Il n’a manqué qu’un but le printemps dernier, en prolongation du 7e match, pour que les Senators d’Ottawa atteignent la finale de la coupe Stanley. Sept mois plus tard, le club est dans une crise quasi sans précédent. Sportivement, mais pas que. Récit d’une descente aux enfers programmée.
Ottawa était sans conteste l’histoire Cendrillon des dernières playoffs. Qualifiée dans une division Atlantique dépeuplée par les saisons ratées de Tampa et de la Floride, les Sens étaient la seule équipe avec les Rangers à voir le printemps malgré un taux de possession négatif sur la saison. Seule équipe à se qualifier malgré un différentiel de buts négatif. La liste de victoires par un but était longue comme le bras et le retour au jeu de Craig Anderson avait tiré l’équipe en haut du classement. On connaît la suite. Un Erik Karlsson extraordinaire, Boston et sa défense dépeuplée au premier tour, l’autre équipe qui avait vu de la lumière, les Rangers, au second tour… Et Pittsburgh et un Marc-André Fleury dégringolant de son nuage avant que Matt Murray prenne les choses en main.
Beaucoup, beaucoup de chance, de hasard du calendrier, de providence en faveur des Senators donc. Quelques bons ajustements réalistes aussi, mais les performances collectives, l’ultra dépendance à Karlsson et l’extrême optimisme de la direction rendaient presque certaine un violent retour de bâton à court terme. Nous sommes en plein dedans.
Sportivement : le système D ne cache plus la misère
Guy Boucher a toujours la réputation d’être un excellent entraineur, critère que l’on reconnaît notamment dans sa faculté d’adaptation en fonction de l’effectif à disposition. Au cours de sa carrière, Boucher a fait jouer des équipes très offensives en AHL ou lors de sa première saison à Tampa Bay mais aussi son désormais fameux 1-3-1 opportuniste avec un Lightning exsangue ou les Sens. Hormis Karlsson, Ottawa ne dispose d’aucun défenseur capable de relancer le jeu ou même de jouer à peu près correctement dans sa zone. Ce constat peut paraître sévère mais les Phaneuf, Ceci, Borowiecki, Oduya ou ex-Methot subissent tous un déluge de tirs adverses, incapables qu’ils sont de stopper les attaquants. Si Chris Wideman, Fredrik Claesson ou le jeune Thomas Chabot obtiennent de meilleurs résultats, et sont plus efficaces dans la relance, Boucher privilégie malgré tout le premier groupe afin de fabriquer une muraille humaine pour garder le plus possible l’adversaire le long des bandes. La qualité des chances adverses est ainsi contrôlée tant bien que mal, mais le problème demeure que la quantité de tirs accordés finit par être problématique, et que le devant de la cage d’Anderson n’est pas bien défendu pour autant.
La saison passée à 5 contre 5, Ottawa se classait 26e de la ligue pour les tentatives de tirs accordées, 15e pour les tirs cadrés, 13e pour les chances de marquer très dangereuses et, ainsi au final, 16e pour les buts anticipés contre qui mixent quantité et qualité des chances.
Cette année, à 5 contre 5, Ottawa se classe 27e pour les tentatives de tirs accordées, 13e pour les tirs cadrés, 12e pour les chances de marquer très dangereuses et 16e pour les buts anticipés. Rien n’a changé donc.
Pittsburgh a gagné deux coupes avec une défense aux abois, me direz-vous, mais le hockey est une question de balance. Or, l’attaque des Senators ne vient pas du tout compenser cette défense au mieux moyenne. L’équipe compte sur des éléments redoutables en Mark Stone, Mike Hoffman et maintenant Matt Duchene, mais la profondeur est pauvre. Au total, Ottawa est aujourd’hui 27e de la ligue pour les buts anticipés (46,2%), et compagnie des Détroit, Buffalo, Colorado et Arizona de ce monde… C’est pire que l’an passé alors qu’Ottawa pouvait compter sur 49% des buts anticipés. Nous avons maintes fois démontré dans ces pages le lien très fort qui existe entre le fait de dominer ses adversaires aux tirs et aux chances et le succès à long terme. Ottawa ne rentre tout simplement pas dans ce schéma. Alors que Craig Anderson semble rattrapé par le poids des années à 36 ans, que le power play est 27e de la ligue, l’infériorité numérique 28e, rien ne semble pouvoir cette fois-ci sauver la mise au club.
Les chimères de la direction
L’autre problème des Senators se situe au niveau organisationnel. Les Directeurs Généraux Bryan Murray et l’actuel Pierre Dorion semblent convaincus que l’équipe peut aspirer aux grands honneurs. Voici plusieurs saisons que les échanges visent à améliorer l’équipe à très court terme, chose que seule une formation pouvant entrevoir la coupe devrait se permettre de faire. Les Sens se sont ainsi vieillis et ont coupé leur possibilités en acquérant Bobby Ryan, Dion Phaneuf, Derick Brassard, Alex Burrows. Les éléments envoyés en retour seraient pourtant d’une grande utilité aujourd’hui et à moyen terme. Jakob Silfverberg a inscrit 10 buts et plus que Ryan depuis octobre 2016 et marque 0,62 pts/match contre 0,40 pour Ryan sur cette période. Mika Zibanejad est à 0,66 contre 0,48 pour Brassard. Burrows a 3 buts et 6 points en 30 matchs quand Jonathan Dahlen a plus d’un point par match en Suède à 19 ans. Sans compter le prix fort payé pour Duchene. Résultat, aucun attaquant actuel n’a moins de 25 ans. Il y a encore quelques bons espoirs dans le « pipe-line » mais l’équipe bâtie pour gagner maintenant ne semble pas avoir d’horizon immédiat.
Un avenir en question
À cela s’ajoute nombres de spéculations négatives sur l’avenir de l’équipe, voire de la franchise. Tout d’abord, celui sur qui tout repose, Erik Karlsson, voit son contrat arriver à échéance à l’été 2019. Le meilleur défenseur au monde pourrait prétendre à un salaire de 11 ou 12 millions de dollars par an et il a déclaré publiquement qu’il avait bien l’intention de les obtenir, à Ottawa ou ailleurs… Cette sortie de Karlsson a jeté un froid certain car il est bien connu que le propriétaire Eugene Melnyk est proche de son portefeuille. Le sulfureux homme d’affaires a toujours rechigné publiquement à dépenser plus que nécessaire pour son équipe et le partenaire média des Sens, TSN, n’hésitait pas à relayer récemment les rumeurs d’employés impayés et de scouts non remboursés de leurs dépenses. Guy Boucher serait l’un des coachs les moins bien payés de la ligue et Melnyk s’est fendu d’une sortie pour le moins surprenante cette semaine à l’occasion du match en extérieur organisé à Ottawa pour le centenaire de la NHL.
Frustré par le faible nombre de spectateurs, donc le manque de revenus, Melnyk a clairement menacé de relocaliser l’équipe ailleurs, rejetant même le projet d’une nouvelle patinoire en centre-ville sans pour autant proposer de solution. La réponse des fans ne s’est pas fait attendre et #MelnykOut a trendé au Canada dès le lendemain. De quoi bien gâcher la fête.
Il est légitime de se demander quel est l’effet recherché par Melnyk. Attaquer les fans, faire comprendre aux joueurs (et aux agents libres potentiels) qu’ils peuvent se brosser pour une augmentation, menacer de plier bagage, etc.
Si Ottawa a remporté samedi soir un match soporifique par -20°, le chantier reste complet. Faut-il échanger Karlsson et ramasser un pactole pour reconstruire, ou attendre et risquer de le perdre pour rien ? La valeur du capitaine serait à son maximum cet hiver, alors que son salaire reste facile à absorber pour l’équipe acheteuse, qui l’aurait pour au moins les playoffs 2018 et 2019. Les prochains mois s’annoncent tendus à tous les niveaux. Cela fait toujours mal quand les bulles éclatent.