Un autre regard, 20 ans plus tard

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Vous aurez peut-être remarqué que via « HA-20 » nous avons partagé une couverture complète à 20 ans d’écart des Mondiaux de Saint-Pétersbourg, qui ont marqué un tournant dans l’histoire du hockey mondial.

Ils n’ont pas seulement été un traumatisme historique pour la Russie : ils ont aussi marqué la première relégation de l’histoire de l’équipe de France. Et le fait que nous ayons révélé que, pendant que les Bleus battaient pour rien une équipe protégée, leur destin était dans le même temps entre les mains d’Ukrainiens plus intéressés par les massages érotiques, ne fait que renforcer a posteriori le sentiment d’injustice qui prédominait déjà alors. Personne n’imaginait à l’époque que la France mettrait autant de temps à se rétablir dans l’élite mondiale.

2000 04 Mondial ProspalMais il y a encore bien plus à comprendre – mais aussi à voir sous un jour nouveau – dans la situation du hockey au tournant du siècle. Nous avons ainsi rassemblé dans une présentation complète de la compétition les faits les plus marquants et les anecdotes les plus étonnantes de l’époque. Elles vous permettront de comprendre le contexte de cette étrange caricature ci-dessous ou de cette photo ci-contre (les comptes-rendus détaillés du Mondial sont ici).

Cette cérémonie d’ouverture mettant côté à côte René Fasel et le tout jeune président Vladimir Poutine est rétrospectivement fascinante. Deux décennies plus tard, les deux hommes sont toujours en poste. Fasel, considéré comme un ami de la Russie, avait même été mentionné comme futur directeur de la KHL à la fin de son mandat à la tête de l’IIHF, mais le coronavirus a prolongé sa présidence d’un an en reportant à 2021 les élections prévues cette année.

Le point qui laisse l’arrière-goût le plus amer concerne encore l’Ukraine. Il est question dans cette présentation de l’intégration des premiers joueurs du « Druzhba-78 » dans l’équipe nationale, avec une explication de l’histoire incroyable de ce club. Pendant toutes les années 1990, ce projet (heureusement…) unique au monde avait fait l’objet d’articles parfois dithyrambiques dans la presse nord-américaine. On peut encore revoir ce reportage de la télévision canadienne avec des interviews du mal orthographié Dainus Dubrus (Dainius Zubrus), l’entraîneur Ivan Pravilov et le responsable de la tournée Walter Babiy qui lui servait de traducteur.

Le Baltimore Sun concluait son article sur cette équipe en 1993 par cette phrase : « Le slogan ce ce groupe est Nous jouerons toujours pour vous et nous vous donnerons de la joie par notre jeu. Personne, hormis les joueurs des équipes qui lui sont opposées, ne contestera le plaisir procuré en voyant le Druzhba 78 en match ou à l’entraînement. » Mais à quel prix ?

Le journal ukrainien ZN citait cette phrase de l’attaquant Vlad Serov en 1995 : « Ivan Nikolaevich [Pravilov] est comme un père pour nous, sans lui nous ne nouss serions pas sentis aussi confiants dans la vie. » Amen. Pourtant, on pouvait déjà voir un signe dans l’article du Washington Post de 1992 qui concluait par ses mots de John Osidach, coach des Little Capitals de Washington : « Ils ne font pas un mouvement sans que [Pavilov] le leur dise. C’est agréable après avoir vu ce avec quoi je dois composer (Note aux parents des Little Capitals : il plaisante. En quelque sorte.) » On rit jaune aujourd’hui…

BabiywalterEn 2005, le Boston Globe écrivait : « Les Ukrainiens apportent une intensité, un côté obscur, à leur sport que les enfants américains n’ont pas, peut-être parce que Pravilov gouverne leur monde. » Si à cette époque le Globe citait ce côté obscur (somberness en VO), c’est parce qu’on entrevoyait déjà ce qui se passait derrière le mythe. En 2001, Walter Babiy – qui jouait encore en vétérans l’an passé à 85 ans – publia le livre Reign of Fear (« règne de la terreur ») dans lequel il décrivait la violence physique et psychologique exercée par Ivan Pravilov. Et encore ne le vivait-il pas de l’intérieur : il décrivait ce qu’il avait pu percevoir indirectement, soigneusement tenu à distance par le coach.

Dans toutes les années 2000, les polémiques sur le Druzhba-78, y compris d’autres accusations de dopage, étaient censées être le fait de jaloux. Le projet avait un grand porte-parole : le joueur lituanien de NHL Dainius Zubrus qui rendait des hommages répétés à son mentor. Ce n’est qu’en 2011 que Maksim Starchenko publia Behind the Iron Curtain: Tears in the Perfect Hockey « GULAG ». On ne traduira même pas ce titre pour passer sur le double cliché du rideau de fer et du goulag, formidable cliché éditorial pour un projet qui a certes hérité de l’intériorisation soviétique de la peur comme instrument de contrôle, mais qui s’est en réalité construit sur le délitement de l’URSS et sur son effondrement, en dehors du système de formation d’État et avec des financements venus de donateurs nord-américains…

Le plus important, c’est ce que décrit Starchenko : les slaps à l’arrière de la jambe pour lui à prendre à plier les genoux à se tenir plus bas, les coups de pieds dans l’estomac, les coups de crosse à la tête ou sur la nuque, voire dans les testicules, les réveils au milieu de la nuit… Un mélange de violence physique et psychologique, qui allait jusqu’à faire battre un des élèves par le reste de l’équipe. De la soumission totale à laquelle entraînait cette manipulation mentale, Starchenko écrit que Pravilov avait testé sa loyauté en lui demandant de se jeter par la fenêtre du quatrième étage, ne le rattrapant qu’au dernier moment !

Toutes ces pratiques relèvent des méthodes tristement classiques des sectes. Quand ZN écrivait que « le temps passé outre-Atlantique apportait beaucoup aux enfants : la connaissance de la langue, la culture d’un nouveau continent, une nouvelle vision de la vie, de nouvelles perspectives », la réalité était tout autre. La plupart des joueurs parlaient mal anglais, et pour cause. Pravilov contrôlait tous les contacts et ils restaient silencieux en sa présence, paralysés par la peur. Quant au prétexte éducatif, les propos sont Starchenko sont édifiants : « Quand le Druzhba-78 voyageait trois mois pendant l’année scolaire, nous n’emmenions aucun livre de cours. Les voyages ne nous incitaient pas à étudier, et la plupart de nos professeurs de lycée étaient plus intéressés par les cadeaux que nous ramenions que par quoi que ce soit d’autre. »

Quelques semaines seulement après la publication de ce livre, en janvier 2012, deux adolescents ukrainiens de 14 ans portèrent plainte contre Pravilov pour abus sexuels (une accusation non directement formulée par les joueurs originaux du Druzhba-78 même si les « jeux » sadiques étaient nombreux). Pravilov se suicida dans une prison américaine, et ce n’est qu’à ce moment-là que Zubrus se détourna de lui et accepta de parler une bonne fois pour toutes de ce qui se cachait derrière ce si beau projet, popularisé et encensé à travers toute l’Amérique du nord…

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