Bilan KHL (III) : questions autour d’un suicide

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Cette troisième des quatre parties du bilan de KHL s’intéresse aux équipes classées entre la septième et la quatorzième place. Il faut toutefois préciser que, si les équipes éliminées au premier tour des play-offs ont bien été classées de 9 à 16 selon leur classement en saison régulière, la KHL a officiellement attribué une place dite « 1er à 8e » aux équipes encore en lice lorsque la pandémie de coronavirus a arrêté la saison. Elles sont ici rangées de manière officieuse (selon leur ordre en saison régulière bien sûr).

 

Sibir Novosibirsk (7e – officiellement « 1 à 8 ») : le repli fonctionne, pas la réclusion

Après trois années sans play-offs, qui se sont terminées à chaque fois à une frustrante neuvième place de Conférence Est, le Sibir Novosibirsk a signé un retour remarqué. Nikolai Zavarukhin a réussi au-delà de toute espérance ses débuts comme entraîneur en chef à Novosibirsk, où il était déjà connu pour avoir officié en tant que coach des juniors. Il était loin d’avoir l’effectif le plus impressionnant, mais il a mis en place une stratégie défensive : le Sibir a un peu moins marqué que l’an passé, mais il a réduit les buts encaissés de plus d’un quart. Ce fut un hockey simple, travailleur, patient, qui limite les erreurs. Un hockey ennuyeux, aussi, mais bien adapté à un club au budget modeste.

Zavarukhin, qui était l’adjoint chargé de la défense la saison dernière au sein de l’Avtomobilist Ekaterinbourg, a même eu le plaisir d’éliminer son ancien club – pourtant deux fois plus riche – en remportant la bataille tactique. Le gardien Harri Säteri, qui a fini la série à plus de 96% d’arrêts, a été le joueur indispensable, mais ce sont plus généralement 4 des 5 joueurs finlandais (tous sauf Jukka Peltola) qui ont porté l’équipe en play-offs. Ce sont justement les quatre Finlandais dont le manager Kirill Fastovsky avait prolongé le contrat, à rebours de la croyance russe qu’un joueur va se reposer sur les lauriers une fois son contrat signé. Säteri, le défenseur Jyrki Jokipakka (qui a remporté le concours de puissance de tir du All-Star Game avec un slap à plus de 164 km/h) et les attaquants Juuso Puustinen et Mikael Ruohomaa ont été dignes de confiance en continuant de mener l’équipe. Les joueurs russes, en revanche, ont plutôt peiné à atteindre le niveau de performance attendu.

Malgré l’arrêt brutal des play-offs, l’intersaison s’annonçait donc paisible et agréable à Novosibirsk. Mais le 1er mai, Dmitri Bosov, président du conseil de surveillance du club depuis 12 ans, avait été retrouvé mort dans la salle de sport avec piscine de sa villa moscovite, s’étant apparemment suicidé avec son propre pistolet (ses fils ne croient pas à cette thèse). Fils d’un directeur d’usine, Bosov s’était d’abord enrichi à sa sortie d’université en 1991 dans le juteux dangereux business des métaux, qui a fait autant de cadavres que de millionnaires dans la Russie des années 1990. Il a ensuite fait fortune avec une mine de charbon, toujours dans sa Sibérie natale, avec l’entreprise Sibanthracite, qui sponsorise aussi la « Night Hockey league », ce championnat de vétérans à laquelle prend part Vladimir Poutine, et Bosov lui-même. Le milliardaire s’était même diversifié dans le marché légal du cannabis en Californie en 2018 où il avait alors acheté une propriété de luxe à Beverly Hills avant que son visa américain soit révoqué un an plus tard. Il avait passé le confinement reclus chez lui, sans voir personne, depuis que la pandémie de Covid-19 avait éclaté, et il était devenu un peu paranoïaque, au point de prendre de l’hydroxychloroquine sans avoir de symptôme. En tout état de cause, même le Dr Raoult conviendra que ça ne guérit pas des balles…

 

Salavat Yulaev Ufa (8e – officiellement « 1 à 8 ») : le trio a volé au-dessus des play-offs… puis au-delà de l’horizon

Comme l’an passé, le Salavat Yulaev Ufa a terminé seulement sixième de la Conférence Est, sans organisation très constante, mais a été performant au bon moment en play-offs. Cette transformation était d’autant moins évidente que Nikita Soshnikov, auteur d’un retour remarqué après plusieurs commotions (27 buts), a rechuté en toute fin de saison régulière et était absent pour les séries. Difficile – a fortiori avec la fin de saison avortée – d’évaluer la valeur de l’entraîneur. Son mérite est d’avoir laissé de la flexibilité aux joueurs qui ont su se montrer dignes de cette confiance.

Tsulygin a en particulier insisté pour garder sa première ligne Omark-Manninen-Hartikainen alors même que certains prétendaient qu’elle ne fonctionnerait plus parce que le petit Sakari Manninen – révélé lors de la victoire-surprise de la Finlande au Mondial 2019 – a des caractéristiques trop différentes de son prédécesseur à ce poste (le grand joueur de slot Kemppainen). Pourtant, il a su marquer des buts décisifs, complétant parfaitement la protection de palet du très physique Teemu Hartikainen et la vision du jeu du technique Linus Omark. Ce trio, complété en défense par le défenseur offensif Philip Larsen et le capitaine Grigori Panin (redouté pour ses charges toujours à la limite), a été dominant en play-offs pour éliminer Omsk en prenant la revanche de la finale de conférence Est 2019. Tout le monde se régalait par avance de le voir dans le « derby vert » contre Kazan.

Mais les trois attaquants étrangers, accompagnés du gardien Juha Metsola, se sont empressés de rentrer dans leurs pays avant que les liaisons aériennes ne soient fermées, alors que les play-offs étaient simplement suspendus et pas encore annulés. Avant de partir, Linus Omark avait tenu des propos sensés, en expliquant qu’il ne croyait pas que le coronavirus éviterait la Russie et que c’était la responsabilité de tous de freiner la prolifération. Mais à son arrivée une Suède, le journal Expressen reportait une déclaration comme quoi il ne retournerait pas en Russie si la saison reprenait. Omark s’est empressé de démentir et de faire corriger l’article en précisant qu’il se plierait à la décision de son employeur, mais déjà la controverse agitait la Russie. La vérité est que ce ne sont pas les états d’âme qui ont provoqué la crise sanitaire, dont la réalité s’est imposée à tous.

Ce n’était plus un secret au sein du Salavat Yulaev que Linus Omark était de toute façon sur le départ – il ira à Genève en Suisse. C’est encore un talent majeur qui quitte la KHL, même si c’est un joueur capricieux (Tsulygin l’a écarté pendant un match à Vladivostok et cet avertissement a eu effet dès l’entraînement suivant où il se donnait de nouveau à fond). Mais c’est loin d’être le seul problème. Le défenseur Mikhaïl Pashnin – premier de KHL au nombre de mises en échec données – a signé à Magnitogorsk. Il faut dire que les salaires des joueurs n’ont pas été versés à partir de début 2020. Le club a apparemment plus de huit millions d’euros de dettes, et il a même dû hypothéquer sa seconde patinoire pour avoir de l’argent frais !

 

Avangard Omsk (9e) : la seconde année est plus difficile

L’Avangard Omsk a fini la saison régulière avec exactement le même nombre de points. Mais un an après avoir atteint la finale de KHL, il a été éliminé dès le premier tour, non sans avoir livré ce qui fut sans doute la meilleure série des play-offs raccourcis. Les objectifs n’ont donc pas été atteints et on a évidemment recherché les responsabilités. Même si certains prétendent que son message est moins passé auprès des joueurs une fois l’effet de nouveauté estompé, l’entraîneur canadien Bob Hartley garde le soutien du patron Aleksandr Krylov, qui a prolongé son contrat de deux ans pendant la saison. C’est donc le directeur général (Evgeni Khatsei) qui a sauté, tandis que le président du club Maksim Sushinsky – nommé à ce poste avant l’arrivée de Krylov – a perdu ses prérogatives sur le recrutement.

En tirant le bilan, même si en creux il a dressé des louanges aux joueurs partis et pas totalement remplacés, Bob Hartley s’est bien gardé de critiquer explicitement le recrutement, malgré quelques évidents ratés (Nikita Shcherbak a signé pour 3 ans en août à son retour d’Amérique du nord, s’est vu imposer une réduction de salaire en septembre et a été échangé au Traktor début novembre…). Le coach a plutôt cité comme facteur principal de l’échec les blessures : Sergei Shirokov a été blessé au genou, Rob Klinkhammer a été victime d’une commotion au dernier match de saison régulière, mais le cas le plus problématique fut la blessure à l’épaule de Denis Zernov. Le centre est revenu au jeu dès le 30 décembre, mais les médecins ont déconseillé qu’il prenne les mises au jeu. Cela a affecté le coaching, et peut-être indirectement les performances de Sven Andrighetto, maintenu en première ligne tout au long de la saison mais qui n’a jamais semblé s’adapter à ses partenaires divers malgré son talent évident à l’entraînement.

La ligne la plus forte a compris deux joueurs inattendus :Semyon Koshelev, que Hartley avait pourtant peu utilisé lors de sa première saison, et surtout Kirill Semyonov. Déplacé à l’aile au cours de la présaison, Semyonov a retrouvé son poste de centre avec les soucis de Zernov et a récolté les fruits de son gros travail à l’entraînement. Patinant bien, comprenant mieux le jeu dans les deux sens du jeu, il a réussi à devenir le meilleur marqueur de l’équipe à 22 ans en développant un duo complémentaire avec Sergei Shumakov. Leur efficacité n’a pas suffi en play-offs. Malgré tous leurs efforts, les joueurs affectés à la tâche difficile de neutraliser la meilleure ligne adverse (la solide paire défensive Pokka-Bondarev et le trio Dedunov-Stas-Potapov) n’ont pas pu empêcher le très bon trio d’Ufa (Omark-Manninen-Hartikainen) de faire la différence.

 

Avtomobilist Ekaterinbourg (10e) : la règle monacale de Pavel Datysuk

DATSYUK Pavel-100516-317Après avoir dominé la Conférence Est la saison dernière, l’Avtomobilist a une nouvelle fois démarré pied au plancher : huit victoires de suite. Mais le moteur a connu des ratés au mois d’octobre avec 12 défaites en 14 matches, dont 9 sur 11 après l’entrée de l’équipe de Pavel Datsyuk. La légende locale était attendue depuis des années dans son club d’origine, mais son arrivée dans le vestiaire n’a pas forcément fait plaisir à tout le monde. Converti à la religion orthodoxe dans un monastère local, Datsyuk a aussitôt imposé des règles puritaines dans le vestiaire : interdiction du tabac à sucer ou à priser (nasvaï et snus) et, bien sûr, interdiction formelle des jurons.

Cette intégration en cours de saison d’une star jouissant d’un grand prestige pouvait contrarier les autorités « officielles » établies. Le capitaine Nigel Dawes, impressionnant vainqueur du concours de précision de tir (quatre cibles en moins de huit secondes) au All-Star Game de KHL et joueur étranger le plus productif de KHL depuis de longues années, l’aurait mal vécu selon la rumeur. Il ne sera plus au club. L’entraîneur Andrei Martemyanov non plus : il lui a été reproché de ne toujours pas avoir eu de « plan B » offensif en play-offs, où son équipe a été blanchie deux fois d’entrée chez elle par le Sibir sans pouvoir réagir. Anatoli Golyshev, victime d’une inflammation après une blessure au pied mal guérie en pré-saison, a beaucoup manqué à ce moment et est revenu trop tard à partir du match 4.

Datsyuk est intouchable. Les dirigeants du club lui ont proposé de devenir directeur général maintenant… ou dans un an. Il a choisi de faire une derrière saison comme joueur à un salaire symbolique (13 millions de roubles alors qu’il en a touché 100 cette saison). Mais il se dit qu’il a déjà officieusement commencé à influencer la gestion du club : c’est lui qui aurait fait venir le futur coach Bill Peters, qui fut son entraîneur-adjoint à Detroit sous l’ère Babcock et qui fut victime de la purge automnale de NHL après des accusations de racisme

 

Spartak Moscou (11e) : sans tabac oui, sans spectateurs non

Oleg Znarok, connu comme un fumeur compulsif tout au long de sa carrière de joueur et d’entraîneur, a arrêté le tabac. Le risque que ça le rende plus nerveux était faible quand on le personnage, surnommé « Chuck Norris » quand il dirigeait la Lettonie. Il n’a effectif pas changé. Il a mis en place une équipe homogène, où tout le monde doit travailler dans le même sens. Il a trouvé des joueurs de confiance qui lui ressemblaient. Si Artyom Fyodorov est devenu le meilleur marqueur de l’équipe, c’est parce que son style est parfaitement znarokien : malgré son gabarit modeste (176 cm et 76 kg), il a fini deuxième Spartakiste au nombre de mises en échec (après le Letton Martins Karsums) et il fut aussi le deuxième joueur qui a provoqué le plus de fautes dans toute la KHL. Un vrai poison.

Le Spartak Moscou est effectivement devenu empoisonnant pour les grosses équipes. Il a battu le CSKA Moscou pour la première fois depuis six ans, et il a même battu le SKA Saint-Pétersbourg lors de trois confrontations sur quatre. C’était suffisant pour en faire un adversaire redoutable en play-offs… mais il est tombé au premier tour contre l’adversaire qui lui réussissait le moins, le Dynamo Moscou. Les bleu et blanc ont en effet ce qui fait toujours défaut aux rouge et blanc : des joueurs-vedettes d’un niveau supérieur qui savent faire la différence dans les moments importants.

Dans ce derby moscovite de play-offs, le Spartak a remporté les deux matches joués en conditions normales à domicile, mais a perdu le match 6 joué… sans public. Un décret du Maire de Moscou était en effet paru pour interdire les rassemblement de plus de 5000 personnes (ce qui incluait les spectateurs mais aussi les staffs des deux équipes). Plutôt que de restreindre les accès, la ligue a fait le choix de jouer à huis clos. Le DJ a fait ses meilleurs efforts pour combler le silence pesant en mettant la musique à fond pendant les pauses et même en entonnant lui-même les chants de supporters avec ses assistants. En vain. Ce match avait perdu son émotion et rendait mal, aussi bien sur place qu’à la télévision. Il a convaincu tout le monde que le hockey sur glace sans spectateurs n’avait pas la même saveur. Quelques jours plus tard, le championnat était arrêté.

 

Lokomotiv Yaroslavl (12e) : pourquoi tu tousses ?

Yuri Yakovlev, président du Lokomotiv, a acquis une étiquette d’homme instable qui est devenue indélébile et connue de tout le Canada depuis qu’il a viré Craig MacTavish après 9 rencontres. On a effectivement du mal à suivre sa gestion. Le directeur sportif Aleksandr Ardashev, qui n’avait plus pris place derrière un banc depuis neuf ans, a d’abord été nommé entraîneur par intérim, avant que l’adjoint Mike Pelino ne soit finalement promu à sa place un mois plus tard. C’était la septième année en KHL pour Pelino (deux fois titré avec Magnitka), mais il n’aura passé que quatre mois et demi comme entraîneur-chef… et il a eu le toupet de s’en réjouir !

L’élimination de Yaroslavl contre les Jokerit a pourtant failli être très peu glorieuse (score cumulé de 1-14 sur les trois premières manches) avant un rattrapage sur les deux rencontres suivantes. Mais Pelino a déclaré qu’il serait « à jamais reconnaissant d’avoir été battu au premier tour ». Cela lui a permis de rentrer à la maison avec quelques jours d’avance sur l’arrêt de la saison. Pendant les 14 jours d’isolement imposés à son retour au Canada, lui et sa femme toussaient beaucoup et ont en effet diagnostiqués positifs au Covid-19, heureusement sans que leur santé s’aggrave. Le couple ne sait s’il a contracté le virus en Russie ou lors de son transit à l’aéroport de New York, gros foyer épidémique. Néanmoins, il a décidé de ne plus s’expatrier : il a apprécié son expérience en Russie… mais pas au point d’avoir confiance dans son système de santé.

Pendant plusieurs mois, les observateurs ont pointé du doigt le temps de jeu trop élevé accordé aux habituels meneurs du club en complet déclin (Averin et un Apalkov entre-temps parti) ou à des joueurs en fin de carrière, le centre Aleksandr Svitov et le défenseur recruté en octobre Andrei Markov. L’opinion du coach était tout autre, et Pelino a vanté leurs grandes qualités de leadership, en particulier de Svitov qu’il dit n’avoir jamais songé à ne pas aligner en dépit des critiques. Il a en revanche admis d’autres points négatifs : les attaquants suédois Magnus Pääjärvi – perturbé par la maladie grave puis le décès de son père après un bon début de saison – et Anton Lander ont manqué d’efficacité offensive en play-offs (ce qui n’a pas été le cas de Stéphane Da Costa pourtant sur le départ) et les gardiens ont failli. Le rôle de titulaire dans les cages a été beaucoup trop lourd à porter à 21 ans pour Ilya Konovalov.

Le reproche de ne pas assez faire place aux jeunes visait peut-être Grigori Denisenko, dont le développement a stagné. Mais selon Pelino, le capitaine des juniors russes n’a « pas eu le temps de travailler individuellement toute une saison avec un seul entraîneur » à cause de ses sélections nationales et n’est « pas prêt pour l’AHL et encore moins pour la NHL »… ce qui n’empêchera pas les Florida Panthers de lui faire traverser l’Atlantique. Mais ce cas dommageable – autant pour le joueur que pour le Lokomotiv – ne doit pas faire oublier que deux joueurs formés au club ont connu une progression régulière très intéressante à 22 ans : l’ailier Artur Kayumov a démontré ses qualités de buteur aux mouvements difficiles à lire (18 buts) et le centre Denis Alekseev a compensé ses carences de patinage par une excellente vision du jeu (32 assists).

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