Alexander Ovechkin, 36 ans, a marqué un peu plus l’histoire du hockey en égalant le troisième plus haut total de buts marqués par Jaromir Jágr en NHL. S’il est un joueur d’exception, sa proximité avec le Kremlin, envers lequel il se montre très obéissant, laisse perplexe, alors que chaque jour l’Ukraine paye un lourd tribut.
En se rendant à la Capital One Arena de Washington le jeudi 3 mars, Anastasiia Markova et Margaryta Suvorova ne s’attendaient pas à un tel traitement. Résidentes de la capitale américaine, elles sont ukrainiennes et s’apprêtaient à assister au match contre les Hurricanes. Elles avaient une idée en tête, afficher leurs couleurs et leur soutien à leur peuple en emmenant avec elles un drapeau de l’Ukraine. Problème, le personnel de sécurité n’a jamais autorisé leur entrée avec l’étendard, justifiant sa décision par le règlement. Sur leur brochure, il est effectivement précisé que tous signes représentatifs, de l’Ukraine ou de la Russie, à vocation politique sont interdits dans la Capital One Arena.
I’M A HARD CORE @CAPITALS FAN! LOVE THEM. TONIGHT I WAS NOTIFIED THAT MY FRIENDS WERE KICKED OUT BY @CAPITALONEARENA FOR BRINGING A UKRAINIAN FLAG. 🇺🇦
I’VE SEEN FANS BRING FLAGS, POSTERS & MEMORABILIA TO THE GAMES OVER THE MANY YEARS I HAVE ATTENDED. EXTREMELY SHAMEFUL. 👎🏼 @NHL— Antoinette Cordova (@MissDC2013) March 4, 2022
Anastasiia et Margaryta ont alors alerté leurs amis, effet boule de neige sur les réseaux sociaux, tollé général pour les Washington Capitals. Sur les réseaux, la Capital One Arena a tenté d’éteindre l’incendie en précisant que les drapeaux étaient bien autorisés, seules les pancartes trop grandes qui pourraient gêner les supporteurs voisins seraient interdites. En tout cas, le soir où Anastasiia et Margaryta n’ont pu rentrer avec leur drapeau ukrainien, un drapeau russe était bien visible, détecté et partagé par un Polonais dans l’assistance.
Cet événement malheureux fait sérieusement tâche car il est à contre courant de la vague de soutien qu’obtient l’Ukraine de la part de l’opinion publique. La NHL n’y échappe pas, les couleurs jaune et bleu bien visibles, une chorale ukrainienne à Edmonton ou la prestation d’une chanteuse d’opéra, Stephania Romaniuk, à Calgary en guise d’avant-match sont autant de marques de soutien pour le peuple ukrainien. Cet incident est aussi mal venu car l’équipe de Washington joue un jeu d’équilibriste périlleux depuis le début de la guerre en Ukraine.
Star du hockey au service du pouvoir
Les Washington Capitals ont dans leurs rangs plusieurs hockeyeurs russes. Ilya Samsonov, Dmitri Orlov, Evgeny Kuznetsov, mais celui qui attire le plus l’attention, c’est évidemment Alexander Ovechkin. Et cela ne vient pas seulement du fait de ses fantastiques performances. Le n°8 des « Caps » est depuis huit ans un artisan de la propagande russe.
Le sport a son importance et une force aux yeux de Vladimir Poutine qui l’a rapidement compris, l’explosion à l’international d’une star comme Ovechkin était une aubaine.

Ovechkin ne s’est pas arrêté à ce seul cliché puisque, quelques semaines plus tard, il partageait une photo de lui et de Evgeny Malkin en brandissant leur étui d’iPhone à l’effigie de Poutine. Tous deux ont d’ailleurs fêté dignement le titre de champion du monde remporté à Minsk en 2014 lors d’une grande cérémonie organisée par le président qui aurait, selon certaines sources, offert à chacun une puissante Mercedes. Afficher son soutien à Poutine n’est pas un cas isolé dans le hockey. Le gardien Semyon Varlamov s’était lui baladé fièrement dans les rues de Denver avec un t-shirt représentant Poutine et un message en russe « la Crimée est à nous ».

Le culte du silence
« Je supporte Poutine, et je ne m’en cache pas » répète régulièrement la star russe du hockey. Mais aux USA, son discours est tout autre, il se définit sur cette partie-ci du globe comme un sportif apolitique. Probablement bien embêté depuis le début du nouveau conflit qui secoue cette fois-ci toute l’Ukraine depuis deux semaines, Ovechkin s’est vu obligé de prendre la parole (il ne pouvait en être autrement) mais en formulant ses mêmes généralités pour ne froisser personne, souhaitant une fin rapide du conflit. Il n’a toutefois émis aucune critique envers Poutine, en rappelant qu’il est avant tout son président, encore moins condamné l’attaque massive de la Russie. Accepter de se prêter aux artifices de la propagande à Moscou, et répéter à Washington qu’il ne souhaite que la paix entre les peuples, Ovechkin s’adonne à un double jeu dangereux.
Plus personne n’est dupe. La supercherie ne tient plus, les journalistes sont désormais plus incisifs, et les critiques pleuvent, dont l’une des plus virulentes provient du gardien légendaire Dominik Hašek – dont l’ambition est de devenir président de la Tchéquie – en le traitant de « poule mouillée » et de « menteur ». L’image d’Ovechkin, qui a étonnement été plutôt bien préservée jusqu’à maintenant, part en lambeaux, ce qui explique que certaines grandes marques, l’équipementier CCM et le groupe MassMutual notamment, ne souhaitent plus utiliser sa notoriété dans leurs campagnes publicitaires.
Le conflit en Ukraine a ajouté une immense pression sur les joueurs russes. Qu’ils puissent condamner la violente invasion de la Russie, les observateurs n’attendent que ça. Le défenseur de Calgary Nikita Zadorov, qui a publié un post sur Instagram « NO WAR » et « STOP IT », est bien la seule exception sur la quarantaine de joueurs NHL que compte la Russie cette saison. Après avoir critiqué Poutine à maintes reprises, Artemi Panarin avait soutenu l’opposant Alexei Navalny début 2021, avant d’essuyer une campagne d’accusations douteuses de harcèlement. Mais l’attaquant des New York Rangers ne s’est pas exprimé sur l’invasion de l’Ukraine, il a même restreint sa communication sur les réseaux sociaux et supprimé ses messages de soutien à Navalny.
Les hockeyeurs russes ont fait vœu de silence, on peut supposer par peur de représailles en Russie. Texte validé récemment par la Douma, la Russie criminalise désormais toutes informations allant à l’encontre du gouvernement et de ses opérations en Ukraine. Véhiculer l’idée que la Russie est le pays agresseur, employer certains termes comme « invasion » sont sanctionnables. Mais le silence des hockeyeurs russes cultive une profonde animosité en Amérique du Nord. L’agent de joueurs Dan Milstein (réfugié politique ukrainien à la chute de l’URSS) et le manager des Capitals Brian McLellan ont ont confirmé l’importante pression que connaissent actuellement les joueurs russes, de l’intimidation qui aboutit jusqu’à des menaces de mort. La NHL et la NHLPA se disent vigilantes mais préoccupées à ce sujet.
Meanwhile, someone in the 300 level swung by the press box and dropped off a large glossy photo of Alex Ovechkin and Vladimir Putin. On the back, the person wrote, "Alex Ovechkin is not a legend, but a stain on NHL reputation for many decades." pic.twitter.com/I4GXr3UE1H
— Mark Lazerus (@MarkLazerus) March 7, 2022
La position ambivalente d’Ovechkin a mis dans un total embarras les Washington Capitals alors que la pression sur les joueurs russes est à son paroxysme. Et jeudi, coup de théâtre. L’équipe de hockey de DC a publié un communiqué qui condamne « l’invasion de l’Ukraine » et déplore la perte de vies innocentes. Les Capitals ne prennent plus de pincettes et définissent clairement la réalité de ce conflit. La NHL a-t-elle incité les Caps à rédiger ce communiqué ? Il est toutefois précisé que les Capitals apportent aussi leur soutien à leurs joueurs russes et à leurs familles. Mais n’est-ce pas à eux à prendre la parole ? La loi du silence continue.
Statement from the Washington Capitals: pic.twitter.com/oXp4OMYMCd
— Washington Capitals (@Capitals) March 8, 2022
Gloire oubliée
La position ambivalente d’Ovechkin met dans un total embarras les Washington Capitals, d’autant plus que les couleurs ukrainiennes se font de plus en plus présentes dans les travées de la NHL. L’Ukraine a un soutien indéfectible, ses défenseurs aussi qui peuvent être de veilles connaissances. Dmytro (retranscrit aux États-Unis en Dmitri) Khristich a joué 7 de ses 13 saisons NHL à Washington, et il demeure le hockeyeur ukrainien le plus prolifique de l’histoire de la ligue avec 569 points en 811 matchs de 1990 à 2002. À 52 ans, il est encore aujourd’hui présent en Ukraine, et il était impensable de quitter le pays, comme il le confiait à ESPN : « encore maintenant, j’ai besoin d’être ici. C’est une terrible situation, que je n’aurais jamais osé imaginer. Mais je me dois de rester, d’être avec mon peuple. »

Khristich se trouve actuellement à Poltava, une ville au centre de l’Ukraine de 300 000 habitants, que les forces russes n’ont pas encore atteint. Ce n’est qu’une question de temps dans ce pays cerné de toutes parts par la Russie. Il vit avec sa femme Oleksandra, dont l’activité est précieuse puisqu’elle est secouriste, mais leur fils de 15 ans, Ilya, s’est réfugié en Pologne. Dmytro et Oleksandra sont témoins de l’horreur qui gangrène leur nation, alors que les pays voisins ont refusé d’intervenir militairement : « nous ne comprenons pas pourquoi l’Occident regarde simplement les Russes nous détruire« , insiste-t-il.
Dmytro Khristich a obtenu bon nombre de soutiens, fans de hockey ou non, il s’est entretenu avec son ancien complice ex-hockeyeur, le Slovaque Peter Bondra. Les Washington Capitals n’ont eux pas délivré de message à leur ancienne gloire qui a joué sept saisons pour eux… et qui portait le même numéro qu’Alexander Ovechkin, le n°8.
La population de Poltava équivaut à l’importante communauté ukrainienne d’Alberta où Ovechkin, en déplacement avec les Capitals hier à Edmonton, a reçu l’accueil le plus mouvementé, conspué à chaque possession de palet. Ovechkin nage désormais dans des eaux en ébullition. Mais, à l’instant où ces lignes sont écrites, la star russe a toujours comme photo de profil sur Instagram un cliché de lui souriant avec Vladimir Poutine.








































