer. Andrea Glauser, à pleine vitesse, fauche Peterka avec la jambe en appui très large, mais en arrivant de côté et non genou contre genou. Les arbitres revoient l’action en vidéo et infligent, logiquement, « juste » deux minutes de pénalité. Elles dureront en fait trois secondes ! Wojciech Stachowiak, à l’engagement face à Thürkauf, réussit à envoyer directement le palet vers Dominik Kahun entre les cercles et l’attaquant de Berne fusille Genoni sous la mitaine (2-1). Une minute et demie pus tard, la Suisse reprend une pénalité pour surnombre. Le powerplay allemand tourne autour d’une boîte serrée mais ne trouve aucune passe dans le milieu. L’unique lancer de Kahun est détourné de l’épaule par Genoni. Mais l’Allemagne a retrouvé une dynamique, et ses transitions rapides : Kai Wissmann envoie une longue passe vers Dominik Kahun, qui arme un tir puissant… sur le poteau gauche !
L’indiscipline est sans doute ce qui peut coûter ce match à la Suisse. Sven Senteler prend le palet devant Grubauer et lance dans la cage vide alors que la sirène a retenti depuis plusieurs secondes : un geste stupide qui lui vaut deux minutes pour attitude anti-sportive ! Le début de troisième période, à 5 contre 4, est donc capital pour l’Allemagne… qui n’arrive quasiment pas à installer le jeu en zone offensive, la faute notamment à une passe en retrait dans le vide de Stachowiak. Ces deux minutes sûrement très attendues dans chaque vestiaire ont finalement plutôt brisé l’élan allemand.
La Suisse fait ce qu’elle a de mieux à faire : confisquer le palet pour prendre le contrôle du jeu. Et surtout, elle joue comme une équipe sûre d’elle, pas comme une équipe nerveuse qui pense à l’enjeu et peut commettre des erreurs. L’Allemagne essaie bien de reprendre l’initiative, mais elle fait face à un bloc compact qui ne laisse plus le moindre espace. Les bonnes positions de lancer sont plus précieuses que l’or, Lukas Reichel en a une sur le côté gauche mais Genoni repousse de l’épaule.
Quel est le joueur suisse qui mérite le plus un doublé ? Sûrement l’homme qui n’a jamais arrêté de patiner, Christoph Bertschy, pour l’ensemble de ses efforts. Quand l’Allemagne sort son gardien pour jouer à 6 contre 5, Bertschy se sacrifie pour contrer un lancer de Leo Pföderl, et dans la continuité de l’action, il récupère le palet dans les jambes du même Pföder pour remonter la glace et clore le suspense en cage vide (3-1). La Suisse a vaincu sa première bête noire, mais il en reste une autre, qu’elle pourrait retrouver en demi-finale : la Suède…
Désignés joueurs du match : Christoph Bertschy pour la Suisse et Dominik Kahun pour l’Allemagne.
Trois meilleurs Allemands du tournoi selon leur entraîneur : J.J. Peterka, Wojciech Stachowiak et Leo Pföderl.
Commentaires d’après-match :
Nico Hischier (attaquant de la Suisse) : « Je ne vais pas mentir, évidemment il y a eu de la frustration ces deux dernières années, on jouait toujours bien en phase de poule, et finalement on gagne un quart de finale. C’est bien mais nous ne sommes pas satisfaits, nous vouons continuer. Cela fait du bien, surtout contre le pays voisin. Ils nous ont déjà battus deux fois, cela faisait mal. »
Dominik Kahun (attaquant de l’Allemagne, photo ci-dessous) : « C’est très décevant. Le premier tiers, je ne dirais pas que nous avions dormi, mais nous n’avons pas joué comme nous le pouvons. Nous n’avions pas assez de confiance avec le palet. Nous nous sommes dit qu’en marquant un but nous pourrions reprendre la main. C’est ce qui s’est passé mais nous n’avons pas pu mettre le deuxième. Nous avons frappé le poteau, c’est vraiment malchanceux de voir que nous rentrons à la maison et qu’ils continuent à jouer. […] C’était encore un bon tournoi pour nous, nous avons eu deux mauvais matches contre a Suède et les États-Unis, mais ensuite nous avons bien joué. »
Suisse – Allemagne 3-1 (2-0, 0-1, 1-0)
Jeudi 23 mai 2024 à 16h20 à Ostrava. 6 583 spectateurs.
Arbitres : Riku Brander (FIN) et Mikael Holm (SUE) assistés de Shane Gustafson (USA) et Anders Nyqvist (SUE).
Pénalités : Suisse 8′ (2′, 6′, 0′) ; Allemagne 6′ (4′, 2′, 0′).
Tirs : Suisse 25 (12, 9, 4) ; Allemagne 15 (5, 5, 5).
Évolution du score :
1-0 à 07’22’’ : Bertschy (inf. num.)
2-0 à 16’28’’ : Hischier assisté de Siegenthaler et Fiala
2-1 à 31’33’’ : Kahun assisté de Stachowiak (sup. num.)
3-1 à 59’02’’ : Bertschy (cage vide)
Suisse (2′ pour surnombre)
Attaquants :
Kevin Fiala (+1) – Nico Hischier (A, +1) – Nino Niederreiter (A, +1, 2′)
Sven Andrighetto (+1) – Calvin Thürkauf (+1) – Christoph Bertschy (+2)
Fabrice Herzog – Sven Senteler (2′) – Dario Simion
Tristan Scherwey – Gaëtan Haas (+1) – Anders Ambühl (2′)
Défenseurs :
Roman Josi (C, +1) – Andrea Glauser (+1, 2′)
Jonas Siegenthaler (+2) – Dean Kukan (+2)
Christian Marti – Romain Loeffel
Sven Jung – Michael Fora
Gardien :
Leonardo Genoni
Remplaçants : Akira Schmid (G), (D). En réserve : Reto Berra (G), Philipp Kurashev, Ken Jäger (A).
Allemagne
Attaquants :
Lukas Reichel (-1) – Wojtech Stachowiak (-3) – John Jason Peterka
Frederik Tiffels (-1) – Nico Sturm (-1) – Dominik Kahun (A, -2)
Yasin Ehliz (A, -1) – Marc Michaelis (-1) – Leonhard Pföderl (-1)
Parker Tuomie – Maximilian Kastner – Alexander Ehl
Défenseurs :
Jonas Müller (-1) – Kai Wissmann (-1, 2′)
Moritz Müller (C) – Maksymilian Szuber (2′)
Fabio Wagner (-1, 2′) – Lukas Kälble (-1)
Gardien :
Philipp Grubauer [sorti de 58’18’’ à 59’02’’ et de 59’17’’ à 60’00’’]
Remplaçants : Mathias Niederberger (G), Colin Ugbekile (D), Daniel Fischbuch (A). En réserve : Tobias Ancicka (G), Tobias Fohrler (D), Tobias Eder (A).