Pour rappel, l’introduction et le contexte particulier de cette saison 2022/23 de KHL sont à lire ici. Ci-dessous, le dernier volet consacré à la division Chernyshev, celle qui va jusqu’en Extrême-Orient, lointaine terre de contestation du pouvoir central.
Après quatre longues années d’exil dues à des fissures dans sa patinoire (démolie depuis), l’Avangard Omsk pourra enfin réintégrer sa ville le 1er octobre. L’Arena Omsk reconstruite l’attend et elle aura même 2000 places de plus (pour un total de 12000) en compensation de ce fiasco architectural d’un bâtiment récent. Mais avant de pouvoir regagner leurs pénates, les Sibériens devront commencer par 12 matches en déplacement. Certains pariaient d’avance que le nouvel entraîneur Dmitri Ryabykin n’y survivrait pas.
Ryabykin débute en effet comme entraîneur-chef après avoir appris pendant six ans comme adjoint, dont les quatre dernières auprès du charismatique Bob Hartley. L’Avangard était toujours à 0 point en 4 rencontres lorsque le retour du Canadien a été annoncé… comme consultant auprès de l’académie de hockey. Tout le monde s’est demandé si c’était un prélude à un retour de Hartley. Le directeur du club Aleksandr Krylov a réaffirmé son soutien à Ryabykin (il se serait désavoué dans le cas inverse après avoir annoncé sa nomination) et annoncé un changement prochain. Lorsque la série de défaites est passée à six, c’est l’assistant-coach Konstantin Kurashov, réputé trop gentil, qui a été viré. Il est remplacé par Mikhail Kravets qui a passé les trois dernières années à diriger des bancs de KHL et qui est donc une autorité plus forte à côté de Ryabykin.
Pour bien montrer que le ton s’était durci, Ryabykin a même écarté de l’équipe pendant un match Vladimir Tkachyov, principale recrue russe de l’intersaison : l’ailier rentre dans sa ville natale après une année gâchée en AHL (il a été testé positif au Covid-19 la seule fois où il a été appelé en NHL) avec l’aide du SKA Saint-Pétersbourg qui détenait ses droits et les a cédés pour rien (1000 roubles symboliques). Tkachyov n’est pas le seul responsable si la deuxième ligne ne fonctionne pas : l’autre ailier Arseni Gritsyuk a perdu confiance et le centre américain Alex Broadhurst (ex-HIFK) peine à faire oublier son prédécesseur Prokhorkin. Même le centre du premier trio Corban Knight commence à être critiqué : il faut dire qu’il est devenu le joueur le mieux payé de KHL après sa prolongation de son contrat, et qu’on lui a même « rendu » son ailier Reid Boucher avec lequel il conduisit l’Avangard à la Coupe Gagarine 2021 (faisant fi de l’affaire d’agression sexuelle dans sa jeunesse pour laquelle il a plaidé coupable).
Or, l’attaque devait être le point fort des Sibériens, consommant même 3 étrangers (sur 5 dont un poste resté libre). Or, l’Avangard n’a pas compensé la perte des défenseurs finlandais Kaski et Pokka (remplacés par le seul Christian Jaros) ni surtout celle du gardien tchèque Simon Hrubec, qui a aussi choisi de quitter la Russie malgré un contrat en cours. Intéressé un temps, le gardien canadien Calvin Pickard a préféré rester avec sa famille et ses deux jeunes enfants. Numéro 2 l’an passé avec seulement 11 matches joués, Vasili Demchenko partage donc la cage avec Stanislav Galimov, qui essaie de relancer sa carrière russe après un passage par la Finlande (Kärpät). Un duo de gardiens qui ne semble pas digne d’un candidat au titre… mais souvenons-nous que Hrubec n’était arrivé qu’en décembre l’année du titre.
De fait, il n’y a pas vraiment d’équipe qui paraisse taillée pour le titre dans cette division Chernyshev. Le Salavat Yulaev Ufa avait ces dernières années la meilleure ligne de KHL, mais les trois Finlandais champions olympiques a évidemment tourné le dos à la Russie depuis la guerre. Ce ne sont pas les seuls : Viktor Tikhonov a choisi d’arrêter sa carrière et l’a annoncé deux jours avant la reprise du camp d’entraînement par un message publié sur le compte Instagram (réseau social autrefois populaire en Russie mais banni comme « organe de propagande occidentale ») de son épouse. Le message utilise des mots détournés sur sa difficulté à pratiquer son sport, mais tout le monde connaît les raisons sous-jacentes. Tikhonov avait été marqué dès le début de guerre, il avait même voulu participer aux négociations de départ de ses collègues finlandais en leur servant d’interprète. Comme un symbole, le seul hockeyeur russe à avoir ostensiblement quitté la Russie en protestation contre la guerre est le petit-fils du colonel de l’Armée rouge qui fut l’incarnation du hockey soviétique ! Précisons que la femme de Tikhonov, qu’il avait rencontrée en Californie, est originaire de Kharkiv, ville russophone où la population se sent plus ukrainienne que jamais après des mois de bombardements russes aveugles et de plus en plus destinés à la punir…
Un symbole tout aussi inattendu a fait le chemin inverse : Alexander Chmelevski, international américain de parents ukrainiens, ayant grandi dans des zones résidentielles huppées de Californie puis du Michigan, a fait le choix d’aller en KHL ! C’est son agent américain Dan Milstein – lui-même natif de Kiev et représentant de la majorité des joueurs russes de NHL – qui a contacté le Salavat Yulaev Ufa, évidemment très heureux de cette recrue. Il peut tirer avec lui le jeune ailier biélorusse Ivan Drozdov, que le Salavat a acheté cher au Spartak quand il a constaté qu’il peinait à recruter des joueurs russes pour combler le départ de ses étrangers. Et encore ne s’en sort-il pas mal en engageant comme gardien Ilya Ezhov, un titulaire régulier en KHL.
Le club bachkir, qui s’est longtemps appuyé sur des Européens, n’en a plus… à l’exception du préparateur physique français Adrien Valvo recruté cet été. Il a réorienté sa stratégie sur des Nord-Américains « moins politiques », mais n’a commencé la saison qu’avec 3 étrangers, Chemelevski, le défenseur offensif Ryan Murphy et le talent réputé complexe Josh Ho-Sang… qui s’est blessé à la main au premier match sur une charge de Pedan. Avec un entraîneur débutant (Viktor Kozlov a remplacé Lämsä) et un effectif affaibli, le directeur général Rinat Bashirov a essayé de limiter la pression sur son équipe en ne fixant pas d’objectifs élevés. Malheureusement, ses messages de défense qui reprochent aux supporters leur sévérité n’ont pas forcément l’effet escompté sur ceux-ci.
On s’était à peine habitué et il faut de nouveau changer : on doit dire de nouveau Barys Astana et non plus Barys Nur-Sultan. S’il est un pays où la situation géopolitique peut sembler difficile à suivre, c’est bien le Kazakhstan, mais c’est justement ce qui le rend intéressant.
Il y a trois ans, le nouveau président, Kassym-Jomart Tokaïev décidait de renommer la capitale Astana en « Nur-Sultan », comme l’ultime aboutissement du culte de la personnalité de son prédécesseur Nursultan Nazarbaev qui avait tenu le pays d’une main de fer depuis trois décennies. En janvier dernier, confronté à des émeutes sur le prix de l’énergie, Tokaïev faisait appel à l’OTSC, l’organisation de coopération politico-militaire entre les 6 pays de l’ex-URSS encore alliés à la Russie. 2000 soldats principalement russes furent alors déployés pour ramener l’ordre. Tokaïev semblait alors débiteur du Kremlin. Mais la guerre en Ukraine a changé la donne.
Le Kazakhstan tient à garder une politique étrangère multilatérale équilibrée entre les Occidentaux, la Russie et la Chine. Sur le plan extérieur, il refuse que son pays soit utilisé pour contourner les sanctions financières occidentales contre les Russes, au grand agacement de Vladimir Poutine. Sur le plan intérieur, il a fait approuver par référendum une réforme constitutionnelle qui démocratise les institutions en rééquilibrant les pouvoirs en faveur du parlement et de la société civile. Le président a moins de pouvoirs et son mandat, rallongé de cinq à sept ans, n’est plus renouvelable. Il a mis fin à l’immunité judiciaire du clan Nazarbaev et a débaptisé la capitale qui redevient donc Astana.
Donc, ce Barys Astana ? La star du pays Nikita Mikhailis est toujours là, après les rumeurs de départ en NHL ou dans un grand club KHL. On disait que son Mondial moins convaincant avait pu refroidir l’intérêt à son sujet, mais son agent a sans doute négocié âprement de bonnes conditions car son contrat définitif n’a été signé que fin juillet, pour un an. En revanche, le vétéran Roman Starchenko (36 ans) n’a pas eu droit à rester après 14 ans de bons et loyaux services.
Les joueurs recrutés dans le bas de tableau de DEL (Jesse Graham et Jeremy Bracco) ou en AHL (Anthony Louis) ont assez de références statistiques pour témoigner de leur valeur et être compétitifs dans une KHL dont les standards sont un peu revus à la baisse. Mais le duo local de gardiens Nikita Boyarkin – Andrei Shutov était osé : ce sont les gardiens de l’équipe du Kazakhstan mais leur expérience cumulée en KHL était de 14 matches… Ils vont toutefois retourner au second plan car le Barys a finalement engagé le showman slovaque Július Hudáček, qui a débuté par un blanchissage (2-0 contre Ekaterinbourg).
Le Sibir Novosibirsk a une longue tradition de gardiens étrangers, mais il a compris qu’il devrait y renoncer. Le retour du champion olympique Harri Säteri en Russie était impossible (le Finlandais joue à Bienne). Dans un marché russe asséché par le départ des gardiens finlandais, le Sibir doit désormais espérer que le numéro 2 Anton Krasotkin assume les responsabilités supplémentaires, car son concurrent Denis Kostin a passé l’essentiel de sa carrière au niveau inférieur.
L’avantage du Sibir est qu’il s’appuie sur un système de jeu très stable et défensif. Il soigne donc particulièrement la constitution de ses lignes arrières. Il a gardé deux de ses étrangers – Michal Čajkovský et Trevor Murphy – et fait progresser les jeunes joueurs formés au club Ilya Morozov (23 ans) et Ilya Pastukhov, prêt à devenir titulaire en KHL à 21 ans. Même quand ils partent ailleurs à un moment de leur carrière, le Sibir garde un œil sur ses poulains. Il a ainsi fait venir l’ailier Vladimir Butuzov après cinq ans en Extrême-Orient en lui offrant trois ans de contrat pour revenir dans sa ville natale, où sa famille vit toujours.
Toutefois, ces cadres formés en Sibérie sont presque trop dans le même moule, presque trop responsables et disciplinés. Ayant cruellement besoin d’un centre pour ses deux premières lignes, le Sibir a su convaincre Vyacheslav Osnovin en lui garantissant une place en avantage numérique qu’il n’avait pas chez lui à Chelyabinsk. Et il n’a pas hésité à engager Taylor Beck en apprenant que Minsk ne le garderait pas : certes le Canadien a une réputation d’égoïste et est souvent transparent en play-offs, mais le club estime qu’il lui fallait ce genre d’individualité pour créer de l’inattendu en zone offensive. Juste ce qu’il faut pour assurer la qualification en play-offs.
L’Admiral Vladivostok est le seul club russe de KHL à avoir encore un entraîneur étranger, et celui-ci est… letton ! Cela a de quoi étonner quand on sait que la Lettonie a même passé une loi pour interdire à ses sportifs de travailler en Russie. Les cas de Leonids Tambijevs et son fidèle adjoint Andrejs Banada sont maintenant étudiés par les services de sécurité du pays (VDD) qui ont publiquement fait savoir qu’ils prêteraient attention aux liens des organisations et des représentants du monde du sport avec l’État agresseur de Russie pour évaluer leur impact sur les intérêts de la sécurité nationale de la Lettonie. »
Tambijevs n’est pas n’importe qui puisque c’est le meilleur marqueur de l’histoire de l’équipe nationale de Lettonie. La réaction des Baltes est si outrée qu’il s’est même trouvé un internaute pour demander que son nom soit rayé des tablettes comme s’il n’avait jamais existé. Rassurez-vous tout de même, cette proposition rappelant les rectifications staliniennes de l’histoire a vite été ridiculisée. La Lettonie ne digère en tout cas pas cette trahison, ni celle de Nikolajs Jeļisejevs, la révélation de la saison dernière au Dinamo Riga qui s’est donc mis au ban de l’équipe nationale. Les Baltes n’ont pas pu l’empêcher, mais leurs médias se moquent des stats médiocres de Jeļisejevs dans ce qu’ils appellent la « ligue des occupants ».
Ce sont les trois autres étrangers qui portent l’équipe. Le défenseur offensif tchèque Libor Šulák avait déjà été le meilleur marqueur de l’équipe la saison passée et son gros slap est toujours aussi dévastateur en powerplay. Mais l’Admiral a aussi engagé deux bons profils en attaque, secteur qui est le point faible de cette équipe besogneuse aux schémas tactiques stricts. Avec le centre slovaque Michal Krištof et le buteur tchèque Rudolf Červený, l’Admiral a réussi à améliorer son contingent étranger en recrutant uniquement des Européens, complètement à rebours de la tendance en KHL. La qualité de ses joueurs russes reste toutefois très faible.
Malgré la volonté du pouvoir russe de la mater, Khabarovsk est toujours une ville-clé de la contestation. C’est qu’un centre de recrutement de l’armée a été attaqué avec un cocktail molotov. Mais c’est aussi de cette ville d’Extrême-Orient que des influenceuses pro-Kremlin tentent de justifier la mobilisation partielle de 300 000 hommes en se prenant en photo avec une frite tirée d’un sachet ou un bonbon tiré d’un paquet et en inscrivant comme légende « 1% » pour montrer que cela ne représente pas grand chose (300 000 par rapport à une réserve mobilisable de 25 millions d’hommes selon le Ministre russe de la Défense). Quant à savoir si ce genre d’argument porte et si les 1% envoyés au front seront contents qu’on les qualifie de quantité négligeable, chacun sera juge…
Pendant ce temps, comme si de rien n’était, l’Amur Khabarovsk bâtit son équipe de la même manière. Le gardien Evgeny Alikin a pu être conservé et est toujours numéro 1 devant un concurrent étranger – désormais Jānis Kalniņš, puisque la fédération de Lettonie n’a pu bloquer son transfert international, autorisé par l’IIHF. Le défenseur international tchèque Michal Jordán est bel et bien resté, et il a même été nommé capitaine.
L’entraîneur Vadim Epanchintsev a connu une carrière d’entraîneur correcte, il a eu de bons résultats en VHL et a ramené le Spartak en play-offs lors de son unique saison complète en KHL. En faire autant à l’Amur serait une performance plus grande encore. Mais le club a fini par compléter son quintet d’étrangers (avec des joueurs anonymes de DEL et d’AHL), tout le monde ne peut pas en dire autant. En plus, le nouveau règlement de la KHL, qui autorise et encadre les prêts, a été utilisé par le Lokomotiv Yaroslavl pour « placer » Yaroslav Likhachev, un attaquant très talentueux qui manquait jusqu’ici de confiance et de persévérance dans les duels pour s’imposer. Tout comme l’Admiral, l’Amur est stable et peut espérer réduire l’écart avec le reste de la ligue parce que le niveau moyen a baissé. Mais pas sûr que cette distraction suffise à calmer une population locale qui a d’autres préoccupations quand les ordres de mobilisation commencent à arriver…