Une saison du rêve au cauchemar

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Lundi coïncidera avec le 25e anniversaire, jour pour jour, du déménagement des Nordiques de Québec. Retour sur une annonce choc prononcée le 25 mai 1995 dans la Belle Province, à un moment où les Nordiques tutoyaient les sommets.

À la rentrée 1994, les Nordiques de Québec débutaient leur seizième saison en NHL, sans savoir qu’il s’agissait de leur dernière. Une saison débutant… par un lock-out. Le conflit salarial entre les joueurs et les propriétaires de franchises paralysera la ligue pendant 103 jours. Les hostilités ne débuteront qu’en janvier 1995 et les équipes ne joueront que 48 matchs de saison régulière, au lieu de 84 initialement. Un format écourté qui sourira à l’équipe à la fleur de lys et vêtue en bleu poudré.

Carte ForsbergUne saison flamboyante

C’est la saison d’un nouveau départ, des nouveaux espoirs dans la Belle Province. Toute l’organisation change de visage, tant sur la glace que dans les coulisses. Pierre Lacroix succède à Pierre Pagé au poste de Directeur général, il nomme un jeune entraîneur pour guider l’équipe, Marc Crawford, âgé alors de 33 ans à l’époque. L’annonce du transfert de Mats Sundin, le premier choix au repêchage NHL en 1989, ne passe pas inaperçu. Mais en échange, les Nordiques récupèrent de l’expérience avec Wendel Clark et Sylvain Lefebvre pour encadrer une jeune troupe, dont deux pépites : le Suédois Peter Forsberg et l’Américain Adam Deadmarsh.

Québec est prêt à entamer un nouveau cycle, et les dernières manœuvres ont permis de façonner une formation qui laisse rêveur. Lefebvre, Uwe Krupp, Adam Foote, Craig Wolanin, Curtis Leschyshyn, Steven Finn en défense, un solide duo de gardiens avec Stéphane Fiset et Jocelyn Thibault, et un potentiel offensif explosif grâce aux Forsberg, Deadmarsh, Clark, Owen Nolan, Scott Young, Mike Ricci, Valeri Kamensky, Andrei Kovalenko, ainsi que le seul et l’unique, le capitaine Joe Sakic. Sur le papier, les Nordiques avaient peut-être la meilleure équipe de leur histoire.

Une impression qui se confirmera sur la glace puisque les hommes de Marc Crawford enchaîneront les victoires. Celui-ci affirmait au quotidien Le Soleil qu’un véritable enthousiasme animait l’équipe : « Je me souviens d’un soir à Buffalo, ça devait être notre troisième ou quatrième match de la saison, alors que nous venions de surclasser les Sabres (7-3). Scott Young, un gars pourtant posé, était venu me voir alors que nous quittions le vieil auditorium pour me dire : « Mon Dieu que nous sommes bons. » Ça résumait bien ce que tout le monde croyait. »

Carte Sakic

Les Nordiques sont irrésistibles, et intraitables à domicile, ne concédant qu’une seule défaite dans leur Colisée. Les Fleurdelisés termineront en tête de la conférence est, avec cinq points d’avance sur les Flyers de Philadelphie d’Eric Lindros… repêché par Québec en 1991 mais qui avait refusé de vêtir l’uniforme de l’équipe francophone. Les Nordiques marqueront 185 buts, l’attaque la plus prolifique de la ligue avec cinq unités de plus que les Pittsburgh Penguins de Jaromír Jágr. Joe Sakic inscrira 62 points, soit le quatrième meilleur total de la NHL, et Peter Forsberg 50 points, ce qui lui vaudra le trophée Calder de meilleure recrue.

La saison de Québec est fabuleuse. Mais elle se finira brutalement au premier tour des playoffs, face aux champions en titre, les New York Rangers. Peut-être trop de confiance accumulée après la saison régulière, sans doute un manque d’expérience, les Fleurdelisés vont plier face aux Blueshirts. Le tournant de la série a lieu au match 4, Québec mène 2-0, Joe Sakic marque un troisième but, refusé à tort, les Rangers se relanceront et remporteront le match 3-2 en prolongation. Les Bleus poudrés ne s’en relèveront pas. New York, qualifié d’un petit point pour les playoffs, remporte le dernier match au Madison Square Garden, une série conclue 4 victoires à 2.

Le défenseur Sylvain Lefebvre définissait l’ambiance ainsi dans les colonnes du Soleil : « Je me souviens de la déception qui régnait dans les vestiaires ce soir-là. Les joueurs étaient abattus, surtout après la belle saison que nous venions de connaître. Le problème, c’est que les Rangers étaient la pire équipe contre qui nous pouvions commencer. Un club composé de vétérans qui venaient de se classer de peine et de misère pour les playoffs, mais qui savaient comment jouer pour gagner. »

Le pire est à venir

Mais le calvaire pour les supporteurs des Nordiques, pourtant si enthousiastes après une remarquable saison régulière, ne fait que commencer. Les rumeurs avaient fuité puis entouré la série face aux Rangers, le président des Nordiques Marcel Aubut avait fait quelques allusions face caméra et se démenait en coulisses : la NHL à Québec est menacée. Le dénouement du fameux lock-out n’a pas accouché de la revendication principale des propriétaires : le plafond salarial. Il existe bien, mais il ne concerne que les « rookies », il ne s’étendra à tous les joueurs que dix ans plus tard.  La présence de Gary Bettman à la tête de la NHL devait garantir les intérêts des propriétaires, mais l’influence des gros marchés (Toronto, New York, Détroit, Philadelphie), plus disposés à faire face à la flambée des salaires, a fait la différence. Les joueurs et les gros marchés sont sortis gagnants de ce lock-out.

Couv Marcel AubutEn revanche, la situation est devenue critique pour les petits marchés, comme celui de Québec. Les coûts augmentent, particulièrement les salaires payés en devises américaines, le dollar américain étant en forte hausse par rapport au dollar canadien. Dans ce contexte économique des années 1990, le merchandising, les revenus TV et les affluences dans un Colisée vieillissant ne parviennent plus à couvrir les dépenses d’une organisation comme celle des Nordiques.

Marcel Aubut, personnage qui ne fait pas l’unanimité dans le paysage politique, a bien tenté de mettre de l’eau dans son vin et de convaincre les plus hautes sphères de la Belle Province, en premier lieu le maire Jean-Paul L’Allier et le Premier Ministre du Québec Jacques Parizeau. Mais les relations sont glaciales. Le maire semble peu investi dans la cause et les propositions de Parizeau sont trop légères aux yeux d’Aubut, incompatibles avec le sport professionnel. Le manque d’un véritable soutien provincial (les équipes américaines bénéficiant d’importants fonds publics) et l’impossibilité de lancer le projet d’une nouvelle patinoire condamnaient l’équipe fleurdelisée. Aubut tendra une dernière fois la main aux hauts-responsables québécois, en vain, le dialogue est rompu.

Québec en état de choc

Le 25 mai 1995, neuf jours après l’élimination face aux Rangers, Aubut convoque tous les salariés de l’organisation des Nordiques au Colisée. Dans l’enceinte québécoise, il leur annonce l’extinction de leur équipe. Ils sont littéralement sous le choc. Dans un lieu d’habitude animé par l’excitation d’un public connaisseur et passionné, ce sont des larmes qui tombent ce jour-là dans le vieux Colisée. La chargée de communication Nicole Bouchard doit faire face aux médias… dont certains avaient anticipé l’officialisation pour l’annoncer dans leurs colonnes. Sombre souvenir pour elle, qui témoignait à Radio Canada : « C’était tellement dur ce point presse. J’avais une tâche à accomplir, mais je perdais mon premier emploi, le job de ma vie tellement j’aimais le hockey. Chaque fois que j’ai revu les images du point presse à la télé ou en photos, je me voyais pleurer. J’ai pleuré tout le long.« 

Certains joueurs l’apprendront de la bouche des journalistes. C’est le cas de Jocelyn Thibault, en train de jouer au golf avec l’autre gardien Stéphane Fiset, confiant à Radio Canada : « J’étais vraiment assommé, c’était un vrai traumatisme parce que je ne l’avais pas vu venir. Ça tourbillonnait dans ma tête parce que j’essayais de comprendre tous les impacts que ça allait avoir sur nous tous.« 

Tristesse infinie dans le Québec, la nouvelle secoue toute la ville et toute la province. Certains ne parlent pas de déménagement mais, purement et simplement, d’un enterrement. Les Québécois perdent un fleuron de leur sport national, symbole du Canada francophone et de l’alternative à Montréal. Mais la rivalité québécoise n’est plus. Québec est victime du contexte défavorable aux petits marchés canadiens, dont souffrira également Winnipeg, et du plan d’expansion de la NHL des années 90. Des franchises fleurissent en Floride, en Arizona et en Californie, dans un décor moins traditionnel.

Une Nordiques DéménagementLes Nordiques de Québec deviendront l’Avalanche du Colorado, Aubut cède les droits de la franchise pour un montant de 75 millions de dollars à la société de télécommunications Comsat (défunte depuis), déjà propriétaire à l’époque des Nuggets en NBA, et qui établit l’équipe de hockey également à Denver. Le déménagement sera d’autant plus douloureux que l’Avalanche remportera la Coupe Stanley à sa première année au Colorado, une douleur vive pour les fans mais aussi pour les anciens employés des Nordiques.

Un espoir essoufflé

Quand bien même l’équipe à la fleur de lys n’a jamais atteint une finale de Coupe Stanley et connu 599 défaites pour 497 victoires sous l’ère NHL, le souvenir des Nordiques demeure toujours très fort. Et la question d’un retour est souvent au centre des discussions. Ces dernières années, plusieurs éléments ont rendu optimistes les nostalgiques des Nordiques. Tout d’abord un contexte économique plus favorable, dans une ligue qui pratique le plafond salarial et le partage de revenus. Cela a permis à Winnipeg de revenir en NHL, les fans québécois espèrent la même issue depuis le come-back des Jets. L’ouverture d’une enceinte ultramoderne rivalisant avec les meilleurs standards de la NHL est un excellent point, le Centre Vidéotron peut accueillir 18 259 spectateurs en configuration hockey. Enfin, le projet suivi par Québecor, un géant spécialisé dans les médias et les télécommunications, n’est un secret pour personne.

Québec cochait toutes les cases. Alors, quand la NHL offrait un nouveau ticket d’entrée, l’espoir renaissait plus que jamais dans la « Vieille Capitale ». Québec était candidat en 2015, seul face à… Vegas. Vous connaissez la suite, la NHL a préféré la candidature des futurs Golden Knights… puis celle de Seattle. Gary Bettman a clairement annoncé à plusieurs reprises que Québec n’était pas un point d’intérêt. Le dollar canadien et la situation géographique de Québec (Vegas et Seattle permettant un équilibre entre les deux conférences) n’ont pas joué en sa faveur. Le coût d’une nouvelle franchise a également refroidi les investisseurs. Le montant des droits d’entrée en NHL pour les Vegas Golden Knights s’élevait à près de 500 millions de dollars, 650 millions pour Seattle. Bettman aurait à l’esprit la barre du milliard de dollars pour une éventuelle candidature de Houston, souvent évoquée.

Le Centre Vidéotron de Québec

L’espoir est-il définitivement éteint ? Pas forcément. La crise économique qui succédera à la crise sanitaire du COVID-19 aura de lourdes conséquences dans le domaine sportif. Certaines équipes étaient déjà dans une situation délicate avant la propagation du virus. On pense aux Florida Panthers et aux Arizona Coyotes, qui peinent à remplir leurs tribunes. C’est le cas également d’Ottawa dont les affluences sont en chute libre, avec le pire résultat de la saison 2019-2020, 12 648 spectateurs de moyenne. Une fragilité accentuée de certains marchés sera l’une des conséquences de la crise.

Il n’en faut pas plus pour entretenir l’espoir d’un retour des Nordiques, même si la NHL continue de faire la sourde oreille. La seule issue serait donc une redistribution des cartes. À défaut de pouvoir contempler de nouveau une équipe NHL, les fans doivent en rester à la devise historique du Québec, « Je me souviens ».

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