Panarin pris dans un tourbillon politico-médiatique

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C’est une nouvelle qui a fait l’effet d’une bombe : un joueur majeur de la NHL incriminé pour des faits de violence et obligé de quitter les glaces du jour au lendemain. Retour sur une affaire qui demeure très floue, bariolée de sensationnalisme sur fond de représailles politiques.

Artemi Panarin, 29 ans, était parti pour confirmer sa saison 2019-2020 record, 95 points, finaliste du trophée Hart de meilleur joueur. Depuis le lancement décalé de la NHL en janvier, l’ailier russe des New York Rangers avait inscrit 18 points en 14 matchs. Un début de saison réussi pour un joueur doué et doté d’une belle cote de popularité à Big Apple.

andreï nazarovMais une interview, le 22 février dernier, a canardé Panarin en plein vol. Celle offerte par Andreï Nazarov, ancien entraîneur de Panarin de 2010 à 2012 lorsqu’il jouait au Vityaz, à la Komsomolskaïa Pravda, un quotidien russe à l’orientation particulière, nous y reviendrons plus tard.

Dans cet entretien, Nazarov relate un fait datant du 11 décembre 2011. Ce soir-là, après une défaite contre le Dinamo Riga, Artemi Panarin a « économisé son énergie pour les exploits du soir » – dixit Nazarov – au bar de l’hôtel. L’attaquant prometteur du Vityaz, alors âgé de 20 ans, ivre, aurait frappé une jeune femme lettone de 18 ans. Nazarov avance par ailleurs que « des gens importants » ont soutenu Panarin et qu’une somme de 40 000 € aurait été versée aux autorités pour étouffer l’affaire. Le salaire des juniors étant de 5 millions de roubles annuels (environ 55 000 €) à l’époque – ce que précisait son ancien coéquipier du Vityaz Mikhaïl Anisin, présent durant l’incident selon Nazarov –  on peine à imaginer que Panarin ait pu verser un pot-de-vin à lui seul, à moins qu’il ait été aidé dans cette tâche. Toujours selon Nazarov, Panarin aurait été mené en garde à vue.

« Artemi ne méritait pas d’échapper à un procès pour avoir battu une fille », conclura Andrei Nazarov.

Rapidement, les accusations de Nazarov ont été partagées par tous les médias russes. Quelques heures seulement plus tard, les New York Rangers partageaient un communiqué de leur protégé, niant ces allégations de manière « véhémente et sans équivoque ». Dans le communiqué, l’équipe new-yorkaise juge l’histoire « infondée » et l’assimile à « une tactique d’intimidation utilisée contre lui pour avoir ouvertement évoqué les récents événements politiques. » Avec l’appui de son club, de ses coéquipiers, de son entraîneur, de son agent, Artemi Panarin a décidé de prendre congé pour une durée indéterminée.

artemi panarin 2Aucun témoignage concordant

Les jours qui ont suivi les révélations de Nazarov, aucun témoin n’a confirmé des actes de violence de Panarin ce soir-là. Mikhaïl Anisin, mentionné par Nazarov, n’a confirmé que quelques éléments de contexte à Sport-Express.

Anisin confirme la soirée avec Panarin. Nous sommes le soir après le match, à l’hôtel Radisson Blu, un hôtel très en vue à Riga – où seront d’ailleurs logées les équipes du prochain Mondial – au Skyline bar qui offre une vue panoramique sur la ville. Il est 3 heures du matin, le karaoké bat son plein et les deux coéquipiers s’offrent du bon temps avec à venir plusieurs jours de repos en raison de la trêve internationale.

« Il y a eu quelques insultes échangées. Même par moi, je crois. Le plus qui a pu se passer, c’est que Panarin aurait légèrement poussé une des filles. Et je ne suis pas sûr que ce soit arrivé. Il n’y a pas eu de coup porté, encore moins de visage tuméfié. Avez-vous eu une idée de ce qu’ils feraient de vous si vous étiez pris dans un tel scandale à l’étranger ? »

Mikhaïl Anisin ne soutient pas la version de Nazarov qui définissait Panarin comme le méchant ivre et Anisin comme le gentil qui buvait du jus de fruits. Ce dernier reconnaît qu’ils étaient tous deux alcoolisés, tout comme les jeunes filles. Parti se coucher entre-temps, il a entendu la visite de la police, il a été interrogé en présence d’une des filles qui a dit « non, ce n’est pas lui ».

Mais Anisin insiste sur le fait qu’il n’y a eu aucune agression physique, il regrette d’ailleurs que cette histoire, dix ans après, ait pris de telles proportions.

Hormis la version d’Anisin, les journalistes russes et américains ont bien tenté de contacter d’autres anciens joueurs du Vityaz, sans réussite. Le journaliste letton Aivis Kalniņš a confirmé que, d’après les autorités lettones, il n’y avait eu aucun rapport sur une quelconque agression de Panarin, alors que Nazarov a précisé une garde à vue de celui-ci. Même son de cloche pour le journaliste du Sovietsky Sport Nikolaï Yaremenko qui a contacté la police, l’hôtel en question et des collègues de Riga, aucune information liée à un incident impliquant la vedette russe. De même, la KHL a confirmé ne pas avoir eu vent d’une éventuelle agression de ce joueur qui a évolué dans la ligue de 2008 à 2015.

Avec en toile de fond le mouvement « Me too » qui a permis de libérer la parole des victimes, la violence faite aux femmes est un acte grave. En Lettonie, le droit pénal stipule que le délai de prescription diffère entre cinq, dix ou quinze ans suivant les circonstances, l’examen médical et les lésions de la victime. Pour autant, le fait n’est pour l’heure absolument pas avéré, et repose sur l’affirmation d’un personnage du hockey russe haut en couleurs.

Le requin Andreï Nazarov

Nazarov l’agitateur

Andrei Nazarov s’est fait connaître en Amérique du Nord par son tempérament survolté. Une dizaine d’années en NHL, à San Jose, Calgary, Tampa Bay, Ottawa, Boston, Phoenix, l’ont vu amasser un total vertigineux de 1 409 minutes de pénalité. La peste Nazarov assumait un rôle de goon pour s’écharper avec « la crème de la crème », Bob Probert, Donald Brashear ou Tie Domi. Il a également eu le temps de sévir en KHL, où il est devenu le garde du corps attitré de Jaromír Jágr à Omsk.

Ce caractère instable, Nazarov l’a conservé durant sa deuxième carrière, celle d’entraîneur. Les arbitres de la KHL connaissent le personnage qui aime mettre de l’huile sur le feu. Beaucoup ont encore en mémoire cette scène surréaliste où l’on voit Nazarov debout sur le banc en train de frapper les supporteurs hostiles du Dinamo Minsk à l’aide d’une crosse… qu’il avait empruntée à Artemi Panarin. C’était en 2011 lorsque l’un et l’autre exerçaient au Vityaz. Nazarov s’était alors confondu en excuses, précisant tout de même : « Avant de prendre la crosse, je me suis assuré qu’il n’y avait ni femmes ni enfants derrière le plexiglas. » Nous voilà rassurés.

Nazarov, le coach qui souhaite en découdre avec les fans adverses, est un personnage exubérant, au tempérament explosif, ce n’est un secret pour personne. De même qu’il est un patriote jusqu’au bout des ongles. Et malheur à celui qui aurait quelque chose à redire à la « Russian Way of Life ».

L’ancien hockeyeur T.J. Galiardi, qui a joué sous les ordres de Nazarov au Neftekhimik Nizhnekamsk, en sait quelque chose. Cet ancien joueur originaire de Calgary avait livré des détails sordides de son expérience au podcast sportif Spittin’Chiclets. Nazarov le forçant à jouer malgré une blessure au poignet, des hôpitaux « comme ceux des années 40 », une inflammation de la hanche non-détectée par les médecins et des difficultés à obtenir son salaire, les propos de Galiardi ont fait grand bruit en Russie. Et ils n’ont pas été du goût de Nazarov, avec une réplique au ras des pâquerettes dont il a tristement le secret, retranscrite par le journaliste russe Slava Malamud : « La prochaine fois qu’il viendra en Russie, nous l’arrêterons. Mettons-le dans une cellule, sans toilettes. Qu’il fasse ses besoins dans le sol, il ne critiquera plus la Russie. »

une sur panarinUne dimension politique indiscutable

Critiquer la Russie, Nazarov ne le supporte pas, tout comme critiquer le pouvoir en place, qu’il a toujours flatté. Le 21 janvier, Artemi Panarin a publié un post Instagram avec un message en soutien à Alexeï Navalny. L’opposant à Vladimir Poutine, militant anti-corruption et désireux de le voir tomber de son piédestal auquel il s’accroche depuis 1999, est désormais emprisonné en Russie, mais son arrestation parfaitement orchestrée a mobilisé le peuple comme rarement. Panarin est l’un des rares hockeyeurs à avoir pris parti pour Navalny. La star des Rangers a critiqué de nombreuses fois le pouvoir, le manque de liberté d’expression, l’absence de justice, un gouvernement sans foi ni loi. Pour Panarin, Poutine est au pouvoir depuis trop longtemps.

Nazarov n’a pas pu s’empêcher de réagir, en divulguant une information d’il y a dix ans, pour l’heure non avérée et sans concordance avec d’autres témoignages. Il l’a partagée dans la Komsomolskaïa Pravda, un quotidien populaire fondé en 1925, journal des jeunesses communistes devenu tabloïd. Le journal, pro-Kremlin évidemment, joue désormais un jeu d’équilibriste, les photos de jeunes femmes dénudées et les contenus douteux encadrant des articles parfois pertinents. Dominique Derda, correspondant de France 2 à Moscou, connaît bien ce journal, il rappelait que le conspirationniste Alain Soral était perçu comme « l’un des meilleurs analystes de France » et qu’il avait participé à une interview, c’est dire. Le conspirationnisme régit la ligne éditoriale de la Komsomolskaïa Pravda, et Nazarov, qu’il ne faut pas chatouiller trop longtemps pour le voir réagir, était le bon client. Pourquoi avoir évoqué cette histoire, dix ans après, avec des accusations graves ? Pour se faire mousser ? Par provocation ou voit-il un intérêt personnel ? En tout cas, il ne considérait plus Panarin comme « un citoyen russe modèle », pour reprendre ses propres termes. Rappelons que Nazarov n’entraîne plus depuis décembre 2018.

Quel avenir pour Panarin ?

Il reste néanmoins une zone d’ombre : pourquoi Artemi Panarin a-t-il décidé de mettre sa saison en parenthèses ? Un aveu de faiblesse ou un besoin de se déconnecter de la pression médiatique ? Mardi, l’entraîneur en chef des New York Rangers, David Quinn, a confirmé que l’attaquant russe poursuit les entraînements et qu’il est dans un statut « day by day », laissant imaginer un retour sous peu. D’ailleurs selon Quinn, plus les jours passent – sous-entendu sans preuves de ces accusations – plus le retour sera proche.

De l’autre côté de l’Atlantique, les médias russes se sont empressés de partager un communiqué de Nezygar publié mercredi. Nezygar est un canal sur Telegram – une application très populaire qui fait office de média alternatif en Russie – qui s’intéresse à la politique et au monde sportif. Nezygar affirme que des documents sur l’affaire Panarin seront prochainement rendus publics et qu’ils mettront fin à sa carrière NHL. Mais peut-on réellement donner du crédit, comme le font les principaux médias du pays, à ce compte anonyme ? Un compte, suivi avec assiduité dit-on par bon nombre de dirigeants russes, qui crie haut et fort que l’ère du « journalisme traditionnel » est terminée, qui aime à divulguer des petits secrets, mais qui selon toute vraisemblance tape rarement dans le mille.

À cette éventualité d’une fin de carrière NHL précoce, le directeur général du Traktor Tchelyabinsk Ivan Savin, interrogé par une chaîne de télévision, se voit bien rapatrier Panarin. Mais nous n’y sommes pas encore.

Car, pour l’heure, on en reste toujours aux ragots, aux spéculations, à l’absence de faits, de rapports officiels et de témoignages concordants. Si l’on devait en rester là, alors Artemi Panarin sera de retour parmi les Blueshirts de New York.

Mais une problématique se poserait, quelle que soit l’issue de cette affaire : peut-on désormais réellement envisager la présence de l’expatrié new-yorkais aux Jeux olympiques avec la Russie l’année prochaine ? Les médias russes se sont d’ailleurs posés cette question bien avant l’affaire Panarin, depuis des mois, depuis que l’on sait que la NHL libérera ses joueurs pour les JO. Artemi Panarin pourra-t-il rejoindre la sélection, aux côtés d’Ovechkin, créateur du mouvement « Putin Team » et dont on dit qu’il a le numéro de Poutine sur son smartphone ?

Le poil à gratter des pro-Kremlin a probablement franchi, avec cette affaire, le point de non retour en équipe de Russie. Coupable ou non, nous n’en savons rien. Si des témoignages ou des faits devaient survenir, il faudrait probablement regarder du côté de la Lettonie. Mais pour l’heure, circulez il n’y a rien à voir…

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