Elles en avaient rêvé, peut-être certaines ne l’auraient jamais imaginé. Remplir l’IceParc et ses 3586 places, l’une des plus grandes patinoires de France, était un défi que s’était lancé la fédération. Relevé haut la main, permettant au hockey féminin de franchir un nouveau cap en France, et offrant ainsi une sortie digne de ce nom à huit joueuses majeures de la sélection.
Avant même l’inauguration du nouvel écrin angevin le 14 septembre 2019, la FFHG avait pris cette décision audacieuse, l’organisation du Mondial Division 1A féminin à l’IceParc. La pandémie de covid n’a finalement que retardé l’échéance, le vrai cauchemar aurait été de disputer ce tournoi à huis clos comme bon nombre de compétitions internationales en 2020 et 2021. Les deux annulations n’étaient finalement qu’un moindre mal pour s’assurer d’une vraie fête du hockey. Encore fallait-il y parvenir. Force est de constater que le contrat est rempli, de la part de la fédération et du club organisateur des Ducs d’Angers, avec un final en apothéose. Par le passé, Rouen, Strasbourg, Colmar et Épinal, ainsi que Vaujany dans une enceinte plus modeste, avaient déjà réalisé des scores très honorables. Mais le hockey féminin a atteint un pallier supérieur en Anjou.
3586 personnes ont assisté au dernier match improvisé en finale entre la France et la Norvège. Le speaker est allé vite en besogne en parlant de record pour le hockey féminin en France, on lui pardonnera au vu des circonstances et de l’ancienneté du record (cf article « Quand le hockey féminin français faisait la une« ). Mais la performance n’en demeure pas moins remarquable. Jamais autant de personnes n’ont assisté à une rencontre de l’équipe de France féminine, un record qui est valable aussi pour une rencontre d’une division inférieure à l’élite chez les féminines. Si l’on évoque cette fois-ci la moyenne de l’ensemble de la compétition, Angers 2022 obtient de loin le meilleur résultat pour un mondial féminin hors élite mondiale avec 1499 personnes par match. Si les Bleues ont réussi à fédérer une masse de passionnés, il faut souligner les belles affluences sur les autres matchs qui ont permis d’atteindre ce résultat. La réussite de l’organisation est aussi là, intéresser le public à un évènement majeur sur sa globalité, de bout en bout. Sans distinction de genre, ces Françaises du hockey méritent autant l’attention que leurs homologues masculins. La promotion efficace – en particulier les nombreuses affiches dans la toute la ville – et une gamme tarifaire accessible ont touché dans le mille, les passionnés ont suivi, Angers est définitivement une place forte du hockey.
La réussite du Mondial d’Angers n’est donc pas que sportive pour les Bleues championnes du monde D1A et promues en élite mondiale, la fête populaire a bien eu lieu avec un public curieux et passionné. La médiatisation grandissante avait déjà permis une meilleure visibilité des joueuses et de leurs performances, notamment les qualifications olympiques féminines retransmises pour la première fois à la télévision en novembre dernier. Ce sont des signes qui ne trompent pas, comme les pages dans l’Équipe ou la couverture de magazine (Slapshot). En l’espace de quelques mois, entre le Tournoi de qualification olympique de Luleå et le Mondial d’Angers, la reconnaissance de cette talentueuse équipe s’est renforcée comme jamais. Promotion et médiatisation ont fait leur effet. Et un championnat du monde à domicile transformé en véritable fête, ça ne pouvait pas se louper. Les supporteurs ont répondu présent, ils ne demandaient qu’à assister à un nouveau succès. Ces Bleues performantes leur ont offert, réunissant derrière elles toutes les générations. Entendre des jeunes filles crier dans les tribunes « Allez Estelle ! » ou « Allez Chloé ! », elle est là aussi la victoire des hockeyeuses françaises, devenues des modèles pour les plus jeunes.
S’identifier ou se familiariser avec cette équipe grâce à davantage de visibilité et la valorisation de la discipline, c’est un précieux bénéfice qui permet d’atteindre un tout autre niveau. On est bien loin de l’époque où certaines de ces joueuses intégraient l’équipe de France, dans les années 2000 / début des années 2010, dans l’anonymat le plus complet. Le temps, le progrès a fait son œuvre, les diverses initiatives ces dernières années, dont celles de la fédération avec un vrai plan en faveur des féminines aussi. Angers 2022 est un tournant, une fête qui en appelle d’autres. Huit joueuses ont toutefois décidé de mettre fin à leur aventure avec les Bleues, du haut de ce sommet vertigineux qu’elle ont gravi ensemble.
Hommage aux huit fantastiques
Le mur bleu Caroline Baldin a cette particularité de partager un titre avec un talent NHL, Alexandre Texier. En 2015, elle a fait partie de l’équipe championne de France U18, Grenoble. Jouer avec les garçons n’est pas une curiosité quand on est hockeyeuse, d’autant plus lorsque l’on est gardienne. Après l’école grenobloise, Zurich est devenu son chez elle pendant de longues années, sept au total. À 29 ans, elle a d’ailleurs remporté cette saison son quatrième championnat avec les Lions Frauen, en plus de quatre coupes de Suisse. À cinq reprises, elle est devenue la gardienne ayant la moyenne de buts encaissés la plus faible du championnat suisse. L’assurance d’avoir une gardienne fiable a permis à l’équipe de France de nourrir de hautes ambitions. Rejoindre l’élite, battre des équipes installées en top division comme la Suisse, la Russie, le Japon, la Suède ou l’Allemagne, ces performances n’auraient pas été possibles si les Bleues ne disposaient pas d’un rempart de premier choix. Titulaire depuis ses débuts en équipe de France en 2009, l’Iséroise n’a jamais vacillé, livrant toujours de solides performances et des arrêts de grande classe. Si le public a pu s’en délecter à Angers, son arrêt d’anthologie de la crosse face à la Suède en 2019 restera inoubliable. Calme, imperturbable sur sa ligne, Caroline Baldin n’hésitait pas à regarder dans les tribunes, à gauche, à droite, son « truc » pour rester dans son match. Peut-être aussi pour réaliser et profiter pleinement du moment présent, avant de quitter la maison bleue.
Reléguées car battues 2-1 par la Suède. Mais quelle énergie et quelle détermination des Bleues, à l'image de ce splendide arrêt de @caro_baldin 🇫🇷 de la crosse. #FlorianHardyStyle #WomensWorlds #BravoLesBleues pic.twitter.com/3H9ncWzffn
— Nicolas Jacquet (@Nico_Jt_) April 7, 2019
Disposer d’une grande gardienne a été un facteur de réussite pour l’équipe de France. Sa faculté à ne rien lâcher pendant 60 minutes aussi, quel que soit l’adversaire en face. Une force de caractère qui correspond très bien à Léa Parment et Gwendoline Gendarme, deux guerrières de la défense tricolore qui ont toujours affiché une franche opposition, deux joueuses athlétiques et rigoureuses qui étaient un calvaire pour leurs adversaires. Elles ont toutes deux pour point commun d’avoir évolué en Suède durant leur carrière, Djurgården pour Gendarme, l’entente Sundsvall-Timrå pour Parment. Elles ont ensuite pris des directions différentes.
L’ancienne factrice Gwendoline Gendarme s’est établie en Suisse, à Neuchâtel, le temps de quatre saisons, Léa Parment évoluant à Évry-Viry avant une dernière saison à Bordeaux avec les U20. Sûres en défensive, elles n’hésitaient pas à monter et contribuer à l’attaque française, avec une très bonne capacité de frappe de la ligne bleue… voire de plus loin puisque Léa Parment s’est payée le luxe de marquer de la ligne rouge à Angers contre l’Autriche ! La défenseure originaire du Val-de-Marne restera d’ailleurs LA buteuse de la victoire historique contre la Suède, 1-0 en 2021, la première d’une équipe de France en l’espace de 84 ans face à cette nation. Pour boucler la boucle, Léa Parment et Gwendoline Gendarme ont d’ailleurs été alignées ensemble lors des dernières compétitions, formant une solide doublette défensive de l’équipe de France.
Anouck Bouché a rejoint l’équipe de France en 2003, et son premier Mondial date de 2004 lorsqu’elle n’avait que 15 ans, soit quelques années seulement après le début du programme féminin de Hockey France. La benjamine évoluait alors avec les pionnières, la première génération de l’équipe de France menée par Nolwenn Rousselle, Gwenola Personne, Christine Duchamp et la recordwoman de sélections (251) Virginie Bouetz-Andrieu. L’attaquante de 33 ans aura donc connu une longévité impressionnante, en dépit de plusieurs pauses dans sa carrière, pour la naissance de son fils en 2009, puis une retraite en 2017 pour s’orienter vers une carrière de diététicienne. Mais l’envie de revenir dans la maison bleue était probablement trop forte. En 2019, elle se met au défi de revenir au haut niveau, rejouant dans son Alsace natale avec des U17 et U20 masculins. Défi gagné, elle réalise alors un retour remarqué aux qualifications olympiques en épaulant deux talents de la nouvelle vague, Jade Barbirati et Julia Mesplède. Angers 2022 aura finalement été le point final d’une belle et longue carrière ponctuée de sept médailles aux championnats du monde et 238 sélections.
Tout comme Anouck Bouché, Morgane Rihet aura été une joueuse de l’ombre particulièrement précieuse, affutée dans les duels, une travailleuse infatigable très à son aise, notamment quand il s’agit de gratter aux quatre coins de la glace. Originaire de la région parisienne, cette ancienne capitaine de la sélection U18 devenue par la suite l’assistante capitaine des Bleues aura eu la particularité de découvrir le hockey et de finir sa carrière au même endroit, à Cergy. Elle a également la particularité d’avoir disputé les Jeux olympiques de la Jeunesse en 2012 à Innsbruck, dans l’épreuve des Skill Games, réalisant de très bons scores aux tirs et aux passes. Des qualités qui s’ajoutent à un leadership incontestable, et toujours une volonté de transmettre aux plus jeunes. Pédagogue dans l’âme, héritage de parents enseignants, il n’est donc pas surprenant de la voir occuper le poste d’entraîneur du mineur dans le club de son enfance à Cergy, elle est également affectée au suivi scolaire des jeunes hockeyeurs de l’organisation. Et pourquoi pas, par la suite, officier parmi les équipes de France ? Ce ne serait pas une trajectoire surprenante pour la prof Morgane Rihet.
La France rejoindra donc l’élite féminine l’année prochaine, mais Lara Escudero y a déjà laissé un souvenir impérissable. Lors du premier Mondial élite de l’histoire de l’équipe de France en 2019, la numéro 8 est devenue l’une des buteuses les plus rapides de l’histoire de la compétition en ouvrant le score après seulement 22 secondes de jeu contre l’Allemagne, le record de ces vingt dernières années étant à 20 secondes. De la réussite, celle qui évolue à l’aile en a eu avec la sélection tricolore, elle a d’ailleurs marqué le dernier but de la campagne mondiale d’Angers devant les 3586 spectateurs de l’IceParc, un bel achèvement. La Valenciennoise, fine gâchette et puissante attaquante, a également connu des saisons productives à l’étranger, au Québec, mais plus particulièrement en Suisse avec un total de 95 points en 73 matchs et un titre avec Lugano, plus récemment avec son club du KMH Budapest en remportant à deux reprises l’EWHL, une ligue européenne qui compte de plus en plus dans le hockey international. S’ajoute à cela une nouvelle médaille d’or avec la France pour finir en beauté.
Drômoise, Athéna Locatelli s’est endurcie dans le grand club voisin de Villard-de-Lans dans lequel elle a évolué avec différentes catégories d’âge masculines, le championnat féminin n’étant pas une option à privilégier lorsque l’on est internationale. Avant cela, il y a eu – comme plusieurs joueuses de l’équipe de France – l’Université de Montréal (deux saisons), et après il y a eu le summum avec le HIFK.
À Helsinki en élite finlandaise, la défenseure des Bleues est quasiment arrivée en territoire familier avec les tricolores Clara Rozier et Emmanuelle Passard, ainsi que la manager et coach Saara Niemi, ex-mentor de l’équipe de France. En deux saisons avec le HIFK, Locatelli a pris une toute autre dimension en obtenant un rôle important. Dans un championnat majeur en Europe, elle s’est imposée comme l’une des meilleures joueuses à son poste, obtenant deux médailles, le bronze en 2021 puis l’argent en 2022. Elle continuera une saison de plus à Helsinki pour 2022-2023, histoire de finir sur un titre de championne de Finlande, tout en assurant son parcours professionnel. Autoritaire devant son but mais défenseure offensive par excellence, le public angevin a pu apprécier la vitesse de ses montées offensives, ce qui lui avait permis par le passé d’inscrire un splendide « coast to coast » à Épinal. Comme si rien ne pouvait l’arrêter.
Quand on évoque l’exemplarité dans le hockey français, le nom de Marion Allemoz vient rapidement à l’esprit. Si ce n’est pas le cas, il n’y a qu’à se pencher sur sa carrière, hors du commun pour le hockey hexagonal. Digne héritière de Christine Duchamp, la grande joueuse référence du hockey français, Marion Allemoz a suivi son sillage pour repousser davantage les limites. Car il faut admettre que le parcours de la Savoyarde est impressionnant. Capitaine des Bleues dès 21 ans, elle est arrivée à Montréal à 22 ans dès janvier 2012 en devenant la première joueuse à profiter de la passerelle créée entre Hockey France et l’Université de Montréal. Elle portera les couleurs des Carabins de 2012 à 2016, avec 62 points en 82 matchs, participant aux deux seuls titres nationaux dans l’histoire des Carabins. Un diplôme de criminologie en poche, elle ne quittera pas de suite la capitale du hockey. Son adaptation au plus haut niveau lui permet d’être repêchée au cinquième tour d’une ancienne ligue majeure (CWHL) par les Canadiennes de Montréal, formation dans laquelle elle progresse grandement aux côtés de monuments du hockey comme Marie-Philip Poulin, Anne-Sophie Bettez, Caroline Ouellette, Julie Chu, Hilary Knight, Emerance Maschmeyer ou Charline Labonté. Excusez du peu.
Avec Montréal, elle gagnera l’un des grands trophées majeurs de l’histoire du hockey féminin, la Coupe Clarkson, avant de rejoindre ensuite la meilleure ligue d’Europe, la SDHL suédoise, pour quatre saisons avec le club culte du MoDo. Ses qualités de leadership y seront une nouvelle fois remarquées, rapidement nommée assistante capitaine. La centre native de Chambéry travaille, marque, s’illustre dans tous les secteurs du jeu. Cette saison, Allemoz a terminé cinquième aux mises en jeu en SDHL.
Sur tous les fronts, souvent décisive, n’hésitant pas à guider, recadrer ou rassurer ses coéquipières durant les arrêts de jeu, elle restera une leader par excellence. Marion Allemoz totalise 246 sélections et 13 Mondiaux, elle est également la joueuse française la plus prolifique de l’histoire en compétition officielle avec 72 points en 78 rencontres. Alliant talent et éthique irréprochable, la numéro 9 restera comme l’une des grandes ambassadrices du hockey français et un exemple à suivre. Concernant la reprise du capitanat de l’équipe de France, même si aucune décision n’a encore été officialisée, il semble évident que le « C » revienne à Lore Baudrit, sa complice de toutes les aventures, en bleu comme en club.