Salavat Yulaev Ufa (1er) : Che Guevara et les capitalistes

La ligne de Radulov avec le Norvégien Patrick Thoresen et le centre Igor Grigorenko emmenait un effectif impressionnant, composé jusqu’aux remplaçants d’internationaux actuels ou passés. Avec une telle composition, la victoire était un impératif. Loin de constituer un crescendo vers l’euphorie, les play-offs se sont déroulés dans un état de tension extrême. Il n’y a qu’à voir comment étaient traités les supporters visiteurs à l’entrée de la patinoire, obligés de passer par un bus aux vitres teintées pour y subir un relevé des papiers et une fouille, comme quelqu’un qui essaierait d’entrer sur le territoire américain avec un T-shirt à l’effigie du Che. Mesures vexatoires ou paranoïa ?
Oufa ressentait en effet l’hostilité du reste du pays, sans identifier dans quelle mesure elle était dirigée contre le club ou contre les sélectionneurs nationaux Vyacheslav Bykov et Igor Zakharkin. Ils ont enfin obtenu la consécration en championnat… avant de perdre leurs postes aussi bien en équipe nationale qu’en club. Dans le premier cas, ils partent sur un échec, mais dans le second cas, ils s’en vont en ayant accompli leur mission. Ils arrivaient en fin de contrat, et la décision de ne pas les renouveler a contribué à une contestation en haut lieu au Bachkortostan.
Sitôt la saison terminée, la fondation « Ural » a commandité un audit pour savoir où était passé l’argent avec lequelle elle finance le club. Cette fondation à but non lucratif (sic) a un budget de plus de 2,6 milliards de roubles, soit 66 millions d’euros de budget annuel, issus des industries pétro-gazières locales. 16 de ces millions sont dévolus au salaire du directeur d’Ural, Murtaza Rakhimov, ex-président de la République du Bashkortostan pendant 17 ans. Ces 16 millions-là ne sont pas l’objet de l’audit, puisque l’on sait dans quelle poche ils sont. Ce que demande Rakhimov, ce sont les justificatifs de l’usage des 50 millions restants (le double de la masse salariale autorisée en KHL, soit dit en passant). Précisons qu’il n’y avait eu de tel audit la saison précédente, quand le club était encore dirigé par… Ural Rakhimov, le fiston. Il s’agit là d’une lutte politique entre l’ancien président et le nouveau pouvoir régional, et on est très loin du folklore guévariste…
Atlant Mytishchi (2e) : le « motivateur » et les fortes têtes

Prenez Oleg Petrov, qui avait pris sa retraite six mois plus tôt et qui a été recontacté à 39 ans. Le premier Russe à avoir porté les couleurs des Canadiens de Montréal a toujours le plaisir de jouer, et la star de l’équipe Sergei Mozyakin n’a pas tardé à réclamer à ses côtés sur la première ligne ce partenaire qui partage la même technique classique. Il a ainsi bénéficié de ses passes, mais lui a aussi rendu la pareille, Petrov signant à deux reprises un hat-trick en play-offs. De quoi le convaincre de rempiler une année de plus.
Autre joker automnal, Fedor Fedorov. Même quand il a marqué quatre points à son premier match, les observateurs restaient prudents. Cela n’aurait pas été la première fois qu’il exploserait sur un match sans confirmer sur la durée. Le bouillant Riha a cependant su manier ce joueur qui se vexe si facilement. Après deux rencontres de play-offs, au cours desquelles Fedor n’a rien fait hormis déclencher une bagarre, Riha a pourtant osé le critiquer publiquement : « Il doit faire un choix – soit il se met à jouer au hockey, soit il ira ailleurs. » Le recadrage a fonctionné : le cadet des Fedorov a réussi d’excellents play-offs.
Le message de Riha était clair : personne n’est intouchable. Même Sergei Mozyakin a été envoyé en tribune pendant un match en play-offs pour lui faire comprendre qu’il devait travailler pour l’équipe et non seulement pour lui. Il s’est ensuite comporté en vrai capitaine en continuant à porter l’équipe offensivement, alors qu’il n’était plus bon à rien en play-offs voici quelques années. La punition de l’ultime joker Jan Marek a duré plus longtemps, et il n’en est revenu que plus fort en demi-finale et en finale.

On peut ranger dans cette catégorie le gardien Konstantin Barulin, que les différents clubs moscovites ont eu du mal à gérer. Dès son arrivée, Riha en a fait son titulaire, et Barulin a mérité sa confiance avec six blanchissages avant la fin de l’année. Il a ainsi facilité le changement de système de l’Atlant, qui se reposait beaucoup sur son attaque auparavant. C’est pourtant le gardien biélorusse Vitali Koval qui a abordé les play-offs en numéro un… avant de se blesser à l’aine au sixième match. Barulin oublierait-il sa déception d’avoir été relégué sur le banc ? Mieux que ça : il était élu meilleur joueur des play-offs et arrachait ainsi sa place en équipe nationale. Il n’oubliait pas de remercier le soutien de sa défense, et notamment du héros de l’ombre Ilya Gorokhov.
Après une telle transformation, l’Atlant souhaitait bien entendu garder son entraîneur tchèque, mais a vite compris qu’il n’aurait pas les moyens de le convaincre. Comme l’expliquait son directeur, « Riha est un papillon qu’il faut chasser un filet à papillons ». Un filet de préférence bien garni, comme on en dispose à Saint-Pétersbourg.
Lokomotiv Yaroslavl (3e) : du hockey offensif, quelle horreur

Dans l’intervalle, Yakovlev avait rappelé de sa retraite le plus tactique Vladimir Vujtek, l’entraîneur des titres 2002 et 2003. Dans les mois suivants, le Lokomotiv dominait sa conférence… mais toujours essentiellement grâce à son attaque de feu. Derrière la ligne Korolyuk-Vasicek-Demitra se révélait le trio Aleksandr Kalyanin – Gennadi Churilov – Aleksandr Galimov, qui évoluait ensemble depuis deux ans et était appelé en équipe de Russie.
En janvier, Yaroslavl apparaissait donc comme un des grands favoris de la KHL. Mais après deux séries de buts rapprochés, une campagne de presse se déchaîna à l’encontre du gardien allemand Dimitrij Kotschnew, accusé d’être trop faible pour un prétendant sérieux au titre. En play-offs, l’attaque du Lokomotiv Yaroslavl était toujours aussi impressionnante, et personne ne paraissait pouvoir lui barrer la route de la finale. Le meilleur marqueur des Jeux olympiques 2010 Pavol Demitra battait un record russe en marquant au moins un point pendant douze rencontres consécutives, avant que la série ne s’arrête brutalement dès le première match de la demi-finale (1-6 contre l’Atlant). Un résultat fatal à Kotschnew, remplacé alors par le vétéran Igor Vyukhin.

Dans cette demi-finale, lorsque les deux premières lignes ont arrêté de marquer à tout va, il s’est avéré que Yaroslavl n’avait plus personne derrière. Aleksei Mikhnov (genou) et Konstantin Rudenko (bras cassé) n’avaient pas retrouvé leur meilleur niveau après des blessures. Jori Lehterä, le centre finlandais, a pour sa part totalement disparu en play-offs et a donc perdu sa place en équipe nationale.
Le principal handicap a été la perte sur blessure des défenseurs Vitali Anikeenko et Michal Barinka. Ils étaient les arrières les plus difficiles à passer en un contre un, ceux qui étaient dans leur meilleure forme physique à 24 ans et 26 ans. En leur absence, la défense du Loko avait subitement 32 ans de moyenne d’âge, et toutes les peines du monde à suivre le rythme du jeu de transition de l’Atlant. Le seul jeune, Marat Kalimullin, est celui qui s’en sortait le mieux. Les prolifiques défenseurs offensifs Karel Rachunek et Aleksandr Guskov ne marquaient plus, tandis que les vétérans Aleksei Vassiliev et Sergei Zhukov ne pouvaient masquer leur net déclin. Le champion du monde junior Yuri Uryshev a alors été introduit pour apporter du sang frais, mais même lui a craqué au dernier match avec une vilaine charge genou contre genou sur Nesterov (5 matches de suspension). La défense n’était pas qu’une affaire de coach…
Metallurg Magnitogorsk (4e) : un jeu trop intense pour un tel calendrier

Cet environnement plus familier a profité à l’international finlandais Petri Kontiola, qui a doublé son total de points. Se sentant beaucoup plus en confiance pour sa seconde saison de KHL, il est devenu le meilleur marqueur du club. Malheureusement pour lui, sa blessure en fin de play-offs l’a privé du Mondial. En revanche, Aleksei Kaïgorodov a fait son retour en équipe de Russie et a concrétisé avec un but inspiré qui a éliminé le Canada en quart de finale. Il était tout près de quitter son club formateur l’été dernier, pour la première fois hormis son passage furtif en NHL, mais le transfert avait capoté. Il est resté, mais n’a pas stagné. Au contraire, il a enfin franchi un palier, en progressant notamment beaucoup dans le trafic.
Magnitka aurait également aimé franchir un palier de plus en play-offs, en s’appuyant sur l’expérience d’un Sergei Fedorov. Mais le banc était finalement limité pour parer les petites blessures qui se sont accumulées en séries. Les Ouraliens ont payé un lourd tribut à la fatigue, subissant de plein fouet le rythme infernal des play-offs de KHL. 20 matches en 41 jours auront eu raison de leurs efforts, et le futur champion Ufa s’est finalement sorti de leur pressing.
Avangard Omsk (5e) : l’entraîneur séquestré

Mais si Kulyash a frappé de toutes ces forces dans ce slap dément, c’est peut-être aussi qu’il exprimait toute sa frustration de cette façon. Ses missiles dans l’axe à la ligne bleue en ont certes fait l’arme fatale du jeu de puissance d’Omsk, mais il perdait aussi parfois des palets et commettait ainsi des erreurs coûteuses. Il venait d’être puni et retiré de la glace par l’entraîneur Raimo Summanen, avec lequel il décrivait une impossibilité à communiquer.
À ce moment de la saison, ce petit conflit passait inaperçu. L’Avangard était en effet en pleine série de 18 victoires consécutives pour terminer la saison régulière, ce qui lui permettait de finir à la première place. Jaromir Jagr était aussi tout content de retrouver son partenaire d’échecs (!) pendant les championnats du monde 2010, Petr Vampola, mais le joker tchèque arrivé à la limite des transferts ne s’est jamais intégré aux systèmes de jeu.

L’élimination au match 7 s’est alors déroulée de manière surréaliste. Le matin, Summanen avait dirigé l’entraînement et dirigé une séance vidéo comme prévu. Chacun rentre chez soi, mais au moment des retrouvailles à la patinoire le soir, le coach finlandais n’est pas là. Ses adjoints Tikhonov et Nikitin expliquent qu’il est malade. En fait, Summanen va très bien, il est chez lui. Ne voyant pas arriver son chauffeur à l’heure prévue, il a téléphoné à son traducteur qui lui a expliqué qu’il valait mieux qu’il reste chez lui. Il a ensuite découvert que le service de sécurité avait reçu des instructions pour l’empêcher de se présenter à la patinoire. L’éloignement de l’entraîneur finlandais n’aura pas servi : les vedettes offensives de l’Avangard n’ont pas marqué un seul but durant ce dernier soir, et la saison s’est terminée en eau de boudin.
Ak Bars Kazan (6e) : sacrifié pour la patrie ?

C’est dire si cet effectif de Kazan, dont la moitié (11 joueurs) a participé aux championnats du monde, était fort. Il a pourtant été éliminé dès les quarts de finale, et par son plus grand rival, le Salavat Yulaev Ufa de Bykov. Aucune révolution pour autant : les Tatars savent que c’est la stabilité qui leur a apporté les deux titres précédents. On s’est donc simplement dit au revoir, et rendez-vous début juillet pour la reprise de l’entraînement.
Mais entre-temps, cet « au revoir » se sera mué en « adieu ». La réussite des Finlandais de Kazan était en effet synonyme d’échec pour la Russie de Bykov, un faux-pas fatal au sélectionneur. Tout le monde s’accordait alors à voir en Zinetulla Bilyaletdinov, le fondateur de la dynastie Ak Bars, le successeur idéal à la tête de la Sbornaïa. Mais à une condition : ne plus commettre la même erreur et abandonner son poste en club pour être à disposition de l’équipe nationale à plein temps.
Les Tatars ont donc été appelés à leur patriotisme, après une intervention au plus haut niveau : le ministre des sports a demandé officiellement au Président de la République du Tatarstan de libérer Bilyaletdinov, qui était encore sous contrat. Kazan a donc dû sacrifier son coach sur l’autel de l’intérêt national.
SKA Saint-Pétersbourg (7e) : le flop du recrutement pompeux
L’échec de cette équipe recrutée à coups de millions était presque écrit d’avance. Les vedettes offensives ont tenu leur rang, mais des joueurs comme Maksim Rybin ont mal digéré un rôle défensif de quatrième ligne pour lequel ils ne sont pas taillés. L’entraîneur italo-canadien Ivano Zanatta a bien tenté d’affirmer son autorité, y compris en laissant une fois sur le banc le meneur naturel du vestiaire Aleksei Yashin, mais il ne pouvait pas rivaliser avec le prestige de ses joueurs. Les prédictions funestes sur son licenciement rapide se sont donc vérifiées.

La prise de contrôle des Tchèques a coïncidé avec celle de Jakub Stepanek, le numéro 3 des gardiens tchèques, qui a pris la place de titulaire à Evgeni Nabokov, le décevant transfert-phare de l’intersaison. Après un dernier match difficile à vivre à Nijni Novgorod (entré à 2-1, il a encaissé trois buts en neuf minutes et s’est fait ensuite sortir à la pause), le gardien russe est reparti en Amérique, officiellement pour raisons personnels. Son épouse, qui s’était dit enthousiaste a priori, ne se plaisait finalement pas dans le froid de Saint-Pétersbourg.
Puis, au moment de la Coupe Spengler, alors que le SKA semblait sorti de crosse, l’entraîneur-adjoint Darius Kasparaitis a exprimé sa frustration en claquant la porte : « C’est une dictature ! Tous doivent avoir peur de [Sykora], les joueurs viennent à l’entraînement comme à une prison. […] Nous entraîneurs russes n’avons plus rien à dire, s’ils le pouvaient ils ne joueraient qu’avec des joueurs tchèques. C’est pourquoi Nabokov est parti. » Cet éclat n’a pas perturbé la gestion de l’équipe, ni empêché le recrutement d’un joker tchèque, Petr Prucha, qui a trouvé son efficacité en play-offs pendant la blessure de Yashin.
Le SKA a mené 3 manches à 1 face à l’Atlant, et il inspirait la terreur grâce aux mises en échec dévastatrices d’Evgeni Artyukhin, le fils d’un champion de lutte gréco-romaine dont l’impact physique serait même utilisé en équipe nationale. Mais on ne perd pas impunément Yashin, sans qui ses compagnons de ligne Cajanek et Sushinsky ont été moins efficaces. Le buteur suédois Mattias Weinhandl restait toujours le leader offensif, mais cela ne suffisait plus à compenser les erreurs de Stepanek, qui précipitait l’élimination par une relance ratée. De quoi provoquer la mise à la porte des Tchèques, boucs émissaires parfaits qui faisaient oublier que le début de saison avait été encore pire sans eux. Le SKA ne restera de toute façon pas anti-tchèque primaire, puisque son prochain entraîneur sera Milos Riha.
Dinamo Riga (8e) : une valeur classique

Il faut en effet tenir compte des blessures qui se sont accumulées en défense. Le toujours excellent Sandis Ozolins (deux côtes cassées) et le jeune Oskars Cibulskis ont ainsi manqué un long mois chacun. Tous les joueurs défensifs ont fait un tour à l’infirmerie à un moment ou à un autre, y compris les deux gardiens. Ceux-ci se sont avérés complémentaires : le Suédois Mikael Tellqvist a de meilleures bases techniques, mais le Canadien Chris Holt semble avoir plus de détermination et de mental.
Le Dinamo avait donc une belle équipe. Son attaque est l’une des plus homogènes du championnat avec trois lignes de valeur équivalente, toutes capables de marquer. Elles ont prouvé leur efficacité en play-offs, où le jeu de puissance a atteint des sommets (27,5%).
Le jeu des Lettons est d’un grand classicisme, poursuivant les traditions du hockey de l’est. Il a été mis en place depuis trois ans par le vieil entraîneur slovaque Julius Supler, à qui le club a refusé une augmentation de salaire, le laissant partir au CSKA Moscou. Tout comme l’équipe nationale, le Dinamo devra donc se rebâtir avec un nouveau système.





































