Présentation KHL 2018/19 (II) : une saison à trois fuseaux horaires de chez soi

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Le Français Charles Bertrand découvre la KHL (avec difficulté puisque le Sibir a perdu ses 5 premières rencontres) au sein de la division Chenyshev, la plus éloignée de l’occident. Un des clubs s’en est pourtant rapproché, l’Avangard Omsk, contraint à un incroyable exil par le délabrement de sa patinoire presque neuve…

PS ce vendredi matin (14 septembre) : le Sibir vient de mettre un terme au contrat de Julius Junttila, qui avait été meilleur joueur de la saison régulière et des play-offs en Finlande, et qui était arrivé en duo avec Charles Bertrand.

 

logo avangardAu vu du rythme effréné de consommation des entraîneurs de l’Avangard Omsk, l’annonce de son nouveau coach intriguait forcément. Les fans locaux ont patienté jusqu’à deux heures et demie du matin pour apprendre la nouvelle dans une émission du soir à la télévision sportive nationale, donc à l’heure moscovite. Cela valait le coup d’attendre : Bob Hartley était certainement le nom le plus prestigieux qu’il était possible de dévoiler. Il venait de tirer le maximum de l’équipe de Lettonie en l’amenant en quart de finale des championnats du monde et en y faisant suer les futurs vainqueurs suédois. Hartley a remporté des titres dans tous les championnats où il est passé, de la NHL à la LNA suisse. Il ne lui manque que la KHL, et il fallait pour cela mettre le prix. L’entraîneur canadien est dur en négociation. Il était trop cher il y a dix ans pour le Spartak lors de la première approche russe, tout comme plus récemment pour le Dinamo Riga (voir l’interview qu’il nous avait accordée). Hartley est la garantie d’un système efficace dans le jeu sans palet, qu’il a répliqué tel quel de la NHL sans le disperser dans la largeur de glace supplémentaire des patinoires européennes, afin de le maintenir aussi compact.

L’Avangard pouvait donner l’impression initiale d’avoir misé sur l’entraîneur plus que sur les individualités. Les dirigeants s’étaient impliqué tardivement sur le marché, y compris parce qu’il était difficile de le faire avant que le coach ne soit connu (fin mai). Comme ils avaient négocié la réduction de moitié du salaire du capitaine Evgeni Medvedev dans le cadre de sa prolongation de contrat (l’ex-international a maintenant 36 ans), il ne restait plus le moindre joueur payé plus d’un million (en dollars) dans l’effectif. La première ligne – qui se révèlera très efficace en pré-saison – ne comprenait pas de stars, « juste » l’ex-international Sergei Shirokov, le jeune Denis Zernov (22 ans, meilleur buteur du Lada) et le meilleur marqueur de l’an passé Ilya Mikheev, produit du club qui s’est totalement révélé à 23 ans.

EMELIN_Alexei-100516-337C’est alors que la nouvelle-choc tombait au beau milieu de l’été : l’Arena Omsk, construite il y a onze ans à peine pour 150 millions de dollars, a été interdite au public en raison de fissures ! Ces défauts structurels graves ne pourront pas être réparés rapidement, et le club ne pourra donc pas y jouer de la saison. Que faire ? Retourner dans l’ancienne patinoire ? Elle n’a pas été mise en glace depuis plusieurs années et elle n’est pas dans un bien meilleur état… Pour répondre aux normes de la KHL, la seule solution « locale » en Sibérie était – à 1200 kilomètres à l’est – la patinoire toute neuve de Krasnoïarsk, construite pour les Universiades 2019. Sauf que lesdites Universiades se tiendront pendant les play-offs KHL, ce qui pose un problème insoluble. L’Avangard jouera donc la saison à Balashikha, à 2700 kilomètres à l’ouest, et à trois fuseaux horaires de différence ! Les supporters ont bien fait de s’habituer à se coucher tard lors de l’annonce de l’entraîneur, le club est maintenant à l’heure de Moscou ! Les rencontres commencent à 19h30 à Balashikha, soit à 22h30 à Omsk. L’Avangard essaiera d’organiser des matchs en plein air au cœur de l’hiver sibérien pour au moins se montrer un peu dans sa ville.

Très franchement, il nous venait à ce stade des sentiments compatissants envers Bob Hartley, qui paraissait embarqué dans une belle galère. Était-il bien mal tombé, pour une saison forcée de transition ? En plus, son gardien finlandais Karri Rämö se blessait gravement au genou en pré-saison contre Magnitogorsk : six mois d’arrêt ! Mais en fait, le déménagement dans la région de Moscou était peut-être un mal pour un bien, notamment vis-à-vis des joueurs étrangers que la Sibérie peut « refroidir ». À dix jours du début du championnat, l’Avangard a alors fait feu de tout bois. Il avait déjà testé Kris Versteeg, ancien double vainqueur de la Coupe Stanley qui a dû subir l’an dernier une opération de la hanche. Il a ensuite occupé les deux places d’étrangers restantes en récupérant Maxime Talbot et le centre David Desharnais (28 points en NHL l’an passé, entre 48 et 60 lors de ses trois saisons complètes à Montréal), étrangement écartés par Yaroslavl. Rämö était remplacé par Aleksei Murygin, ce qui libérait un poste d’étranger supplémentaire.

Ce n’était donc pas fini. La défense prévue paraissait déjà solide et complète : Medvedev, l’offensif Maksim Chudinov, le très sûr Yegor Martynov, le solide pilier Maksim Berezin, le jeune Maksim Mineev (révélé la saison passée et sélectionné en équipe de Russie B), les retours de Nikita Pivtsakin et du vétéran Aleksei Bondarev, et l’arrivée de l’international finlandais Ville Pokka. Huit noms, alors que Hartley joue avec 13 attaquants et 7 défenseurs et non à la russe avec quatre paire d’arrières… Et là-dessus, pendant les premiers jours de la KHL, l’Avangard a ajouté Cody Franson, un grand gabarit qui a perdu sa place en NHL mais y avait de bonnes stats (y compris Corsi et stats plus précises comme les transitions), et Aleksei Emelin, qui n’a par contre jamais eu des stats avancées positives mais dont toute la Russie connaît l’impact physique. Avec ces dix joueurs de bon calibre, Hartley dispose de la meilleure défense de Conférence Est, mais devra gérer la compétition interne.

 

Pendant que l’Avangard embauchait un entraîneur-vedette, l’autre grand club de la division Chernyshev, le Salavat Yulaev Ufa, faisait l’inverse. Erkka Westerlund, amer de son renvoi et de la culture court-termiste de la KHL, a été remplacé par son adjoint Nikolaï Tsulygin. Le Finlandais se consolera – ou pas – de n’avoir pas travaillé pour rien, puisque son successeur se place naturellement dans son sillage. Il faut dire que Tsulygin n’avait aucune autre expérience préalable avec des adultes ; à sa retraite de joueur, il s’était vu confier la génération 1997 et avait gravi les catégories d’âge avec elle comme cela se pratique en Russie.

C’est bien de laisser une chance aux jeunes entraîneurs. Tsulygin a pris son rôle et la pression qui l’accompagne avec calme et discrétion, comme le défenseur qu’il était. Disposant de talents offensifs, tel Linus Omark, il pratique un hockey moderne qui change souvent la direction des attaques d’un côté à l’autre pour essayer de créer des espaces dans la défense. De plus, l’autre entraîneur-assistant finlandais Toni Lämsä est toujours là, et s’il n’a que 38 ans, il avait déjà deux ans et demi d’expérience comme entraîneur principal des Jokerit et des Pelicans en Liiga. Le staff prend donc toujours des apports du hockey russe et du hockey finlandais.

Le premier trio n’a pas changé (Omark-Kemppainen-Hartikainen) et les départs ont été compensés. Après sa médaille olympique, le gardien canadien Ben Scrivens a pris une retraite précoce à 31 ans pour devenir manager de l’équipe de l’université de Denver, mais il a été remplacé par Juha Metsola, qui a fait trois bonnes saisons à Khabarovsk. Le Salavat ressemble donc beaucoup à l’équipe de la fin de saison dernière, après les renforts des jokers Anton Burdasov et Vladimir Tkachyov… Cette que Westerlund aurait voulu continué à entraîner car il voyait son potentiel !

 

Le Red Star Kunlun a fait l’actualité pour une seule raison cet été, la nomination de Wayne Gretzky comme « ambassadeur mondial » du club. Il faut voir essentiellement ce rôle comme une fonction international, dans la perspective des Jeux olympiques de Pékin 2022 sur lesquels place encore une fois la menace d’une non-participation de la NHL. Pour l’autre défi du Kunlun, qui est de se faire connaître dans le marché chinois, Gretzky n’a que peu d’usage car il est un inconnu en Chine. Pour vraiment capter l’attention du public, il faudrait une vedette chinoise, comme l’avait été le basketteur Yao Ming en NBA. Mais en hockey sur glace, un seul paramètre physique génétique (la taille) n’a pas une telle importance par rapport à l’apprentissage technique.

Pour l’instant, le Red Star compte toujours sur ses trois Canado-Chinois, conservés également dans l’optique des JO 2022 (Brandon Yip, Zach Yuen et Brayden Jaw). Les « vrais » Chinois formés localement sont dans la réserve de VHL, rapatriée cette saison de Mandchourie à Pékin, et qui sera donc directement sur place. L’équipe alignée en KHL reste très internationale, avec même quelques nouveautés comme deux défenseurs tchèques (le physique Ondrej Vitasek et le plus offensif Tomas Kundratek) et l’attaquant slovène Rok Ticar.

Les gardiens seront désormais russes (Aleksandr Lazushin et Ivan Nalimov). Les recrues majeures seront le défenseur offensif Marc-André Gragnani et surtout trois Finlandais, un authentique titulaire de l’équipe nationale en Veli-Matti Savinainen mais aussi le défenseur offensif Ville Lajunen et le buteur Olli Palola. L’enjeu est de réussir à former un collectif avec cet effectif cosmopolite, mais le Red Star a assez de talent pour se qualifier de nouveau pour les play-offs après une saison ratée.

 

Aucun club ne compte lâcher l’affaire, pas même le Sibir Novosibirsk qui a – comme souvent – perdu ses leaders offensifs de la saison précédente, Zackrisson et Bergström. La dernière star locale, le capitaine Sannikov, est parti au Loko. Ce sera la première saison pleine pour l’entraîneur Vladimir Yurzinov junior, celui qui avait emmené Kunlun en play-offs. Il connaît très bien la Finlande où il a reçu sa formation d’entraîneur, et il a donc orienté le recrutement vers cette piste.

Yurzinov a ainsi formé sa première ligne avec trois joueurs performants en Liiga : le capitaine de Tappara (champion 2016 et 2017) Jukka Peltola, un centre avec un excellent tir du poignet, et deux ailiers qui ont fait fureur chez le champion 2018 (Kärpät), le joueur de l’année Julius Junttila et le Français Charles Bertrand. La tâche ne sera pas facile pour ces novices en KHL, car la concurrence est plus rude que jamais à l’Est.

Le gardien Salak également parti à Yaroslavl, le Sibir a aussi rappelé le gardien Danny Taylor – qui avait fait l’intérim pendant la blessure du Tchèque il y a deux ans – après une saison passée en Amérique du nord (dont un seul match NHL pour Ottawa). Il se retrouve en concurrence avec Aleksei Krasikov qui devra confirmer la durabilité de son pourcentage d’arrêts élevé de la saison passée (93,9%).

L’intersaison a été marquée par le diagnostic de la nouvelle acquisition Samvel Mnatsyan, un défenseur russe de 28 ans. Une douleur au dos persistante l’a interpellé et conduit à des examens approfondis qui ont révélé une tumeur. Il sera soigné cette année en Allemagne, et le club a laissé entendre qu’il apporterait une aide financière et ferait le nécessaire pour collecter des fonds supplémentaires.

 

Barys AstanaAprès une saison « sacrifiée » (comme le mouton victime d’un abattage rituel lors d’un entraînement), le Barys Astana cherche à restaurer la confiance. Le nouveau président Boris Ivanishchev doit restaurer le respect entre les joueurs et les dirigeants. L’homme de confiance est désormais le Biélorusse Andrei Skabelka, qui aura la double casquette et devra à la fois ramener l’équipe nationale du Kazakhstan dans l’élite et le club de la capitale en play-offs.

La grande surprise est le retour au jeu du capitaine Brandon Bochenski. Le hockey sur glace lui a tellement manqué qu’il s’est rendu compte combien c’était une passion et pas seulement un travail. Se sentant plus en forme que jamais, comme si ses blessures étaient oubliées, il a rechaussé les patins à 36 ans, suivant de plus loin ses investissements dans la construction immobilière. Ses habituels partenaires de ligne (Dawes et Boyd) ne sont certes plus là, mais Bochenski a vite développé une entente avec le nouveau leader offensif André Pettersson, un habitué de la KHL. Et il dit se comprendre toujours « à demi-mot » avec le défenseur offensif Kevin Dallman.

La sortie de retraite de l’Américain naturalisé pourrait donner une fausse idée du recrutement du Barys. En réalité, le club a plutôt moins de vétérans. Les deux nouveaux centres en provenance d’AHL, Curtis Valk et l’ancien capitaine de l’équipe junior canadienne Patrice Cormier, sont des joueurs plus jeunes. Le troisième centre Dmitri Grents, l’homme qui monte au Kazakhstan, n’a que 22 ans. Un jeune gardien tchèque, Dominik Hrachovina, est même arrivé en complément de Henrik Karlsson. C’est donc bien un rajeunissement qui est en cours, le même qui constitue le grand enjeu de la sélection nationale du Kazakhstan.

 

AmurL’Amur Khabarovsk a gardé une composante essentielle, son top-4 défensif : les Tchèques Michal Jordan et Jan Kolar, le capitaine Vitali Atyushov et l’autre vétéran Maksim Kondratiev. Néanmoins, le gardien finlandais très solide depuis deux ans, Juha Metsola, a été remplacé par un Tchèque peu connu, Libor Kasik.

Quant aux deux vedettes offensives Aleksei Byvaltsev et Oleg Li, qui évolueront entre la quatrième ligne et les tribunes au SKA, elles n’ont pas vraiment été remplacées. La disparité de moyens reste énorme en KHL, et le club d’Extrême-Orient a seulement pu recruter tardivement le Sibérien Valentin Pyanov (ex-Omsk).

Rester en play-offs serait une énorme surprise, et un challenge très difficile pour le nouvel entraîneur Nikolaï Borshchevsky (qui n’avait plus eu que des postes d’adjoint depuis huit ans). L’Amur Khabarovsk devra tout de même rester compétitif pour ne pas se faire mettre à la porte de KHL comme d’autres clubs russes.

 

admiralS’il est un club dont la pérennité semble objectivement franchement douteuse, c’est l’autre club d’Extrême-Orient, l’Admiral Vladivostok, créé de toutes pièces il y a cinq ans. Le président de la KHL a claironné au lancement de la saison que plus aucun russe n’avait de dettes de la saison passée, et que le seul qui en traînait encore était le Slovan Bratislava. Factuellement, c’est exact : l’Admiral Vladivostok aborde cette nouvelle saison sans dettes. Mais c’est parce que le club portuaire les a en grande partie jetées à la mer (du Japon) !

Les hockeyeurs de l’an passé ont dû signer un accord et renoncer à 30% des salaires impayés pour pouvoir se faire verser les 70% restants. Et ensuite, l’Admiral a changé d’entité légale. Ses finances toujours précaires expliquent que le club commencera la saison sans joueurs étrangers ; pas sûr que le bouche-à-oreille soit très favorable pour en recruter de toute façon…

Le nouvel entraîneur Sergei Svetlov a confié le capitanat à Konstantin Glazachev, qui fut un grand joueur de KHL mais a décliné. Le club a recruté des joueurs qui n’avaient plus trop le choix, soit à cause de leur âge (Sergei Konkov, 36 ans), soit parce qu’ils s’étaient retrouvés au chômage après l’exclusion de leur équipe de KHL, tels les jumeaux Streltsov de Togliatti. Cette équipe sans renfort étranger a néanmoins une qualité utile, son homogénéité.

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