La loi du silence

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Alors que la NHL continue dans son plan vers une reprise de la saison 2019-2020, l’annonce de cas de joueurs positifs au Covid-19 semble porter un coup d’arrêt au processus. Pour autant, la loi du silence règne…

La NHL poursuit son plan. Le 11 juillet, les joueurs des 24 équipes concernées par les phases finales devraient reprendre le chemin des champs d’entrainement pour une quinzaine de jours. Suivront deux amicaux chacun, avant de commencer, début août, le tour préliminaire des playoffs ainsi que les matchs de classement des têtes de série. La date du premier match n’est pas encore fixée.

Mais cela, c’est la théorie… En effet, à ce jour, le syndicat des joueurs, la NHLPA, n’a toujours pas donné son feu vert à l’entrée en « phase 3 ». Les joueurs conservent un certain nombre de réserves : financières et familiales, principalement.

En jeu, « l’escrow », cette somme d’argent importante due par les joueurs aux propriétaires, dont une partie pourrait être déclenchée cette année dans l’anticipation d’une baisse des plafonds salariaux l’an prochain.

Et côté familial, la perspective de rester entre un et trois mois confinés dans des hôtels de luxe loin de leurs proches n’emballe pas vraiment les joueurs. D’autant plus que plusieurs d’entre eux ont « calculé » la naissance de leurs enfants hors-saison : plusieurs joueurs des Canucks, tels que Bo Horvat, Jordie Benn et Antoine Roussel, attendent un heureux événement en juillet-août, alors que d’autres, comme Blake Coleman (Tampa Bay) pouponnent depuis peu.

L’accord de la NHLPA est indispensable pour la reprise, et les réticences d’une part croissante de joueurs inquiets commencent à engager une course contre la montre. En effet, plusieurs joueurs européens ne sont pas encore sur le territoire américain. Avec le délai de quarantaine de 15 jours pour l’entrée au pays, on voit bien que la date du 10 juillet devient de moins en moins tenable…

Le Canada ouvre la porte

Car le plan demeure : choisir deux villes centres (ou « hubs ») pour accueillir douze équipes de chaque conférence et jouer plusieurs matchs par jour. Depuis la révélation des dix villes pré-sélectionnées, les pronostics vont bon train. Pierre LeBrun, journaliste de renom, a même annoncé que les villes candidates avaient été réduites à six.

En dépit du nombre de cas importants dans le Nevada, Vegas reste favorite, compte tenu de l’ampleur de son parc hôtelier haut de gamme et de ses infrastructures sportives.

Les formations canadiennes mènent pour leur part un travail important de lobbying auprès du gouvernement et Justin Trudeau, le Premier ministre, a annoncé lui-même un certain assouplissement des règles de quarantaine pour les sportifs. Le 17 juin dernier, lors de son point presse hebdomadaire, M. Trudeau annoncé la prolongation de la fermeture de la frontière avec les États-Unis jusqu’au 21 juillet pour les « déplacements non-essentiels », mais a précisé que cela n’affecterait pas les joueurs de NHL. On voit clairement que le hockey est essentiel au Canada !

Selon lui donc, cela ne met pas en péril les candidatures d’Edmonton, Vancouver et Toronto.

« Nous avons indiqué à la LNH que nous sommes à l’aise d’aller de l’avant avec une des trois villes canadiennes proposées, a dit Trudeau. Évidemment, la décision doit être prise par la LNH, les villes, et les provinces du côté juridique. Le Canada est ouvert à condition que ce soit approuvé par les autorités sanitaires locales. »

Une déclaration qui a évidemment fait le bonheur de la ligue. Gary Bettman y a répondu par un communiqué dans le Toronto Star :

« La Ligue nationale de hockey est reconnaissante envers les efforts importants que le gouvernement du Canada a déployés pour examiner cet enjeu et pour s’assurer que le protocole de la Ligue et les processus de retour au jeu étaient approfondis, bien réfléchis et, surtout, axés sur la santé et la sécurité de tous ceux qui sont concernés. La Ligue continuera de travailler avec les gouvernements provinciaux respectifs et les autorités sanitaires au cours des prochains jours alors que nous considérons les décisions à prendre quant aux villes hôtesses. »

Une déclaration qui tombe à pic alors que le nombre de cas ne faiblit pas aux États-Unis. La Floride, l’Arizona, la Californie, le Texas et l’État de New-York mènent un train d’enfer dans l’escalade de la pandémie, alors même que les règles de distanciation sociale ou de port du masque se heurtent aux défenseurs des libertés individuelles…

Un coup d’arrêt

En dépit de ce plan de plus en plus concret, la reprise de la saison a pris du plomb dans l’aile vendredi. Tout d’abord, la presse a révélé que le Lightning de Tampa Bay avait été contraint de fermer son centre d’entrainement. Alors que les joueurs sont autorisés à reprendre par petits groupes de six joueurs depuis une quinzaine de jours, la série de tests obligatoires a révélé plusieurs cas positifs. Selon TSN, trois joueurs et deux membres du staff sont concernés, ce qui freine sérieusement la reprise de l’un des favoris au titre.

En Floride toujours, les Philadelphia Phillies (base-ball) qui s’y entraînaient ont de leur côté déclaré huit cas…

Dans la foulée, Steve Simmons, du Toronto Star, a révélé une flambée de cas dans l’Arizona, dont celui d’Auston Matthews. La star des Maple Leafs est originaire de cette région et s’y entraînait en compagnie d’autres joueurs de NHL.

La révélation de ce cas a provoqué une volée de bois vert de la part des confrères et même de la part d’une majorité d’internautes, qui mettent en avant la vie privée du joueur. Le journaliste a dû se défendre sur Twitter.

Embarrassée, la franchise de Toronto a publié un communiqué au ton plus que neutre, renvoyant la balle à la sphère privée et à la NHL qui publiera donc « un bilan global » régulièrement.

La loi du silence

La déclaration de Simmons, ci-dessus, est assez révélatrice d’une certaine loi du silence dans le milieu du hockey. Contrairement à la plupart des sports, aucun nom de joueur touché n’a fuité auprès du grand public, alors même que plus de vingt joueurs ont été testés positifs depuis le mois de mars.

A contrario, les joueurs NBA se sont fendus eux-mêmes d’un communiqué pour l’annoncer, de même que plusieurs joueurs de tennis ou d’autres sports. Ce lundi, Borna Coric, tennisman professionnel, l’annonçait par exemple sur les réseaux sociaux :

La déclaration du joueur vise donc avant tout à informer les personnes qu’il a pu côtoyer…

À l’inverse donc, la NHL continue de se voiler la face, avec l’assentiment d’une bonne partie des journalistes professionnels. On peut bien sûr respecter complètement la volonté des joueurs de protéger leur vie privée, il n’y a aucun mal à cela. Mais pourquoi aucun joueur ne s’exprime-t-il à ce sujet, alors que leurs homologues d’autres disciplines le font ?

Le hockey reste un sport de taiseux, où il ne faut pas faire de vagues. Un sport où le mot « Je » n’existe pas. L’équipe passe avant tout. Une omerta qui passe sous silence tous les problèmes, mais une omerta qui commence à faiblir.

Racisme et harcèlement

En parallèle des manifestations en faveur des droits des noirs et contre les violences policières, plusieurs joueurs, menés par Evander Kane, Matthew Dumba et Wayne Simmonds notamment, ont créé un collectif visant à développer la diversité dans le hockey. De nombreux joueurs se sont eux aussi fendus d’un communiqué, la plupart du temps timide, au sujet de la mort de George Floyd et du mouvement « Black lives matter ». Mais dans ce consensus mou, les rares déclarations plus engagées de Logan Couture, Blake Wheeler ou Jonathan Toews font presque figure d’exception.

Les 32 équipes ont pour leur part publié un communiqué suite aux manifestations, en prenant bien leur temps. La première équipe, Minnesota, dès le 28 – logique, puisque l’épicentre s’y trouve. Certaines équipes ont elles réagi très tardivement (les Rangers fermant la marche le 9 juin !), et presque toutes ont évité les mots qui fâchent…

Ces derniers jours, l’ancien NHLer Daniel Carcillo et l’ancien joueur de WHL Garrett Taylor ont pour leur part dénoncé les pratiques indignes de harcèlement et de violences lors de « bizutages » dans les ligues juniors canadiennes, initiant même une procédure judiciaire commune contre la CHL, l’organe qui chapeaute OHL, WHL et LHJMQ. Plusieurs anciens coéquipiers de Carcillo ont corroboré les faits humiliants, notamment l’ancien gardien Ryan Munce, qui met en avant des faits dégradants, antisémites, homophobes ou racistes. Âmes sensibles s’abstenir.

Carcillo se fait par ailleurs très critique envers les médias canadiens, qui n’ont guère relayé la procédure en cours…

En somme, la parole s’ouvre, mais fort timidement.

Sauf lorsqu’il s’agit du Covid-19. Il ne manquerait plus que cela empêche la saison de reprendre, non mais !

Rappel des faits
17 mars – Communiqué de presse des Senators d’Ottawa annonçant qu’un joueur a été testé positif. Ce cas sera suivi de quatre autres, portant le nombre de cas confirmés à cinq. Ottawa jouait à ce moment-là à Los Angeles, où le basketteur français Rudy Gobert a été l’un des premiers sportifs touchés à la veille d’un match NBA.
26 mars – Communiqué de presse de l’Avalanche du Colorado annonçant qu’un joueur a été testé positif. Au total, trois joueurs de l’équipe seront positifs.
4 juin – Communiqué de presse des Pittsburgh Penguins annonçant qu’un joueur a été testé positif.
12 juin – Un joueur de Boston testé positif, avant d’être testé négatif à deux reprises (cas asymptomatique).
19 juin – Révélation que le Lightning de Tampa Bay a été contraint de fermer son centre d’entrainement. D’après Bob McKenzie (TSN), trois joueurs et deux membres du staff auraient été testés positifs. On rappelle que la Floride n’a guère procédé à un quelconque confinement (le Spring break accueillant des milliers d’étudiants a eu lieu normalement) et que l’État compte entre 3 et 4 000 nouveaux cas par jour.
19 juin – Un média de Toronto annonce qu’Auston Matthews a été testé positif au Covid-19. La star des Maple Leafs s’entraînait chez lui, en Arizona, État particulièrement touché par la pandémie. Son coéquipier Frederik Andersen, qui logeait avec lui avant de rentrer à Toronto, a annoncé pour sa part être négatif.
19 juin – Communiqué de presse de la NHL annonçant que 11 joueurs ont été testés positifs depuis l’entrée en phase 2 et la politique de tests de masse (plus de 200 joueurs testés à plusieurs reprises).

Rappel : au 17 juin, les États-Unis comptaient 2,1 millions de cas confirmés, et plus de 116 000 morts.

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