La sélection coréenne, un sacrifice pour l’union

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Le CIO a donné son aval samedi 20 janvier : outre le fait de défiler ensemble à la cérémonie d’ouverture, les deux Corées présenteront une seule et même équipe féminine de hockey sur glace aux Jeux olympiques de PyeongChang. Une décision étonnante, porteuse d’espoir pour certains, mais déroutante pour d’autres.

Les bonnes résolutions du nouvel an

L’annonce a surpris. A l’occasion de ses vœux du nouvel an, le sulfureux leader de la Corée du Nord Kim Jong-un exprimait le souhait d’une délégation pour les Jeux olympiques 2018, organisés sur les terres rivales du sud. Des mots qui ne sont pas restés dans l’oreille d’un sourd puisque des émissaires de la Corée du Sud ont immédiatement cédé à cet appel du pied. La communication entre les deux provinces était pourtant interrompue depuis deux ans. Rapidement, deux projets ont été soumis par le gouvernement sud-coréen : un défilé commun derrière un seul et même drapeau à la cérémonie d’ouverture, et la constitution d’une équipe de hockey féminin unifiée. L’une et l’autre proposition ont été retenues.

En dépit de la tension persistante entre les deux pays, la Corée du Nord, absente aux jeux d’été de Séoul en 1988, sera présente pour la première à une olympiade en Corée du Sud. Pour la quatrième fois – après Sydney, Athènes et Turin – les deux Corées défileront ensemble. Enfin, ce sera également la première fois que les deux pays seront représentés par une équipe commune aux Jeux olympiques.

L’un des instigateurs de cette sélection de hockey unifiée est d’ailleurs français. Laurent Dupont est directeur développement de Peace and Sport, l’Organisation Internationale pour la Paix par le Sport. Cette organisation, parrainée par le Prince Albert II de Monaco, a pour objectif de rétablir des relations pacifiques entre les pays par le biais du sport. Peace and Sport a ainsi fait le lien entre les deux Corées. Dans les colonnes du New York Times, Laurent Dupont se félicitait du résultat : « Nous sommes très fiers de voir que, ce que nous avions commencé il y a un an, sera réalité pour les Jeux olympiques. C’est une grande nouvelle que les deux équipes ne feront qu’une, elles pourront montrer au monde entier que le sport peut être un catalyseur pour la paix. C’est important de montrer [aux Nord-Coréens, ndlr] que le sport est gage d’espoir. Il n’y a ni manœuvre politique ni manœuvre religieuse. Le sport est quelque chose d’universel. »

La délégation comprendra une vingtaine d’athlètes mais aussi 250 cheerleaders (!), 140 artistes dont la chanteuse pop très populaire Hyon Song-wol – amie proche de Kim Jong-un – et une trentaine de pratiquants de taekwondo en guise de démonstration. Tout ce petit monde a déjà franchi ou franchira la Zone Coréenne Démilitarisée, avec un seul mot d’ordre de Pyongyang pour PyeongChang : unité.

Un groupe décousu 

Ces initiatives marquent clairement une avancée diplomatique entre les deux pays. Mais une sélection unifiée n’en demeure pas moins controversée.

Nommée à la tête de la sélection féminine sud-coréenne en 2014 par l’ex-NHLer Jim Paek, Sarah Murray, fille du coach triple champion du monde Andy Murray, avait déjà entrepris un chantier important pour rendre son escouade compétitive. Sous ses ordres, la sélection féminine de Corée du Sud a gravi six places au classement mondial, actuellement 22e.

Mais suite aux dispositions prises par le gouvernement, tout est à refaire à seulement deux semaines des JO. Le groupe poli durant plusieurs années par la Canadienne de 29 ans est désormais remis en question, les cartes sont redistribuées. Sur le plan politique, Murray salue l’initiative. Sur le plan sportif, Murray émet beaucoup de réserves, en témoignent ses propos aux Korean News : « Ajouter quelqu’un aussi près des Jeux olympiques est quelque peu dangereux sur le plan de la cohésion de l’équipe. Ces filles se connaissent depuis tellement longtemps. C’est difficile parce que ces joueuses ont gagné leur place, elles pensent mériter d’aller aux Jeux olympiques. Elles s’étaient mises d’accord en juin de ne pas verser dans la politique, elles veulent simplement jouer au hockey. Je les comprends.« 

Le contexte paraissait déjà compliqué pour le hockey sud-coréen, tant chez les hommes que chez les femmes, qui a l’obligation de faire bonne figure à l’occasion de la fête olympique, ce moment sans précédent pour une discipline et pour ses athlètes. Les deux sélections avaient déjà ouvert leur portes à des renforts nord-américains, aux racines sud-coréennes plus ou moins lointaines. La sélection féminine comptait déjà deux imports, Randi Griffin et Danelle Im. Ouvrir de nouveau les portes de la sélection aux voisines du nord est perçu comme un sacrifice pour des joueuses qui ont travaillé dur pendant quatre années. Celles qui perdront leur poste devront s’incliner à des fins diplomatiques, et non sur un critère sportif.

Surtout que le contingent nord-coréen à intégrer n’est pas négligeable. Le CIO recommandait un minimum de trois hockeyeuses nord-coréennes. Yoon Yong-bok, haut-fonctionnaire du Ministère des Sports nord-coréen, a annoncé une liste de quinze personnes : douze joueuses, un entraîneur et deux encadrants. Comprenez l’embarras de l’entraîneure Sarah Murray de revoir son effectif dans un timing très serré, et le désespoir de certaines de ses joueuses qui pensaient avoir leur place acquise. Même si cette sélection a obtenu une dérogation pour disposer d’un effectif élargi au vu des circonstances, cela ne change rien à la problématique du temps de jeu amoindri de certaines joueuses de la liste initiale.

Shin So-jung, gardienne de la Corée du Sud, ne cachait pas sa déception auprès du quotidien Chosun Ilbo : « Toutes, nous avons en quelque sorte sacrifié nos vies, mais nous nous sommes efforcées à atteindre un seul but : jouer les Jeux olympiques. Nous avons tout enduré car nous sommes fières de représenter notre pays. C’est pourquoi maintenant nous sommes dévastées.« 

Malgré tout, à leur arrivée ce jeudi au centre national d’entraînement de Jincheon, les hockeyeuses nord-coréennes ont été accueillies par leurs homologues du sud et Sarah Murray, un bouquet de fleurs à la main. Pak Chol-ho, l’entraîneur nord-coréen, savoure sa chance mais comprend la problématique : « Je suis fier que le nord et le sud soient unis en tant qu’un seul participant aux Jeux olympiques. J’espère que nous obtiendrons de bons résultats en unissant nos efforts… même si  nous avons très peu de temps.« 

Un soutien populaire derrière les hockeyeuses sud-coréennes 

Premiers concernés, les joueuses et le staff ont montré une certaine hostilité. Hostilité partagée par une partie de la population sud-coréenne, qui a fait une croix sur l’union avec le Nord. L’annonce d’une équipe de hockey féminin unifiée a suscité un tollé, en plus d’avoir été justifiée maladroitement. Dans un premier temps, le Premier ministre Lee Nak-yon expliquait le choix de la discipline en précisant que, de toute façon, l’équipe concernée n’avait aucune chance de médaille. Devant le malaise général, Lee a dû rapidement présenter ses excuses.

D’ailleurs, pourquoi seule l’équipe féminine de hockey est-elle concernée par un mélange nord-sud ? Beaucoup se posent également la question et y voient une certaine forme de sexisme, en plus de l’utilisation du sport à des fins politiques. Car il n’a jamais été question de prendre les mêmes dispositions pour la sélection masculine. L’instrumentalisation est assez flagrante.

Même le très populaire Président Moon Jae-in, qui a défendu l’idée, a vu sa cote de popularité chuter sous les 70% pour la première fois depuis sa prise de fonction le 10 mai 2017. Une pétition en protestation à cette équipe unifiée circule même sur le site Blue House, déjà plus de 50.000 personnes l’ont signée.

L’équipe nationale féminine de hockey a en tout cas gagné en sympathie. Jusqu’à maintenant, le peuple du matin calme n’associait le hockey qu’à l’héroïne Young Hwango, ex-hockeyeuse que son parcours atypique a rendue extrêmement populaire. Young a commencé à jouer au hockey en Corée du Nord. Puis à 18 ans, elle a fui avec sa famille, en 1999, le régime de Kim Jong-il, une évasion réalisée sur un petit bateau qui a navigué sur le fleuve Tumen jusqu’à la Chine, avant que la famille Young ne rallie la Corée du Sud. Après avoir représenté la Corée du Nord, Young Hwango a ensuite représenté la Corée du Sud. Talentueuse, elle a largement participé au développement de sa discipline dans son pays d’adoption. Symbole pour la Corée du Sud, traîtresse pour la Corée du Nord, son histoire hors du commun a même fait l’objet d’un film, Run-Off 2.

La décision d’aligner une équipe commune aux deux Corées a particulièrement exaspéré Young Hwango qui témoignait de sa colère à The Atlantic : « Ces politiciens, ils réfléchissent tous, ils essaient d’écrire l’histoire à leur manière pendant qu’ils sont au pouvoir. Mais pourquoi veulent-ils toujours s’approprier l’histoire ? Les joueuses sud-coréennes ne se sentiront pas très tolérantes envers leurs homologues nord-coréennes. Cela risque de se retourner horriblement.« 

Une opposition plus amicale que l’union forcé

Young Hwango était présente en ce jour historique du 6 avril 2017, le cœur scindé en deux. Seulement quelques jours après le test d’un nouveau missile balistique en mer du Japon par le camp Kim Jong-un, les deux Corées s’affrontaient à l’occasion des Championnats du monde féminins Division 2, disputées au Hockey Centre de Gangneung, là où se disputera justement le tournoi olympique de hockey. Devant une foule considérable de 5800 spectateurs, les Sud-coréennes s’étaient imposées 3-0 lors d’un match riche en émotions, conclu de poignées de mains, de photos, et carrément de larmes chez certaines joueuses submergées par le contexte très particulier.

Cette opposition aura eu probablement plus de sens que la mise en chantier d’une sélection commune qui semble loin d’être fédératrice. Toute tentative de rapprochement entre les deux nations est une aubaine. Mais que les hockeyeuses sud-coréennes en payent le prix fait débat.La soudaine docilité de Kim Jong-un, qui fait étrangement suite au durcissement des sanctions américaines, laisse songeur. Car dès la flamme olympique éteinte, gageons que le suprême leader, assidu de l’armement nucléaire, conservera les mêmes ambitions…

En attendant, la sélection intercoréenne débutera son tournoi olympique le 10 février prochain contre la Suisse. Quatre jours plus tard, l’opposition face au Japon, pays qui a colonisé avec dureté la péninsule coréenne de 1910 à 1945, aura une saveur très particulière. Cela permettra de rapprocher sans doute les filles de Sarah Murray sous la même flamme, même si, depuis, l’histoire a pris des chemins différents.

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